‹ L'homme d'oraison (volume 3)Chapitre 51 sur 164 · II. CONSIDERATION · texte numérisé non relu

II. CONSIDERATION

Un ancien disait (2) que s'il se trouvait quelqu'un qui possédâten effet toutes les qualités qu'il avait dans l'esprit, lorsqu'il formait l'idée d'un prince parfait, il viendrait à bout de tout, et qu'il n'y a rien qui pût arrêter le cours de ses victoires, ni borner l'étendue de son pouvoir. Mais il est plus aisé de faire de beaux projets que de les exécuter, el quelque effort que la nature fasse pour achever ses ouvrages , elle ne travaillera jamais assez heureusement pour nous donner un chef si accompli, qu'on n'y puisse rien ajouter. Cette gloire est réservée au Fils de Dieu, d'être seul qui a reçu en plénitude , et non en partie, toutes les per-

(0 Merito elevantur, qui festinant ad Christum. S. Ambros* (2) Dio Ckrys.

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fections imaginables, et qui surpa se tellement nos louanges, qu'on peut bien dire qu'il possède tout; mais il est impossible de dire tout ce qu'il possède.

11 a reçu de son Père deux présents d'une valeui infinie, qui -sont comme les deux principes de sa grandeur et les deux sources de sa plénitude : le premier est la nature divine , le second est la subsistance divine. Il a reçu le premier comme Verbe incréé; le second, comme Verbe incarné : le premier dans la plénitude de l'éternité, le second dans la plénitude des temps : par îe premier il est dans la forme d'un Dieu (1); par le second il est dans la personne d'un Dieu : Et le Verbe a, été fait chair et il a habité parmi nous , et nous avons vu sa gloire, telle qu'est la gloire le Père du Fils unique qui vient du Père (2). Partout il a plénitude.

Comme Verbe incréé, sa génération éternelle l'établit dans la jouissance de tous les biens divins. Il est le Fils du Père éternel, il est sa parole, il est son image et la figure de sa substance. Ce Fils porte toute la grandeur de son Père; cette parole, toute sa glore; cette mage, tous les traits de sa beauté : iladoncla plénitude. Comme Fils il reçoit tout de son Père, sa puissance, sa sagesse , sa bonté , toutes ses perfections sans restriction etsans réserve; il a donc la plénitude. Comme parole il rend tout à son Père par un fidèle renvoi. Mon cœur a produit une bonne parole (3), parole qui dit tout, qui lui annonce tous les attributs de sa gloire, et qui est tout ce qu'elle dit. Il a donc la plénitude. Comme image, il exprime toutes ses perfections , rien n'y manque, dit saint Grégoire parlant du premier ange; quel bien n'a t-il pas eu , s'il a été le sceau de la ressemblance

(1) Qu* cùm iu forma Dei esset. Philipp. 2. C.

(2) Et Verbum caro factum est et babitavitin nobis, etvidimus gloriam ejus, gloriam quasi uaigeniti à Paire plénum gratiae el veritalis. Joan. 14.

^3) Eructavit cor meum verbum bonum. Ps, 44.2.

divine (1) P Qu'est-il dit de l'excellence dû Verbe, qui est la parfaite image du Père égal à son prototype, et comme un autre lui-même , s'il m'est permis de le dire (2)? II a donc la plénitude.

En second lieu , comme Verbe incarné , sa génération temporelle le met en possession de tous les biens créés; car étant 'Fils unique de Dieu, il est aussi son héritier universel (3). S'il est héritier universel, il ne partage avec personne; s'il ne partage avec personne, il a donc la plénitude.

De plus , en vertu de l'alliance qu'il a contractée avec nous en prenant notre nature, il est l'époux et Pépouse tout ensemble, dit saint Bernard (4) : l'époux, selon sa divinité; Pépouse, selon son humanité. S'il est Pépoux, la grâce est son domaine; s'il est Pépouse, la grâce est son douaire. S'il est l'époux et Pépouse tout ensemble, il est le père du siècle futur, l'origine de tous les prédestinés, le chef de tous les saints, et par suite la source cap taie de toutes les grâces : il a donc la plénitude. Enfin, en vertu de l'union hypostatique, la théologie enseigne qu'il a reçu Ponction de la sainteté incréée, d'où vient que les Pères assurent que sa sainteté lui est essentielle, parce qu'étant sanctifié par l'union de la personne divine, et cette divine personne entrant dans la composition de ce chef-d'œuvre d'amour, la sainteté incréée y entre par compagnie : s'il a la sainteté incréce , il a la source de toutes les grâces créées et l'origine de tous les biens surnaturels : il a donc la plénitude.

