III. CONSIDÉRATION
Mais pour ne vous laisser aucun lieu de douter du désir qu'il a de le posséder seul , et le gouverner absolument, considérez l'invention amoureuse de sa sagesse, qui n'a proposé aux hommes et aux anges qu'une même béatitude, dont il s'est tellement réservé la disposition, pour les obliger à l'aimer, qu'ils ne la peuvent espérer que de sa miséricorde, ni acquérir sans son secours, ni la trouver que dans sa divinité, qui clant indivisible de sa nature, ne se donne point par parties, et n'étant pas moins qu'infinie en ses perfections, peut remplir aisément tous leurs désirs. Car enfin il a si parfaitement ajusté tous les ressorts du cœur humain, qu'il ne peut jamais se départir ni s'éloigner tant soit peu de ces règles inviolables. La première , qu'il ne peut agir sans dessein, c'est-à-dire sans envi sager quelque fin, où son mouvement le porte : et qu'à môme temps qu'il la pord de vue , s'il s'arrête sans passer outre, son opération cesse, et ses puissances demeurent comme interdites. La seconde, qu'il ne peut se proposer tout à la fois deux objets, qu'il poursuive comme deux dernières fins qui ne soient point subordonnées. La troisième, qu'il n'en peut choisir une autre que Jésus-Christ, sans tomber dans le désordre. Car étant son premier principe selon la nature et la grâce 3
(1) Ne amorem tuum divideres , ideai libi factus est , et Crca« tor , et Reàemptoi*. Hugo» à S. Vict. in Lib. ôtnt.
162 L HOMME D'ORiUSON.
il est aussi son terme et sa fin (1) : c'est ainsi que toute l'Église le regarde. Or il faut que le mouvement soit infini, s'il n'arrive jamais à son terme. Si bien que nous sommes réduits, par une heureuse nécessité , à ne trouver aucun repos, sinon en ce cher objet, qui est comme le cachet de notre cœur (2) ; parce que c'est lui seul qui peut remplir le vide qu'il y a laissé en lui imprimant son image, et changer tous ses désirs en jouissances, pour mettre le sceau à sa parfaite félicité.
Heureux donc celui qui s'attache uniquement à Jésus-Christ, et qui peut dire, par un généreux mépris: « Je suis en un état où je ne dois rien à la chair ni » au sang, je ne suis point esclave du monde, je garde » partout la liberté d'esprit et ia paix de l'âme, je » n'ai que faire au palais, à la place ni à la cour ; je » n'ambitionne point les grands emplois, ni les chargés » honorables, soit mililaires ou civiles. Je suis libre » des soins de la terre, l'ambition ne me commande » point, l'intérêt ne m'inquiète point, je n'attends rien » de la faveur des hommes, je ne crains point leur » disgrâce, je ne recherche point leurs applaudisse- » ments ni leurs louanges; je n'ai point d'autre soin » que de n'en avoir point, sinon celui d'être tout à » Jésus-Christ et de lui plaire en toutes choses, sui* » vaut ce que dit saint Paul : Toutes choses sont à » vous , vous êtes à Jésus-Christ ? et Jésus-Christ est à » Dieu (3)* »
(1) Sis meta nostris cordibus.
(2) Pone me ut signaculum super cor tuum. Cant. 8, 6»
(3) Ego nihil foro, nihil carnpo, nihil curiae debeo , nulli officio advigilo, nulla rostra preeoccupo, nulla prœtoria observo ; cancellos nonadoro , subsellia non contendo , jura non contuibo, caillas non elatro; non judico , non milito, non regno ; sccessi de populo 5 imô unicum mini nccessarium est, nec aliud ciuo, nisi ne curem. TtrU L de PalL
ENTRETIEN
POUR LE MERCREDI DE LA SECONDE SEMAINE D'APRÈS l'octave DE PAQUES.
De la qualité de roi, et du merveilleux empire que Jésus-Christ a sur les cœurs.
Qu'il ne faut point donner à demi son cœur à Jésus-Christ, parce que nous lui devons touU
Divisurn est cor eorum, nunc interibunt* Leur cœur est divisé, ils vont périr. Osée. 10.
