III. CONSIDÉRATION
Cette manifestation marque une seconde prérogative, qui nous fait admirer le grand pouvoir que le cœur de Jésus a sur tous les cœurs des mortels ; car, il n'en connaît pas seulement tous les secrets, mais il les manifeste encore quand il lui plaît , et à qui bon lui semble.
Au moment que Pâme se sépare du corps > il fait voir à chacun tous les desseins , tous les projets , tous les mouvements déréglés de son cœur , avec une si grande et si vive clarté , qu'il est impossible de s'çq défendre. Au jugement général, il en fera la découverte en public, et les exposera à la vue de tout le monde (1).
îMais ce qui nous importe le plus pour la conduite de notre âme , c'est de savoir comment par les rayons d'une lumière surnaturelle semblable à celle du jugement particulier , il nous fait souvent connaître durant le cours de cette vie, les replis les plus cachés , les impressions les plus délicates, et les mouvementsles plus imperceptibles de notre àme*
Quelquefois il nous communique ces vues sans aucune préparation ou disposition de notre part, nous découvrant jusqu'aux moindres malices de notre enfance ; comme il arriva à saint Augustin , et depuis à la bienheureuse Angèle de Foligny , lorsqu'entrant une fois dans l'église, elle vit tout-à-coup dans un jour nouveau, et dans une clarté extraordinaire, l'état du son intérieur, avec plusieurs défauts dont elle ne s'était jamais aperçue, quelque diligente recherche qu'elle
(1) Manjfestabil consilia çqpdium,
en eût faite, et ces lumières étaient si vives et si pressantes, qu'elle ne put différer un seul moment sa confession, ni le remède du sacrement de pénitence , qu'elle demanda à l'instant pour effacer les taches qui lui avaient été montrées.
Quelquefois nous recevons ces vifs rayons qui sortent du cœur de Jésus-Christ , lorsque nous l'adorons dans la sainte Eucharistie , ou qu'à la fin d'une communion bien faite nous exposons notre âme aux yeux et aux regards amoureux de ce soleil de justice ; alors ce maître du banquet, entrant dans la salle de notre cœur, nous demande intérieurement pourquoi nous n'avons pas les ornements convenables , et nous fait voir des manquements que ni les serviteurs du maître , c'est-à-dire les directeurs de notre conscience , qui nous introduisent au festin > ni nous-mêmes n'avions pas reconnus.
Quelquefois il choisit le temps de l'oraison, ou du recueillement, ou d'une revue de la semaine et du mois , ou d'une retraite de quelques jours , lorsque nous quittons pour un temps les pensées des affaires et des soins du siècle ou de l'étude, pour rentrer en nous-mêmes , et nous préparer à une sainte rénovation d'esprit. Ainsi le Père Balthazar Alvarez, se mettant un jour à l'oraison du matin, et rentrant dans la présence de Dieu , le maître de son cœur lui déploya en un instant toute la trame de sa vie, et d'un clin d'œil lui fit voir qu'elle était semblable à un gros cannevas de tapisserie, sur lequel on ne pouvait remarquer que deux ou trois fils d'or et de soie , ou bien à une grappe de raisin dont les grains étaient pour lu plupart pourris, ou flétris et desséchés, si bien qu'à peine y en avait-il un ou deux qui fussent bons , encore étaient-ils tout couverts de terre. Voilà l'image de ta vie4; lui dit noire Seigneur , deux ou trois actions aucunement louables ; encore, si je les examine à la rigueur , j'y trouverai à redire.
Enfin quelquefois cette découverte est un fruit de la
LECTURES SPIRITUELLES. lui
confession soit spirituelle, ou sacramentelle , lorsque, après avoir reçu la grâce de l'absolution, nous prenons le soin de nous recueillir, et de réfléchir sur les fautes que nous avons exposées, non pour examiner avec scrupule si nous avons tout dit 7 mais pour mieux connaître la laideur de nos péchés , et les remèdes qu'on doit y apporter : à quoi servent infiniment les grâces actuelles attachées au sacrement, qui ont une vertu spéciale pour nous découvrir les plaies de notre âme, les causes qui les ont faites , et les moyens propres pour les guérir.
Remarquez ici que pour l'ordinaire Dieu ne découvre pas à l'âme (outes ses imperfections tout à la fois, mais peu à peu , et lune après l'autre, de peur de la décourager. Quelquefois même , par une particulière bonté , il ne lui découvre ses péchés qu'après les avoir effacés, et sainte Catherine de Gènes assure qu'il en usait ainsi en son endroit , parce qu'autrement l'horreur que lui causait la laideur des plus petites fautes eût été capable de la faire mourir. Au reste, ceux qui commencent à s'adonner au service de Dieu et à l'étude de la vertu , doivent être fort soigneux de profiter de ces connaissances, parce que, s'ils ne les emploient pas utilement , il les retire, et ce temps des lumières qu'il a coutume de donner au commencement, étant passé sans en tirer les avantages qu'il prétendait , il les laisse par après dans un train de vie fort imparfaite et languissante : comme, au contraire, il augmente ces grâces, et les rend plus fréquentes et plus abondantes à proportion du bon usage qu'ils en font, leur manifestant avec tant d'évidence des secrets qui leur étaient auparavant inconnus , et qu'ils n'avaient jamais vus du tout, ou qu'ils n'avaient vus que dans un faux jour et d'une vue fort imparfaite,, qu'ils sont contraints d'avouer qu'il pénètre plus avant dans leur cœur et qu'il ea est plus le maître qu'eux-mêmes.
