POUR LE SAMEDI DE LA DIXIÈME SEMAINE D'APRÈS LA PENTECÔTE
Que l'esprit apostolique est un esprit d'humilité, et que sans cette vertu il est impossible de travailler utilement au salut des âmes.
Si l'humilité est nécessaire à l'homme chrétien qui veut se sauver, elle l'est encore plus à l'homme apostolique, qui veut sauver les autres avec lui. L'homme apostolique est un homme envoyé du Fils de Dieu , comme le Fils est envoyé du Père : Comme mon Père m'a envoyé, de même je vous envoie (1). \ quel dessein? pour être son agent sur la terre, son organe , sa voix, pour porter ses volontés et ses pouvoirs, pour continuer sous lui l'office qu'il a fait de Sauveur et de Rédempteur, c'est-à-dire pour glorifier Dieu , pour sauver les âmes, et pour se sauver lui-même. Pour ces trois choses, la vanité est un empêchement essentiel; l'humilité, une disposition nécessaire.
l'humilité est nécessaire à V homme apostolique, pour procurer la gloire de Dieu.
Elle est nécessaire avant toutes choses pour procurer la gloire de Dieu. Humiliez-vous par un saint mépris de vous-même , et vous verrez éclater en vous la gloire
(1) Sicut nuisît ma vivons Pater, et ego roitto vos. Joan, 6.
de Dieu. En quelque lieu que l'humilité prenne naissance, elle fait naître la gloire de Dieu avec elle. Si vous avez cette vertu à cœur, si vous l'avez dans le cœur, Dieu se servira de vous pour manifester sa gloire (1), il vous remplira de la splendeur de ses divines perfections, vous serez comme Fange de l'Apocalypse, qui parut dans le globe du soleil tout brillant de lumière , vous éclairerez toute la terre , et vous répandrez partout les rayons de son infinie grandeur. Car le Sage dit que Dieu est souverainement grand et puissant, voilà pourquoi il n'y a que les petits qui l'honorent, il se glorifie en eux, il se plaît à faire par eux de grandes choses (2). La raison est parce qu'ils lui sont plus soumis, ils sont plus à sa main, et par conséquent plus capables de recevoir l'impression de la vertu» Un esprit vain et présomptueux n'est pas un instrument propre à manier, il ne plie pas aisément , et ne peut pas recevoir le mouvement de la grâce , il n'est ni assez uni à son chef, ni assez soumis à ses volontés. La résistance que nous faisons à son esprit ne vient que de notre orgueil, qui est ennemi de la suggestion. D'où vient que saint Paul dit qu'un homme altier, qui abonde en son propre sens, n'a point de tête, c'est-à-dire, qu'il n'est point uni à Jésus-Christ, qui est le chef qui nous gouverne (3). Sur quoi saint Ambroise dit que l'homme vain et enflé de l'opinion de soi-même, n'a point de tête, c'est-à-dire , qu'il ne suit point l'humilité de Jésus-Christ, qui est descendu jusqu'à la croix, jus-
(1) Contemne teipsura et videbis gloriam Dei in temetipso.Nam ubicumque humilitasnascitur, ibi gloria oritur Deo.Si habes humilitatem in corde tuo , ostendet Deus gloriam in corde tuo. S. fsaaCy Presbyter. I. de conttmptumundi^ c. 13.
(2) Magna potentiaDei solius, etabhumilibushonoratur.^cc//. 5.21.
