I. CONSIDÉRATION
Tout ce qui a été dit de la qualité de chef dans les entretiens précédents , est compris sommairement dans ces trois prérogatives que saint Thomas a remarquées : l'éminence, la plénitude et l'influence. La première n'est autre chose que l'éminente primauté , qui élevé Jésus-Christ au-dessus de toutes les créatures de l'univers. *
Dieu, qui est le premier de tous les êtres , est aussi la première cause et la dernière fin de toutes choses, Comme leur premier principe , il les pousse toutes hors de soi ; comme leur dernière fin , il les rappelle ^toutes dans son sein. Comme leur premier principe souverainement agissant en unité de puissance , l'ordre qu'il tient dans sa conduite est de descendre du plus haut au plus bas ; de la nature angélique , à la nature humaine; des corps célestes, aux corps élémentaires , des créatures spirituelles et invisibles , aux créatures
visibles et matérielles. Gomme leur dernière fin souverainement attirant en unité d'amour, son procédé est de remonter du plus (bas au plus haut, destinant la terre a la production des fruits , les fruits à la nourriture des animaux, les animaux au service de l'homme , les hommes au service de Dieu, la nature pour la grâce, la grâce pour la béatitude , et la béatitude pour la gloire de son auteur. Mais en quelque façon qu'il travaille , soit comme le premier principe ou comme la dernière fin des créatures , il est toujours véritable que ce qui est plus près de lui , est aussi le plus haut , et le plus éminent dans sa grandeur.
Or je dis que Jésus-Christ est le premier objet qu'il rencontre dans toutes ses saillies , qu'il est le plus prés de son cœur et de ses mains, le plus éminent dans l'un et l'autre procédé, l'alpha et l'oméga, le premier et le dernier de ses ouvrages, parce qu'il commence par lui tous les eflets de sa puissance , et qu'il termine en lui tous les attraits de sou amour.
Car premièrement, si vous considérez Tordre qui! tient dans ses amoureuses saillies, et tous les pas qu'il fait pour venir à nous , vous apprendrez de l'Écriture Sainte , qu'il s'approche de ses créatures par les mouvements de sa sagesse , de son amour, de sa puissance et de sa bonté , que sa sagesse en fait les projets, que son amour les agrée, que sa puissance les exécute, que sa bonté les conserve par la continuation de ses bienfaits ; mais en même temps vous verrez avec un incroyable plaisir, qui surprendra votre esprit, que Jésus-Christ , qui est le chef de l'univers , tient partout le premier rang avec une éminence incomparable (1). Il est le premier et le plus beau dessein d ? sa sagesse , et quiconque sait que le mystère de l'Incarnation est le secret (2) du Père éternel, où il a enfermé son Verbe , qui est le terme de la fécondité de
(I) Ut sit in omnibus ipse priraatum lenens, (.2) Secretum meum mihi.
son entendement , ne s'étonnera pas si je dis qu'il est la fleur de ses pensées et le fondement sur lequel il a établi dans son éternelle prescience tous les plus nobles projets qu'il a jamais fait éclore depuis la naissance du monde (1).
il est le premier et le plus charmant objet de son amour , qui tient lui seul plus de place dans son cœur , non-seulement que tous les hommes, mais encore que toutes les créatures ensemble , dit le Docteur angélique (2). Car encore que Dieu , comme dit saint Augustin, aime tout ce qu'il fait , ainsi qu'un excellent ouvrier est naturellement amoureux de ses ouvrages , néanmoins il est clair qu'entre les créatures qui sont sorties de ses mains , celles qu'on appelle raisonnables lui sont plus chères que les autres , et que, parmi les raisonnables, il préfère sans difficulté celles qui sont membres de son Fils unique; mais le premier mouvement de son cœur se tourne vers ce cher Fils , qui l'occupe si absolument, que tout le reste ne lui est rien à l'égal de lui (3).
11 est le premier et le plus noble chef-d'œuvre de sa puissance , la plus riche pièce qu'il ait jamais tirée de ses trésors , et bien que la force de son bras se puisse étendre jusqu'à l'infini, il ne peut outre-passer ce terme , ni produire rien de plus parfait qu'un Homme- Dieu , qui est le seul ouvrage égal à la vertu de son principe.
Il est le premier et le pius magnifique siège de sa grandeur, le lieu de son repos , où il n'a jamais souf-
(1) nde S. Cyrill. I. 5. Thés. c. 8.
(2) Deus Christum diligit, non solùm plusquàm totum genus huraanum, sed etiam magis quàm totara universitatem creaturarum. \.p. g. 20. a. 4.