Ce que le Fils de Dieu a fait pour vous retirer de la servitude des créatures, ne doit pas vous donner occasion d'abuser de votre liberté, comme si vous étiez absolument à vous-même, et que vous eussiez la disposition entière de tout ce qui vous regarde. Vous gagneriez bien peu dans cet échange, s'il ne vous avait arraché de la tyrannie du monde que pour vous abandonner à voire propre volonté, puisque vous ne pourriez tomber en de plus mauvaises mains, ni commettre une plus grande injustice que de dérober une partie de votre cœur à Jésus-Christ à qui vous devez tout ce que vous êtes et tout ce qui est à vous , sans restriction et sans "éserve. Mon réz-moi , si vous le pouvez , quelque chose de ce qui vous appartient, qui ne soit pas tout à lui: alors il vous sera permis de le mettre à part, et de le retenir pour vos usages. Mais si vous n'avez
rien en propre que le péché et le néant, quelle réserve pouvez-vous faire du bien d'autrui contre sa volonté, qui ne soit injuste, et d'un bien divin qui ne tienne en quelque façon du sacrilège ?
ïï. CONSIDÉRATION.
Quand même ii ne vous aurait pas fait ce que vous êtes, et que vous ne seriez nullement redevable à sa puissance, vous ne pouvez déniera sa justice ce que vous lui devez à raison de vos offenses , et toutefois de tant de péchés que vous avez commis, il n'y en a aucun pour l'expiation duquel vous ne dussiez employer tous les moments de votre vie; et s'il n'avait rehaussé le prix de votre pénitence par la valeur de son sang , tout le bien que vous pourrez faire à l'avenir ne suffirait pas pour effacer la moindre faute de celle* que vous avez commises par le passé.
ïî! CONSIDÉRATION.
Que s\ vows devez tout à sa justice, qui vous demandera quelque jour un compte exact de tous les mouvements de votre Ame, que rendrez-vous à sa bonté, qui vous a donné la sienne ? que pouvez-vous faire pour contenter celui qui n'a rien épargné pour vous sauver? Certes, si toutes les vies des hommes étaient à moi , et si je pouvais, comme dit saint Bernard (i), n'en faire qu'une chaîne de mérites et de travaux qui égalât la succession de tous les siècles, je noiera rien pour cela qui fût digne d'être considéré auprès de ce qu'a fait et souffert pour moi cet Homme-Dieu devant qui les anges s'abîment dans le respect, sou qu'ils le contemplent dans sa conceplion 3 qui est l'ouvrage du Saint-Esprit; ou dans sa naissance, qui est le !ïuit d'une vierge; ou dans sa vie, qui est un modèle par-
(1) S.Bernardus^de quadrupla débita uunUè hœc/erè ornnia
fait d'innocence et de vertu; ou dans sa doctrine , qui est un trésor de sagesse ; ou dans ses miracles , qui sont des marques éclatantes de sa toute-puissance; ou dans les sacrements de son Église, qui sont les sources de ses lumières et de ses grâces. Le ciel est moins élevé au dessus de la terre , que sa vie au-dessus de la nôtre pourlaquelle il la donnée : et il y a moins de proportion entre l'uneet l'autre, qu'entre l'être et le non-être? puisque sa vie ne peut être plus précieuse , et la nôtre plus vile et plus misérable, vu le grand nombre de nos crimes. Donc quelque effort que je fasse pour m'acquitter de mes obligations, en me dévouant à son service , tout ce que je puis et ce que je suis est infiniment hioins à son égard , qu'une étoile au regard du soleil ; une goutte d'eau, au regard d'un grand fleuve; un grain de sable,au regard d'une montagne. Je n'ai pour tout bien que deux choses de peu de valeur, mon corps et mon âme ; ou plutôt je n'en ai qu'une qui ait cours dans le ci@l ? qui est mon cœur : n'aurais-je donc pas grand tort de faire difficulté de le donner en échange, pour !e cœur d'un Dieu qui s'est donné tout à moi', afin que je fusse tout à lui (1) ? Eh ! si j'étais assez malheureux pour retenir ce qui lui appartient par de si justes titres, avec quelle assurance pourrais je me présenter devant le trône de sa grandeur? En quelle conscience , et avec quelle justice oserais je m'approcher de son sacré corps , qui est le rempart d'Israël , pour tirer de ses plaies comme de cinq sources inépuisables, non des gouttes, mais des ruisseaux de sang, et puis aller cacher ce trésor dans un fonds aliéné , après l'avoir détaché du patrimoine de Jésus-Christ, et engagé à un étranger ?