II. CONSfD 'ÏIATÏON
En effet, on ne saurait assez admirer les singulières prérogatives qu'il a en qualité de chef mystique de l'univers. Tous les membres, dit saint Augustin, font partie du corps; mais il y a une grande différence entre la tête et les autres. Ceux-ci n'ont que le sens du toucher; mais tous les sens sont dans la tête , la vue, l'ouïe, le goût, l'odorat et le toucher. Si telle est l'excellence de la tête sur tout le reste du corps, quelle est l'excellence du chef de l'Église universelle, c'est-à-dire de cet homme que Dieu a établi médiateur entre Dieu et les hommes (1) ? Si la tête est le plus parfait de tous les membres, parce qu'elle renferme en soi la plénitude de tous les sens , le Fils de Dieu possède la plénitu de de tous les dons surnaturels, de toutes les vertus in fuses , et de toute la sainteté créée et incréée. C'est po ur« quoi il est incomparablement plus saint que tous les anges et tous les saints ensemble. L'or le plus fin, c'est-à-dire, selon la pensée de saint Grégoire, les plus purs, les plus ardents Séraphins, n'en peut égaler le prix : toute leur sainteté n'est qu'une ombre en la présence de ce soleil (2). Si la tête est le premier et le plus éminent de tous les membres, le Fils de Dieu tient un rang si éminentau-dessus de toutes les grandeurs créées, que les hiérarchies môme des anges ne sont que l'escabeau de ses pieds (3). Et il ne s'en faut
(1) Si tanta est excellentia capitis ad caotera membra , quanta est excellentia capitis universae Ecclesiae, id est illius hominis quem voluil Deus mediatorem esse inter Deum ethomines ! S. Aug. vrœfat. ad Psal. 29. enarr. 2.
(2) Non dabitur aurum obrizum pro eà. Quid namque per aurum obrizum , nisi sancti Angeli designantur ? qui rectè et aurum vocantur, et obrizum : aurum, quia fulgent clarïtate justitisej obrizum, quia nullum habuerunt unquàm contagium culpœ. ?. Greg. /. 18. mor. c. 29.
(3) Exercitus angelorum scabellum pedum Christi. S* Epiph* vrat. de laud. Deipar.
point étonner; car il est sur le trône de îa divinité, dit saint Grégoire après le prophète ÉzéchieL La ressemblance de l'homme est sur le trône , parce que îa gloire du Rédempteur est au-dessus des Vertus , qui surpassent les anges mêmes (1). 11 ue faut donc qu'observer Tordre établi par ce prophète, pour voir à quel degré d'éminence est élevé cet adorable chef. On représente le firmament au-dessus des animaux i le trône sur le firmament, et l'homme sur le trône, pour montrer la prééminence des anges sur les saints qui vivent dans ce corps mortel et corruptible; des puissances supérieures angéliques et proches de Dieu, sur les anges; et de l'homme-Dieu Jésus-Christ, médiateur entre Dieu et les hommes, sur les puissances angéliques > qui approchent de plus près la Divinité (2). Enfin, si le propre delà tête est de conduire le corps, de répandre ses influences sur tous les membres , il est constant , dit saint Cyrille , par le témoignage de l'Écriture, que nous avons tout reçu de sa plénitude. Car toute créature visible et invisible participe aux mérites de Jésus-Christ. Les anges et les archanges, et ceux qui sont au-dessus d'eux, les chérubins mêmes, ne sont pointautrement saints que par Jésus-Christ seul, dans le Saint-Esprit (3). C'est Jé-
(1) Super thronum similitudo hominis, quia et super illas Virtutes, quae ipsos angelos antecedunt, nostri est gloria Redemptoris.
(2) Super animalia enim firmamentum , super firmamentum thronus, super thronum homo esse describitur, quia et super sanctos in hâc corruptione corporis viventes angeli ; super angelos superiores et Deo proximae angelicae potestates; super potestates Deo* proximas elevatus est mediator Dei et hominum homo Christus Jésus. S, Greg. hotn. 8. in Ezech.
(3) Verax est Joannes dicens quod ex plenitudine ejus omnes accipimus. Christi enim partieeps est universa visibîlis atque invisibiljs creatura : angelique , et archangeli , et quae adhuc his superiora sunt, ipsique adeo cherubira non alià ratione sancti sunt praeterquàm per solum Christian in Spiritu sancto. S, CyrllL /. 9. de Adorât, circà médium.
sus-Christ, dit-il ailleurs, qui plante dans les anges aussi bien que dans nos âmes toutes les vertus, et tous les fruits de l'esprit (1).