(3; Omnia diligit Deus quse fecit, et inter ea magis diligit creaturas raiionales, et in illis eas anapliùs quae sunt membra unigenitisui, ci multô magis unigenitum suum. S. Aug.trqct. 110. in Joannem*
fert d'inquiétude : il est bien vrai qu'il met son trôné dans le cœur des anges et des hommes mômes ; mais il ne l'y met qu'après beaucoup de travail , comme dit Rupert (1). Il faut que la grâce fasse de grands efforts pour affermir leur confiance , et les rendre capables de porter ,-Dieu sans le troubler, et de soutenir sa grandeur sans traverser son repos. Il n'y a que le Fils de Dieu qui ne lui a jamais donné de peine , et après avoir cherché un lieu, dans l'univers, exempt d'agitation et de trouble , il n'a trouvé que celui-ci ,dont l'assiette fut assez ferme pour soutenir la caducité du monde, de sorte que comme il est le faîte qui couronne, )\ est aussi la base qui le supporte (2).
Mais quel sujet y a-t-il de s'étonner s'il a cette éminente primauté sur les ouvrages extérieurs de la puissance divine , puisqu'il est le premier terme des émanations intérieures par le propre caractère de sa naissance éternelle ? Je sais bien qu'il n'y a point de rang ni de préséance dans cette auguste compagnie des trois divines personnes (3); mais je n'ignore pas aussi qu'il y a de Tordre , comme disent les' théologiens , non de causalité, mais d'origine; non de commencement, mais de naissance ; non de dépendance , mais de production, Elles sont, à la vérité , toutes égales, parce qu'elles couronnent une même nature, et possèdent un môme domaine; mais cette égalité n'empêche pas que l'une ne procède de l'autre , que le Fils ne tire son origine du Père , et que le Saint-Esprit ne
(() Super hune florem requiescet Spipilus Domini, id est, propter Christum mitigabis, Deus, oraaera iram tuam , et avertes ab ira indignationis tuae. Nunquàm enim te inquietavit tlos iste. Mi- Us est enim et humilis corde. Rup.l. 12. de vict, Verbi Dei, c. 30.
(2) In caeteris laboravit : in isto solo nihil unquàm fuit quod resisteretei. Igitur hic unusestin quo Deus requievit.In homine et angelo requiescit Deus post laborem. Nullus enim Angelorum et hominum, nisi per operosam gratiam Dei habitation] et Domini requlei fit indoneus. Idem,
(3) Divinitai gradumnon habet. TerlulUaiius*
128 l'homme D'oR\isorf.
procède de tous les deux en unité de principe. Comme donc avant que d'aimer il est nécessaire de connaître ce que l'on aime, et que les pensées de l'esprit doivent devancer les affections de notre cœur; de môme il faut dire , pour garder Tordre des émanations divines , que la production du Verbe , qui est le fruit de la connaissance du Père, précède, non de temps, mais d'origine la production du Saint-Esprit, qui est le terme de son amour : de là vient qu'il a été envoyé le premier, et que l'ordre de sa mission suivant celui de sa génération , il a fait lever le soleil de la grotte de Bethléem, avant que de faire descendre le feu sur la montagne de Sion. Je ne dispute pas lequel des deux nous a le plus obligés : si l'un est le chef, l'autre est le cœur de l'Église; si l'un commence l'ouvrage de notre salut , l'autre l'achève, et ils nous sont tous deux si nécessaires, que nous ne pouvons perdre ni l'un ni l'autre sans mourir: par conséquent nous les devons aimer également , comme les deux sources de notre vie. Mais, après tout , il faut reconnaître que le Fils de Dieu a eu la prévention'en cette rencontre , que le Saint-Esprit n'est venu qu'après lui , et parce qu'il a mérité; et s'il n'a pas fait plus que lui , certes il a plus enduré pour nous-, puisqu'il s'est chargé de nos misères pour nous faire part de ses faveurs. Voyez-vous comme Dieu, faisant ses sorties aa-dehors , rencontre son Fils le premier en toutes ses démarches ; le premier dans sa mission, parce que c'est le chef-d'œuvre de sa miséricorde; le premier dans la création , parce que c'est le chef-d'œuvre de sa puissance; le premier dans la sanctification , parce que c'est le chef-d'œuvre de la grâce ; le premier dans la glorification, parce que c'est le chef-d'œuvre de sa magnificence; le premier dans la prédestination, parce que c'est le chef-d'œuvre de sa sagesse et de son amour. Les autres sont prédestinés à l'adoption des enfants , et Jésus , à la filiation naturelle ; les autres sont prédestinés enfants de Dieu par !g mérité c!e sa mort, et Jésus, par le droit de sa nais-
tECTURES SPIRITUELLES. 129
sance; les autres sont prédestinés comme sujets, et Jésus, comme leur roi; les autres sont prédestinés comme membres, et Jésus , comme leur chef; les autres sont prédestinés comme sauvés, et Jésus, comme Sauveur.
