‹ L'homme d'oraison (volume 4)Chapitre 106 sur 201 · III. CONSIDÉRATION · texte numérisé non relu

III. CONSIDÉRATION

Troisième raison prise de la grâce de Jésus-Christ , qui est une grâce d'humiliation.

Cette pensée me donne ouverture à une autre raison prise de la grâce de Jésus-Christ, qui est une grâce d'abaissement et d'humiliation, soit que je la considère dans son principe , ou dans sa fin, ou dans ses effets. Si je la considère dans son principe, Jésus-Christ est le Fils de l'humilité , sur lequel tous les prédestinés se doivent former, comme les enfants adoptifs sur le vrai fils qui a daigné les reconnaître pour ses frères ; il faut donc qu'ils aient l'humilité pour mère. Si je la considère dans ses effets , ils tendent tous à l'humiliation de l'homme et à la gloire de Dieu. La première chose que doit faire la grâce dans une âme, le premier usage de son entendement , de sa volonté , de toutes ses puissances , est de les anéantir devant la majesté suprême du créateur, en signe de quoi les victimes qu'on lui offrait anciennement étaient détruites, pour montrer que la créature devant lui doit se tenir comme un néant , qui ne peut subsister ni agir sans son assistance particulière. D'où vient que l'humilité n'est pas moins nécessaire de la part de l'homme pour l'exercice des

(I) Velut magnes attrabit ferrum; sic humilitas gratiam ad le trahit.

Nouet. Œuv. X' 1-

bonnes œuvres, que la grâce de la part de Dieu. Il faut qu'elle les précède, qu'elle les accompagne et qu'elle les suive, autrement elles périssent. C'est ce que saint Augustin a voulu dire par ces paroles considérables : Si l'humilité ne précède tout ce que nous faisons de bien, si elle ne l'accompagne, si elle ne le fait; si elle ne nous sert continuellement de miroir, pour nous connaître; d'appui, pour nous soutenir ; de poids, pour nous réprimer, l'orgueil nous ravira des mains le mérite de toutes nos actions par une vaine complaisance. Car les autres vices ne sont à craindre que lorsque nous péchons , mais il faut craindre l'orgueil jusque dans les bonnes œuvres, de peur que nous ne perdions le fruit des œuvres les plus louables, parle désir déréglé des louanges (1). Pour ce qui regarde la fin de la grâce, qui n'est autre que la gloire, il est certain qu'on n'y peut parvenir que par le moyen de l'humilité. Toutes choses vont à leur centre par des principes convenables, que la nature leur donne, comme des ailes pour y voler. Le feu porte sa pointe pyramidale vers le ciel. Quel est le principe de son mouvement? sa légèreté naturelle. La pierre descend vers le centre de la terre. Qui lui donne ce mouvement? la pesanteur de sa masse. 11 faut dire la même chose de la grâce , elle nous imprime à tous le désir de la gloire. Notre centre , c'est la béatitude ; nous allons tous à Dieu, comme nous en sommes tous sortis. Quel est le principal ressort du mouvement qui nous y porle ? l'humilité. Nous montons jusqu'au plus hawt des deux par les pas de l'humilité , parce que Dieu fait gloire d'être seul

(1) Nisi humilitas omnia quœcumque benefacimus et prœcesserit , et comitetur, et consecula fuerit, et proposita quam intueamur, et apposila cui adhaereamus, et imposita quà reprimamur,jam nobis de aliquo bono facto gaudentibus totum extorquet de manu superbia Vitia quippè caetera in peccalis, superbia verô etiam in rectè factis timenda est, ne illaqua: laudabililer factasunt, ipsius laudis cupiditate amitlantur. S. Aug. ep.5Q, quœ est ad Oioscorum^post médium.

véritable ment grand; c'est pourquoi on s'approche de lui, non par la superbe, mais par l'humilité (1). J'ai vu, dit le Sauveur de nos âmes, tomber Satan du ciel comme la foudre (2). Qui l'a précipité? l'orgueit II n'y a point de vice qui nous éloigne tant de Dieu, que l'orgueil. Dieu dédaigne les superbes, et ne les regarde que de loin (3) : nous éloignant de Dieu, il nous éloigne de la vraie grandeur; nous éloignant de la grandeur, il nous jette dans la bassesse. Jugeons donc de l'humilité par son contraire, et apprenons, comme dit saint Augustin, à nous abaisser, pour nous approcher de Dieu (4). C'est le moyen de devenir grand, c'est le moyen de devenir heureux. Nous aimons tous la grandeur; mais l'échelle pour y monter, c'est l'humilité; c'est elle qui a fait de Moïse le Dieu de Pharaon , et qui fait encore aujourd'hui tous les grands saints du christianisme (ô). Je dis plus, c'est elle qui fait la grandeur de Jésus-Christ. Il ne pouvait s'agrandir en montant, il a trouvé le moyen de croître en descendant (6). Suivez son exemple, si vous voulez devenir grand ; suivezle, si vous voulez devenir heureux; suivez l'humilité de Jésus-Christ, si vous voulez parvenir à l'éternité. Jésus-Christ, comme Dieu , est le pays où nous allons , et Jésus Christ, entant qu'homme, est le chemin par où nous allons. Nous allons à lui, nous allons après lui, que craignons-nous de faillir (7) ? N'appréhendons

(1) Humilitatisquippè passibus ad cœli culmina conscenditur; quia Deus excelsus nonsuperbiâsed humilitateattingitur. S. Aug. serm. 213. de tempore.