La difficulté est de savoir ce qu'il a fait en tant qu'homme en faveur de ces bienheureuses Intelligences, et quelles grâces il leur a méritées pour être leur chef: car enfin il est certain que Jésus-Christ , selon le sentiment général des Pères 9 n'est pas mort pour les anges, dit saint Augustin (2). Il n'appartient qu'aux homjnes de dire : Qui sera contre nous, si Dieu est pour nous, ]ui qui n'apas pardonné à son propre Fils , mais Va livré à ]a mort pour nous tous. Syi\ n'est pas mort pour les anges, il ne les a pas rachetés. Sa passion est le prix do noire rédemption, à l'exclusion de tout autre, comme dit saint Bernard. L'a-t-il offerte pour les anges? ils n'en avaient pas besoin, leur innocence est sans reproche. L'a-t-il offerte pour les diables? leur malheur est sans ressource, et leur crime sans remède. S'il ne les a pas rachetés , qu'a-t-il donc fait pour eux, pour être leur chef (3) ? Si nous écoulons saint Augustin , tout ce qu'il fait pour racheter les hommes et les délivrer du mal, rejaillit en quelque façon sur ces princes du ciel, parce qu'ils se réconcilient avec eux, après ce triste divorce que le péché avait mis entre les hommes et les anges (4). Saint Grégoire dit que notre rédemption les comble de joie, voyant que leur nombre se remplit, et
(1) Peripsum omnis fructificatio spiritualis tàm in sanctis angelis quàm in nobis ipsis insita est. S, CyrilL /. in Isai. c, 54. ad illa verba : Lœtare, sterilis, etc.
(2) Non enim pro Àngelis mortuus est Christus. S. Aug* in Enchiridio , c. 61.
(3) Alteri dari non potuit; numquid Angelo ? sed ille non eguit. Numquid diabolo ? sed illc non resurgit. S, Bernard* serm* Ferice 4. Hebd, sanct. post médit.
(4) Pro angelis fit quidquid hominum per ejus mortem redimitur, liberatur à inalo, quoniam cum eis quodammodo redit in gratiani postinimicitias, quas inter homines et angelos peccata fecerunt. S. Aug. in Enchir.jam laudato.
que leurs ruines se réparent (1). Y a-t-il un autre prince de la milice du Dieu des armées, dit Origène, sinon Jésu**Christ notre Seigneur? Toute la milice du ciel, les asages, les archanges, les Vertus , les Dominations, les Principautés, les Puissances , tous ces sublimes esprits qu'il a créés, combattent sous lui comme sous leur chef, qui est le prince des princes, et qui donne toutes les principautés (2) ; ils ont vaincu le dragon par le sang de l'Agneau (3). C'est lui, dit saint Agobard(4),qui par sa médiation joint tous ses élus à son Père, en sorte que par cette ineffable union des esprits , toute diversité de genre, de condition, d'état et de sexe, cesse, et il ne se fait des anges et des hommes qu'une maison, et une cité de Dieu, dont Jésus-Christ est l'unique chef qui la gouverne, et qui maintientcelteadmirablealliance. C'est la croix du Sauveur, selon le témoignage de saint Jérôme (5), qui a purifié ou pour mieux dire réparé , non-seulement ce qui est dans la terre, mais encore dans le ciel. Il n'y a personne qui soit saint, sinon par lui, ce qui se rapporte tellement à sa divinité , dit saint Grégoire (6) , qu'il ne diminue point la part qu'y prend sa sainte humanité; parce que nul ne peut être juste sans la foi de l'Incarnation ; non pas même les anges. C'est le mur qui les soutient , de peur qu'ils ne tombent , et qui aide les hommes à se relever de leur chute. Nulle autre force n'a pu empêcher l'ange de tomber, sinon celle qui a pu réparer l'homme après sa chute. La même grâce a travaillé dans celui-ci , afin qu'il se rele-
(1) Quia dùm conspiciunt nos redimi , eorum numerum gaudent impleri. S. Greg. U 28. Mor. c. S8.