(3) Inflalus sensu carnis suas, et non tenens caput, ex qno lotum corpus per nexus et conjunctiones subminislralum et construclum crescitin augmenlum Dei. Coloss* 2, 12,
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qu'au tombeau, jusqu'aux enfers (1). L'humilité est le sacré nœud, qui nous unit à Dieu par une sainte soumission, qui lui est très-agréable (2). L'humilité nous réunit à Dieu, elle nous assujettit à lui, voilà pourquoi les humbles lui sont si agréables ; il les regarde, comme la bienheureuse Vierge, d'un œil de complaisance, parce qu'il en fait ce qu'il veut; il s'en sert sans crainte d'opposition, tantôt dans un office, tantôt dans un autre; ils n'apportent aucun empêchement à toutes les dispositions qu'il fait de leur personne, soit qu'il les mette dans l'éclat et dans l'estime, ou qu'il les tienne dans le mépris, soit qu'il les fasse pauvres ou riches, sains ou malades, selon qu'il juge plus expédient pour le bien de ses affaires, et pour l'intérêt de sa gloire. Ajoutez à cela qu'ils lui sont plus fidèles : ils lui renvoient tout l'honneur de leurs bonnes actions , sans en reteniï un seul rayon , et après avoir fait des œuvres héroïques, au milieu des victoires et des triomphes parmi les applaudissements et les acclamations publiques, ils disent sincèrement , selon le conseil de Jésus-Christ : Nous sommes des serviteurs inutiles (3). C'est la main de Dieu qui a fait ces merveilles (4) : là où l'orgueilleux lui dérobe tout ce qu'il peut, ne maniant aucune affaire qui concerne son service, les mains nettes; mais recherchant partout sa propre estime, jusque dans les plus petites choses, au préjudice de la gloire de Dieu. Je suis jaloux de ma gloire , dit le Seigneur ; je ne la donnerai à personne; et moi, dit le superbe, je la prendrai encore que vous ne me la donniez pas. Car il ne se lient pas au partage de l'ange , qui donne la gloire
(1) Inflatus caput non timet , id est , humilitatem Christi, qui descendit usque ad crucem , descendit usque ad inferos.
(2) Htimilitas Deo nos réconciliât, Deo facit esse suhjeclos, Deo placetin nobis, sicut ait Virgo beala : Respexit humilitatem ancillœ suœ. S* Bern. serm. 4. de Nat* Dom*
(3) Servi inutiles sumus..
(4) DeUcra Domina fecit virlutem.
à Dieu, et la paix aux hommes de bonne volonté (1), il veut l'honneur à quelque prix que ce soit, et, ne le pouvant avoir avec justice, il le dérobe ; et parce que tout larcin est honteux , il se cache autant qu'il peut, et se déguise ; mais il ne peut tromper Dieu, qui, voyant son mauvais cœur, le prive de la joie intérieure qu'il méprise, et de l'honneur même qu'il recherche avec une passion déréglée, pour le donner aux humbles, comme une récompense de leur fidélité. Ce qu'il fait d'autant plus volontiers, qu'ils ne sont pas seulement plus fidèles , mais encore plus généreux et plus zélés à son service. Car l'humilité et le zèle ont une merveilleuse sympathie, qui les fait croître par un secours réciproque. L'humilité entretient le zèle , le zèle entretient l'humilité. Le zèle nous humilie, et nous réduit en poussière; l'humilité nous embrase et nous met en feu et en flammes. Je parlerai à mon Seigneur, quoique je Hé sois qu'un peu de cendre, disait Abraham, voulant létourner la colère de Dieu, et sauver les habitants de Sodome (2). Voyez comme il s'abaisse et s'anéantit devant Dieu. D'où vient cette profonde humilité, qui le réduit en poussière? de l'excès de son amour, qui est un feu qui le consume, dit saint Laurent Justinien. Le feu réduit tout en cendre, la charité en fait de même; elle consume ce grand patriarche, elle l'embrase, et lui fait dire dans le transport de son amour, qu'il n'est que de la cendre (3). Voilà comme le zèle humilie les saints. Voulez-vous voir comme l'humilité allume le feu de leur zèle? considérez le Fils de Dieu, qui est le plus humble de tous les saints; l'Évangéliste remarque que son zèle ïe dévorait (4). Et le prophète Isaïe nous le
(1) Cloriam raeara, Dominusait, alteri non dabo. Et superbus : ego, inquit, mini eam , etsi non dederis, usurpabo. Nec enim placet ei angclica disiribuiio, dans gloriam Deo , pacemhominibus. S. Bern. serm, 4,deNat. Dotn.
(2) Loquar ad Dominum, cùm sim pulvis et cinis. Gènes, S.
(3) Ignis in pulverem redigit, illud idem facit cliaritas. Loquar •d Dominum, ait Abraham , cùm sim pulvis et cinis.
(4) Zeliiï dvwùs lu* *juiedit me, /$,62.