152 L'HOMME D'ORMSOK*
IV, CONSIDERATION
la troisième prérogative qui relève le pouvoir que le Fils de Dieu a sur tous les cœurs , n'est pas moins considcrable que la précédente. Car ii est effectivement le principe du divin amour, par lequel il règne sur nos volontés et donne la loi à nos esprits.
Vous savez que le Fils de Dieu est un très-uniqufc principe, avec son Père de la production du Saint-Es* prit, qui est l'amour substantiel que saint Denis appelle le cœur du Père et du Fils, parce que toutes les complaisances du Père au Fils, et du Fils au Père , se vont unir au Saint-Esprit, comme dans le centre et le cœur unique de tous les deux.
Vois n'ignorez pas non plus que l'envoi des personnes divines étant fondé sur leur production, c'est une chose qui est commune au Père et au Fiis d'envoyer le Saint- Esprit par indivis, et de graver par lui la loi d'amour au fond de nos cœurs. Mais outre cela, les théologiens et les saints Pères nous enseignent que le Fiis de Dieu est encore le principe du saint amour en deux manié" res qui lui sont propres et particulières : la première, parce qu'il a mérité la mission du Saint-Esprit , et qu'ainsi on peut dire que ce don infini est sorti de son cœur, comme de la source de ses mérites, et qqe sa plaie est la porte royale par où il est descendu sur la terre ; la seconde , parce qu'il a projeté dans son cœur, et publié de sa bouche la loi de grâce et d'amour qui est proprement la loi des cœurs, puisqu'il n'y a rien qui règne si absolument dans le cœur que l'amour.
Le prince des ténèbres a une loi par laquelle il règne dans le cœur des pécheurs ; mais c'est une loi de rébellion et de félonie qui soulève la créature contre son auteur, une loi d'envie qui met la division parmi les frères, une loi de meurtre et de sang qui lui a acquis le nom d'homicide dès le commencement du monde (1)
(1) Homicida ab initia,
La chair a aussi sa loi , que saint Paul appelle la loi des membres; mais c'est une loi charnelle qui abrutit l'esprit i et le rend esclave de son corps. Le monde a ses lois , mais ce sont des lois d'intérêt , des lois d'ambition , des lois d'orgueil et de superbe, vraies sources de dissensions et de procès. De là vient <^ue toutes ces lois de la chair, du monde et du diable, corrompent , déchirent et perdent le cœur qui les reçoit; les lois civiles sont, à la vérité, plus légitimes; mais elles n'établissent qu'une police extérieure, qui ne s'étend pas jusqu'à l'esprit. La loi de Moïse était encore plus sainte et plus divine ; mais néanmoins elle ne portail d'elle-même que la crainte et la servitude dans le cœur, Jésus Christ est le premier , le seul, le véritable législateur de l'amour ; aussi l'appelle-t-il sa loi: Ceci est mon précepte , que vous vous aimiez les ans les au-> très (1) ; son commandement nouveau : Je vous donna un commandement nouveau (2) ; la marque et la livrée de ses disciples : C'est à cela que l'on reconnaîtra qt'i vous êtes mes disciples, si vous avez de la dilection les uns pour les autres (3). L'amour ayant donc son trône dans le cœur, sur lequel il exerce un souverain pouvoir , et Jé-us-Christ étant le législateur de la loi d'amour, il s'ensuit que son cœur est le roi des cœurs, non-seulement parce qu'il est le plus aimant et le plus aimable , mais principalement parce qu'il est ta source, le principe et la cause méritoire de l'amour divin, et de la charité du prochain , qui se trouve dans tous les cœurs des hommes. Car , en effet , c'est de cet encensoir mystique, comme dit saint Bernardin da Sienne, que sont sortis ces charbons ardents que l'Ange de l'Apocalypse jetait sur fa terre , suivant ces paroles de l'Évangile : Je suis venu répandre le feu sur îa
(1) Hoc est praecepturn meum, ut dïïigatis invicem. Joan. 15. 11 $) Mandatum novum do vobis. Soan. 13. 34. (3) îa hoc cognoscent omnes quôd discipuli mei erilis, si dilectionena habueritis ad iovicem. Joan. Î'S. 35.
ferre , que désiré-je , sinon qu'il s'allume ? Il est donc juste qu'il règne par amour sur tous les cœurs puisque sans lui tous les cœurs des hommes seraient éternellement privés de l'amour.
O que ce règne est heureux! ô que cet empire est doux, dont toutes les lois et toutes les charges se réduisent à aimer et à être aimé ; à aimer Jésus-Christ et à être aim* de Jésus-Christ ; à aimer Dieu et tous ses saints, et à être aimé de Dieu et de ses saints !0 que le cœur est malheureux qui refuse de s'y soumet- Ire ! Mon Sauveur, ne permettez pas que je tombe dans cet aveuglement, je vous en conjure par votre cœur tout aimable , qui m'a donné la loi d'amour, et qui l'a si parfaitement gardée tout le premier. Faites que je la garde de ma part, gravez la dans mon cœur, vous le pouvez par voire grâce victorieuse , qui triomphe de notre résistance , et qui fait ce qu'il lui plaît des voloa* tés les plus rebelles.