II. CONSIDÉRATION
Seconde raison prise de l'esprit du Christiani$me.
La béatitude est la tour évangélique que nous devons bâtir durant le cours de cette vie, ce qui ne peut se faire sans de grands frais , de grandes dépenses et de grands préparatifs. Or, c'est l'humilité qui en fait tous les frais , et Jésus-Christ , le roi des humbles , qui en conduit l'édifice. On bâtit deux villes dès la naissance du monde : celui qui bâtit la première, c'est Jésus- Christ; celui qui bâtit la seconde, c'est le diable : celui qui bâtit la première, c'est le roi des humbles ; celui qui bâtit la seconde , c'est le roi des superbes : l'une
(1 Populum humilem salvum faciès, et oculos superborum humiliahis. PsaL 17.
(2) Semel turbavit superbia regnum illud, concussit muros, et prostravit ex parle , et parte non modicâ. Quid ergô facile ne deinceps adraiitenda videtur? Numquam non odit civitas illa, et vehementer ejusrnodi pestem abominatur ? Cerli estote, fratres, eum qui superbis non pepercit angelis, nec uomwibus parciturum. S. Bern. serm* 2. de verb. /*•
s'abaisse pour s'élever, l'autre s'élève pour tomber: ceux qui sont engagés dans la première, montent de la bassesse à la grandeur; ceux qui sont engagés dans la seconde , se précipitent de la grandeur dans la bas* sesse : la première est d'une structure régulière , qui a ses fondements en terre, et s'élève dans le ciel; l'autre, tout-à-fait monstrueuse, a ses fondements en l'air, et s'enfonce jusque dans l'abîme (1). Mais si le Fils de Dieu est l'architecte qui conduit l'édifice du salut, je dis que c'est l'humilité qui en fait toutes les dépenses. L'humilité fournit tous les frais qui sont nécessaires pour bâtir la tour évangélique , dit l'abbé Gilbert sur les Cantiques (2). Et de vrai, vous m'avouerez qu'à moins que d'avoir une profonde humilité , il est impossible de s'acquitter de tous les devoirs du christianisme, et d'en posséder l'esprit.
L'esprit du christianisme est un esprit de pénitence et de mortification continuelle (3). Saint Thomas dit que la vie religieuse , où l'esprit du christianisme se conserve dans sa pureté , est une profession de pénitence par état ; saint Jérôme assure que l'emploi d'un religieux est de pleurer ses péchés, s'il est infirme, et ceux du monde , s'il est parfait (4). Saint Bonaventure appelle l'état religieux la prison de la Pénitence (5) : prison perpétuelle, dont il ne faut sortir que par la mort. La raison est parce que notre vie, n'étant qu'une
(1) Duae civitates à mundi inilio conslruuntur : unam aedifiçat Christus , alteram diabolus; unam œdificat numilis, aliamsuperbus; una humiliatur , ut féliciter surgat; alia erigitur, ut jnfeliciter cadat ; in fabricâ Christi qui sedificant, de imis levantur ad summa ; in fabricâ verô diaboli, de summis ad iraa précipitant ur. Cœsarius Arelat. homil. 28.
(2) Humilitas sumptus necessarios suppeditat ad œdificationem evangelicae turrls.
(3) Mortui eslis, et vita vestra abscondita est cum Christo in Deo.
(4) Qui vel se lugeat^nfirmus; vel mundum, perfectu*.
(5) Carcerem pœniteotiae.