Que si vous voulez remonter jusqu'à la source de tous les êtres et de la considération du principe qui les produit, passer à celle de la fin qui les attire tous à soi , vous ne serez pas moins surpris de voir que toutes les richesses de la nature , de la grâce et de la gloire ne sont que pour ce divin Sauveur , et ne servent qu'à relever les degrés du trône sur lequel il est assis quand il veut paraître dans sa grandeur.
Jetez les yeux sur le théâtre de la nature , considérez attentivement cette montre qu'elle fait de sa beauté avec tant de magnificence et de pompe , qu'elle éblouit Fesprit des sages et ravit le cœur des saints ; voyez comme la bonté du Créateur y verse ses trésors avec profusion , comme sa sagesse les distribue avec ordre , comme sa providence gouverne toutes les créatures, comme son amour les caresse , comme son immensité les loge dans son sein , comme son éternité en affermit la durée , et dites-moi si vous avez jamais fait réflexion qu'il y a un homme dans le monde, mais un Homme-Dieu, pour qui seul toute la nature travaille, à qui seul elle veut plaire , et par qui seul elle subsiste ; que c'est pour lui que le soleil luit, que les étoiles brillent dans le firmament , que les cieux roulent par des mouvements infatigables , que .la terre produit une si agréable diversité de fleurs et de fruits , que les hommes et les anges vivent. Cela est vrai, dit Rupert. Il faut le dire avec sentiment de piété, et l'écouler avec respect, que Dieu a créé toutes choses afin de couronner son Fils d'honneur et de gloire (1) ; et Lien loin d'avoir produit les hommes pour le service
(t) Religiosè dicendum reverenierque est audiendum , quia propterhunc hominem gloriâ et honore coronandum Deug omnia creavit. Rupert. i. 3, de glor. Trinit. c. 20.
des anges, il a créé tous les anges pour le servie* d'un s^ul homme.
Montez un degré plus haut , et contemplez de là l'état de la grâce, qui surpasse beaucoup celui de la nature : il est certain qu'une seule âme revêtue de la grâce est plus considérable en grandeur , en richesses et en beauté , qu'un monde entier. Elle est plus grande que le monde , parce qu'elle ne peut être remplie que de Ditîu ; elle est plus belle, parce qu'elle est plus semblable à la première beauté ; elle est plus riche , parce qu'un seul degré de grâce vaut mieux que toutes les richesses que la terre cache dans son sein , quand elle serait toute d'or et de pierres précieuses. Que doiton donc penser de tous les saints , qui, faisant chacun en particulier un monde plus considérable que le visible , ramassent ensemble toutes leurs beautés pour en faire hommage à Jésus-Christ, qu'ils regardent tous comme leur dernière fin , pour laquelle ils ont été créés (1). N'est-ce pas à lui que tous les prophètes ont rendu un glorieux témoignage (2) ? N'est-ce pas lui que l'Écriture appelle l'attente de tous les peuples et le désir des collines éternelles , sans lequel ni la loi, ni les prophètes, ne peuvent être non plus que l'ombre sans le corps, dit saint Ambroise (3) ? N'est-ce pas pour lui que les apôtres ont fait gloire de souffrir toutes sortes d'opprobres , que les martyrs ont versé leur sang , que les rois ont mis leurs couronnes au pied de la croix , que tous les saints ont méprisé les honneurs et les délices de la (erre ? N'est-il pas vrai que toutes leurs vertus portent le nom de Jésus, et qu'elles répandent partout l'odeur de son incomparable sainteté ? N'estil pas vrai que leurs œuvres miraculeuses , qui ont étonné toute la nature , ne sont que des participations
(1) Finis Iegis Christus. Rom. 10.
(2) Huic omnes prophetae teslimonium perhibent.
(3) Neque enim lex potest esse sine Verbo , neque propheta, nisi qui de Dei Filio propheta verit. S. Amb. in c. 9. Lucas,
de sa force, que (ouïes les lumières de leur esprit ne sont que des rayons de sa sagesse incompréhensible , que toutes leurs paroles et leurs exemples ne sont que des éloges qui ont fait retentir les louanges du juste jusqu'aux extrémités de la terre (1) ? Et enfin n'est-ii pas vrai que toutPélat de la grâce aussi bien que celui de la nature ne nous parlent que de Jésus , et que saint Jérôme a eu raison de dire que c'est l'écho du monde et la voix publique de l'univers (2) ?
