III. CONSIDÉRATION
Sa cruauté est encore plus horrible et plus redoutable que sa puissance. Car il est impitoyable, et il ne faut que voir ce qu'il fait souffrir aux possédés, pour juger de la haine qu'il nous porte, et des tourments insupportables qu'il exerce dans les enfers sur les âmes qui lui sont abandonnées. Lisez ce que saint Luc fait dire au Père du lunatique qui fut présenté à Jésus-Christ : // s'écria parmi la foule : Seigneur > regardez mon fils en pitié, je vous en supplie , car je n'ai que ce seul enfant : l'esprit malin se saisit de lui, et lui fait tout d'un coup jeter de grands cris ; il le renverse par terre , il l'agile par de violentes convulsions , qui le font
(1) Diabolus tanquam malleus cœlestis opificis, factus est malleus univers* terrée. Terit electos ad eorum utilitatem , reprobos conterit in eorum danmatiorcem. S, Bern. serm. de transi, Malachiœ.
(2) Quid facient tabulae p si tremunt coluranee ? S. Greg. 24. Mor, c. 18.
écumer^et le quitte à peine , après l'avoir tout brisé (1), Voyez comme ce cruel ennemi traite Job , le plus juste de tous les hommes de son temps : Il accable tous ses enfants en un jour sous les ruines d'une maison , où ils étaient assemblés; il soulève tous ses amis contre lui , jusqu'à sa propre femme , qui insulte à sa misère ; il ne fait de tout son corps qu'un ulcère , une plaie universelle, un cadavre vivant. La pauvreté , les outrages, les mépris, les pertes générales de biens , d'enfanls , de santé , de toutes choses, ne suffisent pas à sa fureur, il ne cesse de l'affliger tous les jours l'espace de sept ans de nouvelles douleurs , jusqu'à ce qu'il ait fait de tous ses membres une fourmilière de vers , dont la seule vue était capable de donner de l'horreur à ceux qui le regardaient. Quels ravages n'eût-il pas faits dans son âme, s'il y eût pu trouver entrée! mais quelle tyrannie n'exerce-t-il pas sur celles qui se rendent à ses suggestions? n'a-t-il pas perdu tous les liommesd'un seul coup dès le commencement du monde, et que ne doit-on craindre de ce meurtrier des corps et des âmes, qui a bien eu l'insolence , comme dit saint Jérôme , d'attaquer son maître , et de revenir à la charge après avoir été vaincu (2) ? C'est un désespéré , que l'extrémité de son malheur rend si méchant et si furieux, ques'il ne fait du mal , au moins il se plaît dans la volonté de le faire ; mais quand son pouvoir égale sa volonté, il n'est rien qu'il n'entreprenne, et pour infâme que soit ce qu'il projette , il est toujours prêt à l'exécuter. S'il ne peut nuire parla violence et parla force , il a recours aux artifices et aux ruses , qui ne sont pas moins dangereuses, car on ne peut dire com-
(1) Et ecce vir de turbà exclamavitdicens : Magister, obsecro te, respice in filium meum , quia unicus est mihi : et ecce spirilus appiehendit, et subito clamât, et elidit, et dissipât eum , et vix recedit dilanians eum. Luc. 9.
(2) Dominum suum Satanastentare ausus est , et victus atque confusus recessit usque ad tempus, utique Passionis. S. Hier, l. 2. contra Pelag. Vide Cassian. Collât. 4.
bien il est ingénieux à inventer toutes les malices, et tous les moyens imaginables pour nous séduire et nous faire tomber dans ses filets. Sa vie n'est qu'un soin infatigable à persuader le vice , une malice étudiée , une leçon publique de toute sorte de crimes, une science de faire le mal confirmée par l'expérience fie tous les siècles (1). Au reste, le Sage nous avertit qu'il n'y a point de créatures qui ne lui servent de pièges pour nous surprendre : Reconnaissez que vous passez au milieu des pièges (2). ïl ne dit pas, comme remarque saint Cbrysostome , voyez les pièges qu'on vous tend; caron ne les voit pas. Cet enneiQi rusé les cache soua des objets agréables, il les couvre d'or e£ 4'argent, il les rend éclatants des rayons d'une fausse gloire : reconnaissez , prenez-y garde, découvrez ses artifices, pénétrez dans ses desseins , ne vous arrêtez pas aux apparences, ne regardez pas ce vain honneur, ce plaisir, cet intérêt qu'il vous met devant les yeux pour vous éblouir ; mais le péché qu'il couvre de ce voile , et qu'il ne vous montre pas. Il ne dit pas que voué iîtes proche du piège , mais que vous êtes au milieu et que vous en trouverez partout , de quelque côté que vous pensiez prendre la fuite (3). Si vous rencontrez un ennemï, en sortant du logis , sa seule vue vous trouble , et vous met en mauvaise humeur ; si vous voyez «Jfotre ami dans l'honneur, vous vous sentez piqué d'uiïe secrète jalousie ; si le pauvre se présente T vous en concevez du mépris ; si le riche passe devant vous , c'est un objet de chagrin et de murmure ; si vous voyez un beau visage , vous êtes pris par les yeux. Qui peut passer innocemment à travers de tant de lacets t s'il n'est bien présent à lui-même? Un regard affole l'esprit , une parole suffît pour débaucher la volonté , l'odeur d'un parfum jette le désordre dans nos pensées ,
(1) Disciplinata nequitia. Cass. coll. 7. c. 8.
(2) Agnosce quôd in medio laqueorum transis , et super propugnacula iirbium ambulas. Eccli. 9.
(3) Agnosce quôd in mcdio laqueorum ambulas. Ibid*
LECTURES SPIRITUELLES, Ml
une légère occasion nous engage dans le péché, un objet attrayant met le feu dans toutes les puissances de l'âme , et y laisse en peu d'heures d'effroyables traces de ses dégâts. Qui n'aurait donc sujet de craindre ?