Ainsi de quelque manière qu'on le considère, soit dans les avantages de sa divinité, soit dans le nouvel état de sa nature humaine, il a ce privilège qui lui est pro-

(1) Q ii i ci naiiKtue boni non habuit , si signaculum Dei simili > tudinis fuit? S. Greg. I. 32. Mor. c. 1?.

(2) Ego in Pâtre; et Pater in me est.

(3) Quem constituit haeredem uiiiversorurn.

(4) Unà n sponsus et sponsa.

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pre, d'être le trésor commun du Créateur aussi bien que des créatures ; et il est vrai de dire que Dieu n'a point de richesses qu'il ne verse dans son sein, et que [es hommes n'en peuvent espérer, quine passant par ses mains et qui ne viennent de sa plénitude (1). Il a la plénitude de science, parce que c'est en lui que tous les trésors de la sagesse divine sont enfermés. Rien ne lui peut être caché, parce qu'il est la lumière qui découvre toutes choses, et s'il est couvert d'un corps, comme le rayon du soleil qui se cache dans les nuages (2) , c'est un corps qui ne fait point d'ombre, et un nuage qui n'offusque point sa clarté. Il a la plénitude du pouvoir, non-séulement sur tous les hommes, mais encore sur toutes les choses visibles et invisibles, qui son! du ressort de son domaine. Les anges mêmes le reconnaissent pour leur souverain, son nom est toutpuissant dans le ciel, dans la terre et dans les enfers ; et s'il n'est pas proprement le chef des réprouvés, parce qu'ils ne sont pas dignes d'être ses membres , il est, et sera toujours malgré eux leur juge et leur m aître, parce qu'ils ne peuvent pas éviter d'être au nombre de ses sujets.

11 a la plénitude des vertus, et la grâce qui sanctifie les saints et leur tient lieu de faveur, est à son égard un apanage dû à la dignité de sa personne; enfin il a la plénitude de la Divinité, qui ne l'a pas choisi comme un séjour passa ger, mais comme son temple et son éternelle demeure où elle réside corporellement, comme dit saint Paul (3). Elle n'y est pas seulement par présence et par opération, soit de nature, soit de grâce et de gloire, mais par présence et par opération V ^andrique divinement humaine, humainement divine , le remplissant d'une manière si noble et si parfaite, que

[\) De pleniliniine ejus omnes accepimus. Joan, 1. 16. ;2) Dixit Deus ut inhabitaret in nebulâ. 3. Beg. 9. 12. (3; In ipso inhabitat plénitude Divinitatiscorporaliter. Coloss. 2. 9.

son âme n'est pas plus étroitement unie à son corps , que l'un et l'autre ne le sont à la personne du Verbe, et voilà la source de cette parfaite plénitude que nous admirons en notre chef: plénitude qui comprend tout, plénitude qui remplit tout en quelque lieu qu'il se trouve. Car s'il faut considérer ses résidences, j'en remarque cinq principales : la première , dans le sein de son Père ; la seconde, dans le sein de sa mère; la troisième , sur la croix; la quatrième, dans le ciel, qui est le sein de sa gloire; la cinquième, dans le Saint-Sacrement, qui est le trône de son amour : mais partout il remplit des abîmes et des capacités infinies.

Jésus dans le sein de son Père remplit toute la capacité de son entendement : comme son fruit, qui tire sans l'épuiser tout le suc de sa racine, et comme son terme, qui égale toute l'étendue de sa connaissance sans la borner. Jésus dans le sein de sa Mère remplif toute la capacité du cœur de Dieu, et ravit tellement toutes ses affections , qu'il ne peut rien aimer plus que lui , et ne veut rien aimer que pour lui. Jésus entre les bras de la croix remplit toutes les ruines de notre nature, selon le témoignage du Prophète-Roi : Il jugera toute» les nations et comblera toutes nos ruines (1). Sur quoi saint Ambroise dit fort à propos : Avant que le Fils de Dieu eût rempli îe monde de fidèles , ce n'était qu'un vide malheureux, parce que le premier homme nous avait ruinés et appauvris par sa chute; mais celui-ci s'est anéanti afin de nous remplir, et de faire résider dans sa chair la plénitude de sa vertu (2). Comme donc c'est sur la croix qu'il a mis le comble à ses anéantissements et qu'il a versé jusqu'à la der-

(1) Judicabit in nationibus, implebit ruinas. Ps. 109. 6.

