IV. CONSIDÉRATION
Car enfin, quoiqu'il semble que la tentation soit peu de chose dans son objet, c'est se tromper de croire qu'elle soit aussi peu dangereuse dans ses effets, et qu'après avoir satisfait à sa passion, on en soit quitte pour dire en riant, comme font les hommes du siècle : Qu'ai-je fait? est- ce si grande chose qu'un regard, une pensée, un moment de plaisir, pour en faire tant de bruit , et nous vouloir obliger à vivre dans une contrainte perpétuelle? Si grande chose ? on ne le croirait jamais, si la foi ne nous apprenait de quelle conséquence est la perte de la victoire, que ce malheureux moment nous ravit : car il s'agit de tous les biens que nous espérons dans l'éternité , et si vous voulez voir jusqu'où va la tentation, il est question de savoir qui des deux sera le maître de notre cœur, ou Jésus-Christ, qui est la vie de notre âme, ouïe diable , qui en est le meurtrier. Il serait plus aisé de mêler les ténèbres avec la lumière , que d'accorder cet esprit d'iniquité avec l'esprit du Fils de Dieu. Il faut donc nous résoudre à bannir l'un ou l'autre de notre cœur, et, comme dit saint Jérôme (1), au point que nous recevons Jésus Christ, il faut que Satan prenne la fuite, et si tôt que nous consentons au péché , et que nous ouvrons cette porte au démon pour entrer dans notre esprit, il faut que Jésus -Christ se retire. Jugez s'il n'est pas important de prendre
(1) Si susceperimus Chrislum in hospilio noslri pectoris , illico fugamus diaboluna ; si peccaverimus , et per peccati januam ingressus fuerit diabolus, protinùs Chiistus recediU 5. Hier.U 2. in Jovinianum.
garde à nous, étant comme nous sommes entre te ciel et l'enfer, dont le choix dépend du mouvement de notre volonté. Pesez, je vous prie, ces paroles avec une sérieuse réflexion sur vous : pendant que vous êtes^tenté, le Fils de Dieu vous ouvre le ciel, d'une part, et vous prépare des couronnes de l'autre; le diable vous ouvre l'enfer, et vous apprête d'horribles tourments : votre bonheur, ou votre malheur éternel, dépend du succès que vous aurez (1). Tout le ciel est en attente, et comme en souci de l'événement. Les esprits bienheureux, dont l'occupation est de célébrer sans cesse les louanges de Dieu , semblent, pour ainsi dire , interrompre leurs concerts, et demeurer dans le silence , comme s'ils étaient étonnés delà grandeur du péril : et vous demandez si c'est un si grand mal que de succombera la tentation, et vous vous jouez avec l'appât qui vous plaît , sans prendre garde à l'hameçon qui vous tue : tant vous êtes peu touché du désir de voire salut, et de la crainte de votre réprobation» Tremblez, âme chrétienne, tremblez! si vous n'avez pas encore étouffé tous les sentiments de la pieté, tirez-vous promptement du danger qui vous menace. Le parti est formé contre vous, on machine votre ruine, vos ennemis ont résolu de vous perdre sans ressource. 0 si vous saviez ce que c'est que de perdre Dieu , et de tomber sous la tyrannie du diable! pourquoi dormez-vous? levez-vous, et priez, de peur que vous n'entriez en tentation (1).
Je finis par une figure sensible, dont le cardinal Pierre Damien se sert pour nous imprimer la crainte du péché, et l'horreur de nos ennemis invisibles. Je ne puis me rassurer, dit ce grand homme, ni effacer
(1) Hinc mihi corona , indè paratur gehenna, et médium intev ulrumcjue nugari licet , oscitari delectat : usque adeènec trahor desiderio , nec periculo terrcor. S, Hier. I. 2. in Jovinian.
(2) Quid «jormilis? surgrte,et orale , ne intretis in tentationem
l'impression que fît naguère sur mon esprit le dis* cours d'un pauvre pénitent, qui s'est venu ranger auprès de nous, après s'être volontairement banni de son pays. Cet homme me rendant raison de son exil, se mit à raconter un accident étrange qui lui était arrivé. Un jour, me dit-il , que j'allais à la forêt couper du bois avec un de mes compagnons, nous aperçûmes un serpent à deux têtes d'une grandeur prodigieuse, qui venait se jeter sur nous. Mon compagnon, qui avait une cognée à la main , et qui était adroit et hardi , se voyant obligé de disputer sa vie, se met en défense contre cette bête monstrueuse , et lui abat une de ses deux têtes , du premier coup qu'il lui donne. Mais par malheur ayant laissé tomper sa cognée, le dragon , que la douleur de sa plaie avait rendis furieux , dressant la têle qui lui était restée, s'élance sur lui, le prend avec les > dents, le serre des plis de sa queue, et s'étant rendu maître de sa proie, l'enlève et l'entraîne dans sa caverne. Cependant le pauvre homme se voyant à la merci de ce monstre, jetait des cris effroyables, et m'appelait à son secours. Mais mon peu de courage rendit sçs cris inutiles; car je fus tellement épouvanté de ce spectacle , qu'oubliant tous les devoirs de la charité, je ne pensai qu'a sauver ma vie. C'est pourquoi je me suis condamné à quitter mon pays , pour avoir abandonné mon frère dans l'extrémité du danger, et à payer , par un juste exil , une fuite pleine de lâcheté et d'infamie. Pendant qu'il me faisait ce récit funeste, mon esprit , touché d'une extraordinaire douleur , se figurant le malheur d'une âme abandonnée à la fureur du diable, que je voyais dépeint dans ce tableauj, en conçut une si vive appréhension , que je ne m'en puis défaire. Je me représente à toute heure son infortune , et je dis en moi-même : Voilà un homme avec un dragon dans une caverne sombre et obscures, et il n'y a personne qui vienne au secours, et qui les sépare. H est exposé à la, fureur d'un monstre ?
214 l'homme d'ormson.
dontïe cœur plein de venin ne sait ce que c'est que de pardonner. La plaie qu'il a reçue , l'irrite , et le désir de se venger redouble sa cruauté. Que peut donc espérer ce malheureux ?que peut-il dire? que peut-il penser dans l'état déplorable où il est réduit ?ô pitoyable victime , que tu m'es un triste portrait de la misère du pécheur, qui se livre entre les mains de son ennemi mortel , et se laisse traîner dans l'abîme ! ô mon Dieu, ne permettezpas que jamais ce malheur m'arrive. Tenez-moi près de vous , de peur que ce vieux serpent n'enlève mon âme , s'il la trouve seule , sans secours de personne qui la délivre de la perdition et de la mort. Prenez les sentiments de ce saint cardinal, et considérez que vous ayez un ennemi qui ne dort point , mais qui tourna jour et nuit autour de vous, comme un lion qui cherche à vous dévorer. Toutefois, de peur, qu'en vous éloignant d'un écueil vous ne tombiez dans un autre , en même temps que la grâce vous donne de la défiance de vos forces , recourez à celle de Jésus- Christ, et ne croyez pas que votre fragilité vous puisse servir d'excuse , si vous vous laissez vaincre à vos ennemis, ayant la force et la puissance d'un Dieu pour votre appui.
ENTRETIEN