(2) Per superbiam mirabilis angelorum creatura cecidit do cœlo: per humilitalem Dei fragilitas humanae naturae ascendit in cœlum. S. Aug. ibid.

(3) Alta à longé cognoscit.

(4) Discamus humiiitatem, per quam Deo propinquare poterimus.

(5) Omnes delectat celsitudo , sed humilitas gradusest.

(6) Per descensum quomodô cresceret invenit. S. Bern. serm, 2. de Ascens.

(7) Ambula per Christi humiiitatem, ut venias ad seternitatem

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point de nous mettre sous la conduite de l'humilité, elle sait bien le chemin du ciel, elle y mène tous les saints , qui ne seraient pas en assurance avec toutes leurs vertus et leurs richesses spirituelles, si elle ne les conduisait elle-même. C'est îa maîtresse de toutes les vertus, qui a droit de monter au ciel (1) ; les autres n'y vont qu'à la suite. Figurez-vous , dit saint Chrysostome (2) , deux vaisseaux , qui vont tous deux au port de l'éternité, l'un du pharisien, et l'autre du publicain. Celui du publicain n'est chargé que de crimes, celui du pharisien est chargé d'aumônes, de jeûnes, de toutes sortes de bonnes œuvres. Qui des deux sera plus heureux dans son voyageP celui du pharisien fait naufrage, parce qu'il est conduit par la superbe; celui du publicain vient heureusement surgir au port, parce que c'est l'humilité qui le gouverne. Représentez-vous deux chariots qui courent dans une même lice : l'un est tiré par la vertu, mais elle e*t jointe à la superbe ; l'autre est tiré par le vice , mais il est joint à l'humilité. Qui des deux emportera le prix de la course? Le premier demeurera honteusement en arrière, perdra la victoire, non par la faiblesse de 3a vertu, mais par la pesanteur de l'orgueil (3). Le second ira avec plus de vitesse, et sera victorieux : non que le péché soit plus léger, mais parce que l'humilité, qui lui est conjointe, est plus vigoureuse (4). L'humilité, par son excellence, surmonte la pesanteur

Deus Christus patria est , quô imusrhomo Chrisilis est via quà imus, ad illumimus, per illum imus, quid timenius ne errerons. S. Aug»

(1) Gloriosa virtutum domina humilitas, qnœ in cœlum votare consuevit. Rupert.

(2) S. Chrysost. homil, 5. de incomprehensibili Dei naturâ , tom. i,

(3) Non irnbecillitate virtutis , sed superbiœ mole ac pondère. Ibld.

(4) Non peccatipevnicilale, sed conjugatae humilitatis facultate. Ibid.

de tous les vices , et les enlève , pour ainsi dire, dans le ciel; et la superbe, au contraire, abattra toutes les vertus par son énorme pesanteur, et les entraînera avec elle dans les abîmes. Pourquoi? Dieu le permet ainsi par un juste jugement, et, donnant sa grâce à l'humble pécheur, il délaisse le pharisien orgueilleux; afin de vous apprendre quel mal c'est que l'enflure de l'esprit, et vous en donner de la crainte (1). Voulezvous voir quel bien c'est que l'humilité, et le grand mal que cause l'orgueil et la vanité ? le pécheur l'emporte sur le juste, le publicain surmonte le pharisien, les paroles de celui-là sont plus considérées que les œuvres de celui-ci (2). Le publicain dit: Mon Dieu, soyez propice et favorable à ce pauvre pécheur. Le pharisien allègue ses bonnes œuvres. Je jeûne, dit-il, deux fois la semaine, je donne la dîme de mes biens aux pauvres. Le pharisien présente à Dieu des actions de vertu ; le publicain n'a que des paroles de modestie et d'humilité , et néanmoins ces paroles ont plus de poids que les œuvres. Ce grand trésor du superbe pharisien est rejeté avec mépris, et l'extrême pauvreté du publicain est changée en richesses et en abondance. Cela vous montre quel mal c'est que l'orgueil (3), et avec quel soin vous le devez éviter.

(1) Ut dicas quantum malum sit animi tumor. S. Chrysost. homil. 5. de incomprehenstbili Dei naturâ, t. 1.

(2) Vis dicam quantum bonum sit humilitas, et quantum malum arrogantia ? peccator justum superavit , publicanus pharisueum; et verba factis potiora. Ibid.

(3) Ut discas quantum malum sit animi tumor?

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