(2; Vacuus erat totus hic mundus antequàm numéro credentium Christus emn impleret. Nos Ad œ iJîius ruina vacuavit;sed Christi gralia replevit. Omninô se ille exinanivit, ut nos repleret, atque in carne hominispienitudo virlutis habitaret. S. Ambi in PsaU i8. sub finem

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nière goutte de son sang , de même c'est sur la croix qu'il a comblé toutes nos ruines t remplissant nos ténèbres de ses lumières ; notre malice , de ses bontés ; nos infirmités , de sa force ; nos misères , de ses miséricordes; et notre néant , de la plénitude de ses mérites. Jésus sur le trône de la gloire comble toutes les ruines de la céleste Jérusalem, et comme il ne nous appelLe au ciel que pour remplir les sièges que l'ambition des anges avait lâchement abandonnés, il n'y est aussi monté avant nous, selon la pensée de l'Apôtre , que pour remplir toutes choses (1). Jésus, dans le Sacrement de son amour, remplit le vide de nos cœurs } et c'est véritablement là que cet admirable Sauveur est le souverain bien de la terre , la félicité de cette vie mortelle , le couronnement de toutes les vertus , et la consommation de tous les saints.

Avouons donc à la gloire de notre chef qu'il possède la plénitude ; que si les saints sont pleins de Dieu comme ruisseaux , par la jouissance de quelque grâce particulière , il en est plein comme la source , qui les a toutes avec avantage. Mais confessons en même temps que , s'il a la plénitude de tous les biens , il doit aussi attirer tous nos désirs. Il est donc tout désirable , c'est-à-dire dans son humanité et dans sa divinité , parce que dans son humanité il y a plénitude de rédemption et de salut , et dans sa divinité il y. a plénitude de félicité et de bonheur. C'est pourquoi nous avons tout en lui , et par conséquent rien n'est désirable que lui (2). Nous soupirons après lui selon qu'il est homme , comme après la source de notre sa-

(1) Ascendit super omnes cœlos, ut impleret omnia. Ephes. 4. 10.

(2) TY'lus ergô desiderabilis , i*i est in divinitate dmul et humanitate. In humanitate quippè plenitudo redemj»tionis et salutis, et in divinitate plenitudo feïicitatis. Omnis itaque sufficientia nostra in ipso est, et proptereà nihil desiderabiîe praeter ipsum. Gylliberttis Abbas.t in Cant.

lut; et nous en désirons jouir selon qu'il est Dieu $ comme de l'objet de notre béatitude. Il est donc seul désirable; mais je dit tout, parce que lui seul nous suffît pleinement ; et comme il n'y a rien hors de lui qui nous puisse satisfaire , aussi il n'y a rien en lui qui ne soit capable de remplir tous nos désirs (1), ^ue s'il est seul désirable, pourquoi partageons-nous les désirs et les affections de notre cœur en tant de choses inutiles et dangereuses ? S'il est fout désirable , pourquoi fuyons-nous sa pauvreté , sa bassesse, ses humiliations, ses souffrances, sa croix 0 qui font la plus grande partie de sa vie ?Et s'il est souverainement désirable, pourquoi le désirons-nous si peu ? N'est-il pas déplorable que notre cœur demeure vide de son amour, pendant qu'il remplit toutes choses de ses bénédictions, et qu'au lieu qu'il est un trésor de grâces à ceux qui le servent , il ne soit pour nous qu'un trésor de peines et de vengeances? Ehî que de vide dans notre entendement, où l'image de ses perfections s'efface presque aussitôt qu'elle y a été gravée ! Que de vide dans notre mémoire, où il n'est jamais présent! Que de vide dans notre volonté, qui se retire de sa conduite par des fuites et des révoltes continuelles! Ne rougissons-nous point d'être si pauvres des biens du ciel, ayant si près de nous la source d'où ils découlent Pet si le chef agit sur tous les membres, qui n'ont pas encore perdu la vie, ne craignons-nous point qu'il ne nous ait retranchés de son corps, comme des membres morts, où la corruption et la pourriture se forme ?

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