Que ne puis-je vous découvrir ce qui se passe dans le ciel, et le rang qu'il tient dans cet heureux état de la gloire, qui est le plus haut degré de son trône, la pompe qui l'environne, la magnificence de sa cour, la multitude des esprits bienheureux qui la composent, le profond respect qu'ils lui portent, les joies, les transports, les ravissements qu'ils ressentent en contemplant 6on divin visage, dont la lumière fait le jour de l'éter* nité, qui n'a point d'autre soleil que l'Agneau, de qui la divinité est le souverain bien de nos âmes, et l'humanité sainte , la béatitude do nos sens ! Car c'est là sans doute qu'il accomplit parfaitement ce que dit saint Paul, que toutes choses sont pour le bien des élus, les éiusf pour la gloire de Jésus-Christ, et Jésus-Christ, pour la gloire de Dieu. Voilà le cercle fermé; voilà le commencement et la fin de toutes les grandeurs, voilà le Grand des grands, l'unique Grand par excellence, que l'Église appelle le Très-Haut à l'exclusion de tous les grands de la terre. Il n'appartient qu'avons, ô mon Sauveur, de porter la qualité de Grand : vous êtes seul leTrès-Saint, le Souverain et le Très-Haut (3). Les autres ne sont grands que par comparaison. Les nobles sont grands en comparaison des roturiers, petit
(1) A finibus terrse audivimus gloriam Justi. Is. 24.
(2) Totius mundi una vox Ctiristus est. />. ' Hierônym. in Epitaph. Nepoti.
(3) Tu solus Sanctus, tusolus Dominug, tu solus Altissimus, Jesu Christe.
132 l'ïïomwe d'orajson.
du comparaison des princes; les princes sont grands en comparaison des nobles, petits en comparaison des rois; les rois sont grands en comparaison des princes, petits en comparaison de vous. Mais vous êtes grand d'une grandeur absolue, qui ne reçoit point de comparaison, parce qu'il n'y a rien qui vous égale, beaucoup moins qui vous surpasserons êtes seul très-haut. Lesaulres sont grandsen leurs qualités, petits en leur personne, et par la condition de leur être; ils prennent des noms illustres et des titres honorables, de conquérants, de rois, de souverains; et dans le fond de leur nature ils sont fragiles comme les autres. Mais vous êtes grand d'une grandeur essentielle, inséparablement attachée à votre personne, qui tire du néant votre adorable humanité, et l'élève magnifiquement au-dessus de tous les êtres : Fous êtes seul très-haut. Les autres sont grands d'une grandeur subalterne qui ne porte pas moins de sujétion que d'empire; ils ont besoin d'officiers pour les servir, de conseil pour gouverner leurs étals, de magistrats pour administrer la justice, de gouverneurs pour maintenir les peuples dans l'obéissance, de peuples pour fournir aux finances, de finances pour la subsistance des armées, d'armées pour la défense des frontières; et quand ils se pouiTaueul affranchir de toutes ces servitudes, toujours ils ont besoin de vous et ne s'en peuvent passer unseul moment. Mais vous êtes grand d'une grandeur indépendante, qui ne relève d'aucune créature, parce que vous la tenez de votre Père, qui vous la donne sans dépendance par le droit de votre génération éternelle , et, dans la génération temporelle , par une sujétion mille fois plus honorable que tous les empires du monde : Fous êtes seul très-haut. De là vient qu'il y en a si peu qui aient l'honneur de vo us approcher, et qui méritent de tenir rang parmi vos amis et vos favo ris , parce qu'étant aussi grand que vous êtes, vous ne voulez auprès de vous que de grandes âmes qui ne tiennent point à la terre , et qui n'ont point do pensées plus basses que le ciel, ni moins durables
q\w l'éternité. Mortels vous vous trompez : vous cherchez Jésus-Christ sous vos pieds; il est votr^chef, et votre maître. Pour être grand il faut s'approcher do lui (1) , et pour s'approcher de lui il faut quitter tout co îjuiest ba^.et périssable. Il est au plus haut faîte do fc* grandeur, on ne peut s'en éloigner sans descendre; quiconque se retire de lui, fut-il roi, fut-il monarque , Fst plus vil que la poussière; mais qui veut être près de lui, doit êire plus grand que le monde. Il faut qu'il retire son cœur de la terre, et qu'il l'élève par de généreuses espérances, parce qu'il cherche son souverain bien; il faut qu'il Félève par un généreux mépris de tout ce que les hommes estiment, parce qu'il cherche le Dieu de la gloire; il faut qu'il Télève par les saintes ardeurs d'un amour incomparable, parce qu'il cherche une bonté suprême , qu'il ne sait pas aimer comme elle mérite, s'il ne l'aime par préférence à toutes choses. Mais revenons, et de l'éminence de notre chef passons à la plénitude qui est la seconde prérogative qui lui est nécessaire.