Suite continuelle d'offenses , elle ne devrait être aussi qu'une continuelle pénitence. Malheur à nous , disait un saint abbé, si nous négligeons de faire une sérieuse pénitence en cette vie, puisque nous ne sommes entrés dans la religion que pour la faire toujours (1)1 Or, il est impossible de conserver l'esprit de pénitence dans une âme superbe et orgueilleuse, parce que l'humilité et la pénitence sont filles d'une même mère, qui est la connaissance de nos péchés. Je sais bien ce que dit saint Remy d'Àuxerre , que l'humilité est fille de la grandeur de Dieu , parce qu'elle naît de la connaissance de ses perfections infinies, à cause de quoi elle est comparée à la pierre de Daniel , qui, tombant du haut d'un rocher aux pieds de la statue de Nabuchodonosor , la renversa et la mit en poussière; car il n'y a rien de plus puissant pour anéantir notre orgueil , que la grandeur et la majesté incompréhensible de Dieu. C'est ce qui chassa l'esprit d'orgueil dans les abîmes. Qui est comme Dieu (2)? Que suis-je, en comparaison de tous les hommes? Que suis-je, en comparaison des anges? Que suis-je, en comparaison de Dieu ? moins qu'un atome , moins qu'un grain de poussière ; je ne suis rien, je suis moins que rien. Mais si elle est si noble du côté paternel , parce qu'elle a Dieu pour père, elle ne l'est pas tant du côté maternel, parce qu'elle a pour mère la fragilité d'une nature pécheresse : à cause de quoi elle est comparée à la pierre de David, qu'il prit dans le Jourdain pour terrasser Goliath , parce que celui qui est entré bien avant dans la connaissance de ses misères , a un grand avantage pour exterminer tous les vices, et les détruire par la pénitence. Car c'est l'humilité qui en facilite l'usage, et qui surmonte la difficulté qu'il y a à découvrir simplement l'état intérieur de son âme, ce
(1) Vse nobis, fratres, si veram agere pœnitentiam in bâc vilà neglexerimus; quana ut semper ageremus monachi facti siimus.
(2) Quis ut Deus?
262 l'hommk d'orajson.
que l'on a de plus caché, ce que l'enfant n'oserait dire à son père, ni l'ami à son plus intime ami. Un esprit superbe ne le fera jamais comme il faut. C'est l'humilité qui lui donne le pouvoir qu'elle a de lier le Tout-Puissant, d'arracher les foudres à la justice divine, de paraître avec assurance là où les anges tremblent (t); enfin c'est l'humilité qui lui donne le moyen de guérir toutes les plaies de notre âme. Je ne trouve point , dit saint Bernard, de remède plus propre à guérir les plaies de ma conscience , que les opprobres et la confusion qu'on souffre avec humilité (2).
D'ailleurs l'esprit du christianisme est un esprit de sainteté qui consiste dans la pratique des vertus. Or, qui n'a point d'humilité, ne peut pas persévérer longtemps dans l'exercice des vertus chrétiennes. Pardonner les injures comme l'Évangile nous l'ordonne, essuyer doucement un affront sans méditer la vengeance, et n'être pas humble, chose impossible. Entretenir la charité et la paix , se rendre condescendant aux infirmités du prochain , et n'être pas humble, chose impossible. Vivre sous l'obéissance et la conduite d'un supérieur, ne lui tenir rien de caché, non pas même sa propre conscience, et n'être pas humble, chose impossible. Être fervent dans la prière, fréquenter les sacrements, faire profession ouverte de la crainte de Dieu , et n'être pas humble , chose impossible (3). Otez les premiers principes, vous renversez toutes les sciences ; ôtez l'hu-
(1) O lacryma humilis! tua est potentia, tuum est regnum, tribunal judicis non vereris; quandoque sententiam rapis etiam ab ore judicis, audes ubi timet Angélus. Abbas Cellens. c. 12.
(2) Ego plagis conscientise meae nullum judico accommodatius medicamenlum probris et contumeliis. S. Bern.ep. 380.
(3) Quod igitur caput virtutis? htimilitas. ^uapropter ab ipsâ incipit Christus: Beati pauperes spiritu, quoniam ipsorum , etc. S. Chrysostom. homiU 48. in Mattk. — Humililas lulissimus est omnium virtutum thésaurus. D. Basil, c. 17. constitue Monast. — Pretiosissiraus fundus virtutis est, bonus l'undus humilitas, in qui omne «dificium spirituale constructum crescil in lem-
milité , vous ruinez toutes les vertus. C'est le premier principe de la morale chrétienne ; c'est par là que le Fils de Dieu a commencé iÉ vangile : Bienheureux lespauvre$ d'esprit (1). C'est par là qu'il est entré dans le monde, c'est par là que nous devons entrer dans les voies de Dieu. L'humilité est aux vertus ce que la tête est aux membres du corps , dit saint Ambroise ; elle les entretient, elle les fomente, elle leur donne la conduite, le mouvement et la vie (2). C'est pourquoi saint Dorothée dit que les vertus s'enfuyant et se dérobant un jour de la maison des grands , qui ne vivent presque tous que de vanité, après avoir long-temps cherché une retraite, se logèrent enfin dans une petite cabane dont tous les domestiques s'accusaient sans cesse et se plaignaient de leurs défauts. D'où il conclut que, quand nous voyons un chrétien qui est véritablement humble., nous pouvons dire qu'il est véritablement saint. Mais s'il aime l'honneur, s'il veut être estimé , s'il cherche dans la maison d'humilité une vaine estime, un misérable pointuhonneur(3), on peut croire, sans lui faire tort, qu'il a peu de vertu. N'estimez rien de plus excellent ni de plus aimable que l'humilité : car c'est elle particulièrement qui conserve toutes les vertus , et qui en est la gardienne. 11 n'y a rien qui nous rende plus agréables à Dieu et aux hommes, que d'être par mérite au-dessus des autres, et au-dessous de tous, par humilité (4).
