I. CONSIDERATION
Afin d'établir pour jamais la résolution que nous avons prise dans Peniretien précédent, de mettre toutes les créatures hors de notre cœur, et d'y faire régner uniquement Jésus-Christ, il faut d'abord présupposer qu'il n'y a personne parmi les fidèles si déterminé à sa ruine, qui ne conserve toujours quelque respect pour le Seigneur et quelque désir de le servir: mais que le nombre est infini de ceux qui vou« draient bien trouver une voie d'accord entre ses intérêts et ceux du monde , parce qu'ils ne peuvent quitter l'un sans renoncer à leur salut , et ne veulent pas abandonner l'autre, de peur d'être obligés à renoncer aux inclinations de la nature corrompue. Or, si d'aventure vous étiez préoccupé de cette fausse opinion , désabusez vous , je vous prie 5 et apprenez de la bouche même de Jésus-Christ , que tout royaume qui est divisé sera détruit , et que si vous pensez te Nouât. Œuv. xru 8
170 l'homme i^ormson.
contenter en lui donnant une partie de votre cœuf, votre prétention n'est pas seulement injuste ef contré votre devoir, comme nous l'avons montré ,, mais encore hors de votre pouvoir.
Car, premièrement, il est impossible selon sa parafe de servir deux maîtres, qui ne sont point subordonnés, et qui ne s'accordent jamais. Si vous avez de l'amour pour l'un des deux, vous aurez de Paversionpour l'autre ; et si vous avez de la soumission et du respect pour celui-ci , vous n'aurez pour l'autre que du dédain et du mépris. La raison est que l'ordre du gouvernement demande de la diversité dans les choses bien ordonnées , et l'unité dans celui qui les ordonne. S'il n'y avait de.4a diversité en celles-là , l'ordre n'y pourrait être établi, parce qu'elles n'auraient qu'un même rang ; et s'il n'y avait point d'unité dans celui-ci , l'ordre ne pourrait être gardé ni conservé, parce que la puissance étant partagée entre deux maîtres qui ne seraient unis ni dans leurs sentiments ni dans leurs volontés*,- ce que l'un ferait, l'autre prendrait à tâche de le défaire. La jalousie et le désir de régner est une passion violente et difficile à guérir. Le ciel même ne souffre point deux soleils ; et celte secrète vertu , qui tourne deux aimants vers un même pôle , au lieu de les unir, les rend ennemis et les éloigne l'un de l'autre. En un mQt , partout où il y a concurrence de droits , il y a par une suite naturelle opposition de volontés.
Quelle apparence donc de faire régner dans un même trône Jésus-Christ et le monde , qui sont déjà ennemis déclarés, et qui le deviendraient sans doute , s'ils ne l'avaient toujours été par la contrariété de leur esprit ? En effet , qu'y a-t-il dans le monde , qui ne soit entièrement opposé au Fils de Dieu } soit que l'on considère la rausseté de ses maximes pernicieuses qui combattent les vérités de l'Évangile ; soit que Ton regarde ïa corruption des mœurs et la fureur des passions qui étouffent les flamme* de l'amour divin ; soit que
l'on compare l'esprit de ténèbres , que saint Paul appelle ie Dieu du monde , avec Pesprit de lumière, qui est l'esprit de Jésus-Christ
if. CONSIDÉRATION.
Je sais que Pesprii de ténèbres ne demande autre chose que ia division de notre cœur, parce qu'il voit que. notre ruine y est nécessairement attachée. Mais le Sauveur du moude n'a garde de le souffrir: notre salut lui est trop cher , et il est trop jaloux de sa gloire. Celui qui a seul créé l'homme , qui Ta seul racheté » dédaigne de le partager avec son ennemi : il aime mieux le perdre tout, que d'avoir un compagnon dans la possession d'un bien qui est tout à lui , dit admirablement saint Grégoire (1).
Car , étant notre tout, il veut que nous soyons totalement à lui; étant la plénitude de tout bien, il n'a garde d'énûirer qu'on ne lui donne qu'une partie de son cœur ; étant la pureté et la simplicité même , il veut être recherché avec un esprit désintéressé, et dénué de toutes choses ; étant éternel , il ne se donne point à qui ne l'aime que pour un temps , mais seulement à ceux qui le servent avec une persévérance qui dure toujours ; enfin , étant immense dans sa grandeur , il estime indigne de lui , comme dit saint Bernard, de se présenter à ceux qui ne le cherchent pas en tous lieux, et de toute l'étendue de leurs forces: c'est pourquoi Job disait: Si je le cherche à l'orient , il ne parait point ; si je pense le trouver à V occident , je n'en ai pas plus de connaissance ; si je tourne à gauche , que ferai-je qui ne soit inutile P je ne le pourrai pas atteindre: et si je me tourne à droite, je ne l'apercevrai pas (2). «Pourquoi celaP dit saint Grégoire ; y a-t-il
(t) Qui totum hominem condidit, habere eum communera cum adversario non dïgaatur. S. Gregor* (2; Si ad orieulem ïwq « b#û apparet ; si ad occideutem , non