(2) Sub ipso principe militant, qui est principum princeps et largitur principatum. Origenes 9 hom. 6. in Josue.
(3) Ipsi vicerunt propter sanguinem Agni.
(4) S. Agob* serm. de Trinitate.
(5) Sn Hier on, in ep. ad Ephes. c, I. ad illa : Et omnia subjecit; sed ex aliorum sensu , non suo , forte id dixit.
(6) S» Greg. /. U exposit. in U U Reg. et Hom. 14. in Ezeciu
108 l'homme d'orajson.
vàt; et dans celui-là, de peur qu'il ne tombât, ditexcek lemment saint Fulgence (1). De là vient que saint Bernard ne fait point de difficulté d'appeler Jésus-Christ le Sauveur et Rédempteur des anges. Les hommes et les anges, dit-il, n'ont qu'un même Sauveur; mais il est Sauveur des hommes, depuis ^incarnation ; et des anges, depuis la création du monde (2). Au commencement il était sagesse, il était justice, il était sanctification et rédemption; mais c'était à l'égard des anges. Depuis, pour l'être à l'égard des hommes, le Père éternel Ta fait tout cela (3). // a été fait de Dieu, dit saint Paul, sagesse à notre égard , et justice , et sanctification, et rédemption (4). Il ne dit pas simplement : // a été fait sagesse; mais il a été fait sagesse à notre égard, parce qu'il a été fait pour nous , ce qu'il était déjà auparavant pour les anges; si bien que, selon saint Beruard, Jésus- Christ était dès le commencement du monde la rédemption des anges en tant que Dieu, en les préservant du péché; mais à l'incarnation il a été fait la rédemption des hommes, parce que le Verbe a été fait chair pour les retirer du péché (5).
Saint Thomas passe néanmoins plus avant; car il enseigne en termes exprès sur le 1. chapitre de saint Jean, que toute la grâce des anges aussi bien que des
(1) Non alia stantem Àngelum à ruina potuit custodire gratia, nisi illa quae lapstim hominem post ruinam potuit reparare. Una est in ulroque gratia operata: in hoc, ut resurgeret in illo, ne cari ère t. .S. Fulgent. 1.1. ad Transimund. c, 3. iniU
(2) Idem quippè et angeli Salvator et hominis :sed hominis, ab incarnatione; angeli, ab initio creaturœ. Serm. 1. de Circumsione , circa médium.
(3) In principio sapientia erat , erat justitia , erat sanctificatio , et redemptio, sed angelis : ut esset hominibus , fecit eum haec omnia Pater, idem serm. 22. in Cant.
(4) Qibb factus est uobis sapientia à Deo , et justitia , et sancti- (icalio , et redemptio. 1. Cor. 1. 32. ^
(5) Non ait simpliciter: Qui factus est sapientia , sed qui factus est nobis sapientia, quia quod erat angelis factus est nobis.
hommes vient de la plénitude de son humanité sainte (1), comme de sa source capitale , quoique ailleurs il dise qu'il ne leur a pas mérité la béatitude essentielle, mais seulement quelques grâces accidentelles. C'est ce qui a partagé les théologiens (2), dont le? uns donnent aux mérites de PHomme-Dieu Pinfluencfe^générale des grâces dans toute leur étendue sur tous les états de la nature an gélique et humaine, les autres exceptent la grâce sanctifiante des esprits bienheureux, et des hommes mêmes dans l'état d'innocence, qu'ils attribuent à sa seule divinité. Les uns et les autres tendent au même but, quoique par des voies différentes : les uns pensent honorer davantage sa miséricorde, en disant qu'il n'est venu que pour les pécheurs; les autres, sa sainteté et sa bonté , en étendant son mérite et son influence sur toutes les créatures qui sont capables de puiser dans cette source capitale de toutes les grâces qui ont jamais été communiquées. Laissons aux anges la décision de ce différend , et ne disputons avec eux que de la reconnaissance et de l'honneur que nous devons à notre chef, puisque, s'il a mérité pour eux aussi bien que pour nous, il n'a néanmoins souffert la mort que pour nous.
(1) S. Thomas in c. 1. Joan. lect. 10. ad illa : De plenitudine {jus omnes accepimus.
(2) In 3. dist. 13. q. 2. av. et de ver. q. 29. ar. 7. ad 5- et a. I. ad 5. et'3>p. q. 59. eu 6.
ENTRETIEN