Enfin l'esprit du christianisme ne subsiste que par la
plum sanclum Domino. S. Bem. I. de Consider. ad Eugeniunu
(1) Beati pauperes spiritu*
(2) Humililas virtulum omnium caput est , quae totum velut quoddam nostrorum actuum fovct corpus.
(3) Si misene existimalioni , quod pudendum est ! in doma humilitatis sludet. Apud S. Hier, ep» 14. ad Celantiam, quœ tri* buititr S. i*aulinom
(4) INihil habeas humilitate praestantius, nihil amabilius. Hsee esle.nim pnecipuaconservatrix, et quasi custos quaedam virtutum omnium : aihilque est quod nos ità et hominibus gratos et Oeo facial, quàm h vttae merito magni, humilitate infimî simus.
grâce , que le Fils de Dieu a rapportée au monde comme le péché du premier homme l'avait bannie. Or le premier homme l'avait perdue par orgueil , et le Fils de Dieu Ta réparée par l'humilité : il faut donc l'imiter en ce point, et nous faire petits comme' lui , si nous voulons jouir du bien qu'il nous a mérité. En effet s'il y a des grâces dans le trésor de la miséricorde de Dieu, ,j'ose dire qu'elles sont pour les humbles. Si la grâce est un présent du ciel, l'humilité est la main qui le reçoit, et, comme dit Tertullien, le meilleur moyen de gagner le cœur de Dieu, qui nous la donne par bonté , est de nous soumettre à lui , et de [nous assujétir à son vouloir (1). Si la grâce est une source d'eau vive qui rejaillit à la vie éternelle, l'humilité est le vaisseau avec lequel on y puise, et comme le vaisseau ne s'emplit qu'en le baissant vers la fontaine , ainsi l'âme ne s'emplit de Dieu qu'en se baissant vers son néant (2). Si la grâce est un trésor caché , l'humilité est celle qui le découvre. Pour trouver un trésor , dit le vénérable Bède , il faut creuser bien avant dans les entrailles de la terre; et quiconque veut trouver le trésor de la grâce, il faut qu'il approfondisse son néant, et qu'il ne cesse de descendre toujours plus bas jusqu'à ce qu'il ait trouvé la veine d'or, c'est-àdire la vérité (3). C'est pourquoi saint Basile de Séleucie (4) dit que le grand secret pour accroître la grâce en nous, est de nous humilier, et qu'autant que nous
(t) Artificium promerendi obsequium est.
(2) Sicut de fonte terreno nonpolest quis bibere, nisi volucrit •c inclinare, ità de fonte vivo Christi et Spiritûs Sancli fluvio ûemo aquam vivam haurire poterit, nisi humiliter se inclinare voluerit. Cœsarius Arelal. homih 34.
(3) Fossara in se humilitatis faciat, nec quiescat aliquandô, priusquàtn se venam veritatis invenisse cognoscat. Prov. 2.
(4) Quanlô fastura comprimit, tanlô gratiam attiahit, modus amplificand» «ratifie est humilitat" vis. S» Basil. Seleuc. oraU
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sommes fidèles à rabattre notre faste et notre orgueil , autant nous attirons sur nous les faveurs et les dons du ciel. Ce qui a donné sujet à saint Bernardin de dire que l'humilité attire la grâce , comme l'aimant attire le fer (1). Il y a une admirable sympathie entre l'humilité et la grâce : l'humilité attire la grâce , la grâce attire l'humilité; l'humilité nous rend agréables à Dieu , la grâce de Dieu nous humilie; l'humble cherche la grâce, la grâce cherche les humbles ; et , si elle n'en trouve point, elle les fait.