172 L'HOMME D'ORMSON.
» quelque lieu où Dieu ne soit point? certainement il » est partout , comme il a fait toutes choses ; mais c'est » par cette raison-' qu'on ne le peut trouver, parce » qu'étant partout , on ne le cherche qu'en un lieu (1).» Pour comprendre la pensée de ce saint il faut remarquer que l'empire des cœurs est un empire spirituel , dont l'étendue est indivisible ; car il n'est pas de la grandeur des esprits , comme de la grandeur des corps. La grandeur des esprits est fondée sur la simplicité de leur être , et la grandeur des corps, sur la multitude de leurs parties: or partout où il y a multitude de parties, il y a composition , et là où il y a composition , il y a par suite lieu de division. Au contraire, où il y a simplicité il y a unité , et l'unité est indivisible.
De là vient que le monde qui enferme toutes les grandeurs corporelles , est le théâtre de la division , et il n'y aérien de ce qui est compris dans son étendue, qui ne soit sujet au partage. Le ciel est partagé en deux hémisphères, et quoiqu'il étende sa grandeur avec tant de pompe , jamais il ne se montre qu'à demi; et pendant.au'ilétale devant nous une partie de ses beautés, il cache l'autre sous la terre , qui nous en fait perdre la vue. La terre, qui n'est qu'un point au regard du ciel , est divisée en royaumes ; les royaumes, en provinces ; les provinces , en villes ; les villes , en familles , et ce peu que les familles possèdent , est partagé entre les héritiers, qui divisent souvent les affections avant que de diviser leur héritage. Le temps partage les siècles par les années ; les années , par les jours ; les jours par les heures ; et s'il se donne à nous , c'est avec tant de réserve et d'épargne , que nous n'en avons jamais qu'un seul moment à la fois. La vie est partagée
inleiligam eum; si ad sînistram, quid agam ? non appréhendait! eum : si me vertam ad dcxleram , non videbo illum. Job. 23. (I) Creator quippè omnium in parte non est, quia unique est:
fct tune minus invenitur, quandô is qui totus unique est , in parle
qaaritur. S* Greg.l. lb*Mor.c.i5.
entre la bonne et la mauvaise fortune, et c'est avec raison que ce sage Romain disait que celui qui n'a point encore éprouvé de disgrâces , n'est pas à la moitié de sa vie, et $i'il lui en reste plus qu'il n'en a déjà passe: tant il est vrai qu'il n'y a rien de visible dans le monde , qui ne soit aussi divisible !
Mais Dieu , qui est un monde archétype et invisible \ ne souffre rien de semblable , et cette multiplicité de perfections que nous concevons en lui , ne met la division que dans nos pensées ; mais elle ne blesse aucunement la simplicité de son être. Son éternité ne se peut diviser , parce que c'est un instant qui mesure le cours des années , comme un rocher voit couler successivement les eaux d'un fleuve rapide , et demeure toujours le même. Son immensité ne se peut diviser, parce qua c'est un point qui mesure tous les espaces, qui s'étend de l'occident à l'orient, du septentrion au midi, quî remplit le ciel , la terre et les mers, et qui demeure toujours le même. Sa puissance ne peut se diviser , parce que c'est un acte très-pur , qui porte son influence dans tous les effets de la nature , de la grâce e de la gloire, et demeure toujours le même. Sa béatitude ne se peut diviser , parce que c'est le centre de tous les esprits, qui suffit pour remplir tous leurs désirs , et demeure toujours le même. Il en est ainsi de son domaine : c'est un droit souverain , qui ne se peut diviser; il s'étend sur la vie et sur l'être de toutes les créatures, qu'il produit, qu'il détruit , qu'il ordonne et qu'il change comme il lui plaît, et demeure toujours le même.
L'homme donc, qui est entre le monde visible et invisible , qui tient du premier par la bassesse de la matière, et du second par la noblesse de son âme, doit considérer que tout ce qui est matériel en lui est divisible, mais que son esprit ne l'est pas : par conséquent qu'il ne peut partager l'empire de son cœur, et que les biens de la grâce étant spirituels, on peut bien les détruire, mais on ne peut pas les diviser. La foi est
174 l'homme d»oraison.
indivisible i et dans la diversité des mystères qu'elle envisage, n'ayant qu'un seul motif qui l'oblige à les croire -, si elle ne les croit tous , elle n'en croit pas un seul. La charité qui embrasse le prochain ne se divise point parla multitude, et comme Dieu ^st aimable en tous les hommes, il veut que nous-l'aimions en tous d'un même amour, dont toutes les plaies sont si dangereuses, que la haine d'un seul est capable de le détruire. Mais surtout l'amour et la grâce de Jésus- Christ , qui le font régner dans nos cœurs , sont deux biens si précieux, et qui demandent une si grande fidélité, qu'encore qu'ils puissent croître par des progrès continuels, ils ne peuvent souffrir aucune diminution : on perd tout, pour peu qu'on en ôte.