274 t*HOMMR d'oraison.
représente comme un flambeau allumé , quî se consume par l'ardeur de son amour. Je ne cesserai de prier pour Sion, et d'importuner le ciel pour ma chère Jérusalem, jusqu'à ce que le juste se lève comme l'aube du jour, et que le Sauveur paraisse comme un flambeau allumé (1). Dites-moi donc qui nourrit ce flambeau ? qui entretient la flamme? qui le dévore? l'anéantissement de la crèche, l'ignominie de la croix, les opprobres de sa vie et de sa mort (2). La Synagogue, jalouse de l'amour qu'il portait à l'Église , voulut, comme dit saint Chrysologue, éteindre ce flambeau à force de mépris, jusqu'à le faire mourir d'une mort infâme (3). Mais l'opprobre de sa mort ne servit qu'à réveiller sa flamme. Il sortit du tombeau , comme un époux de son lit nuptial , &vecun cœur plus embrasé d'amour que jamais , pour fcous montrer que la charité ne meurt point, mais que la mort même la fait vivre; que les mépris la nourrissent, que les anéantissements la font croître, au lieu de l'étouffer. Considérez les saints, qui se sont humiliés à son exemple; voyez ces vingt-quatre vieillards prosternés aux pieds de l'Agneau, avec leurs violes et leurs coupes pleines de parfums (4). Que produit cette profonde humilitéP mille louanges, mille bénédictions, mille cantiques d'amour , qui sont autant de marques de leur zèle (5). Pius ils s'humilient devant l'Agneau,
(1) Propter Sion non tacebo, et propter Jérusalem non quiescam, donec egredialur ut splendor Justus ejus, et Salvator ejus ut lampas accendatur. Ps. 63.
(2) Saturabitur opprobriis»
(3) Sed ex morte tolum resurrexît in conjugium Christus, ut probaret charilatem morte non separari, sed crescere, S. Chrysot, serm* 164.
(4) Viginti quatuor seniores ceciderunt eoràm Agno, habenles jinguli cytbaras et phialas aureas plenas odoramentorum , quae sunt orationes sanctorum. Apoc. 5. 8.
(5)Etcantabanl canticum novum, dicenles: Dignus es, Domine, acciperc lihrum, et apeuré sigoacula ejus, quoniam occisuj es, Ihiâ- <\»
plus ils l'exaltent, dit saint Ambroise; leur amour tire ses forces de leur abaissement, et l'humilité qu'ils témoignent en la présence de Dieu, nourrit la charité (l). Et voilà ce qui gagne le cœur de Dieu , et ce oui l'oblige à les remplir de son esprit, et à les combler de ses grâces, parce que l'humilité est comme l'ombre qui les relève, et qui fait paraître avec plus d'éclat ses divines perfections. Les miroirs concaves représentent les objets plus grands que le naturel , les miroirs convexes les font paraître fort petits. Les esprits vains sont comme des miroirs convexes, qui s'enflent et s'élèvent par vanité. C'est pourquoi Dieu y paraît fort petit ; mais les humbles sont comme des miroirs concaves, qui s'enfoncent dans leur néant. Dieu y est fort grand ; sa puissance y paraît redoutable; sa sagesse, incompréhensible; sa bonté, infiniment aimable. De là vient qu'il s'en sert volontiers pour faire des œuvres excellentes dans l'ordre de la grâce, de même que, dans la nature, pour donner du lustre à son ouvrage, il se sert des plus petites choses pour ei, opérer de grandes, de petites semences, pour produire de grands arbres, de petits moucherons, pour dompter l'orgueil des rois, du néant même, pour en tirer l'univers. On dit communément que de rien on ne fait rien. Cela est vrai parmi les hommf s, dont la puissance est fort bornée ; mais le pouvoir de Dieu est infini, il ne lui faut point de matière pour faire ses plus beaux ouvrages, il les fait sortir du néant. Quand Dieu veut opérer excellemment et divinement, il n'a besoin que du néant. Le néant est plus capable de son opération que tout le reste (2). Les philosophes
(1) Quantum se per humilitatem dejiciunt, tanto ampliùs in amore ejus inardeseunt, quia humilitas, quae fit inconspectu Dei, nutrit amorem Dei. S, Ambr. Comment, in Apoc, c. 5.
(2) Ubicumque Deus propriè et divine operatus est, nullo ad hoc opus habet nisi nihilo. Nihilum enim operationis ejus, quàra quodlibet aliud capacius est. Taulerus,serm. de Assumptione B. Mariœ*
276 l'homme d'oiuison.
disent que les causes naturelles ne peuvent agir ni se mouvoir dans le vide, elles y sont toutes engourdies; mais Dieu, au contraire, n'agit jamais plus puissamment, jamais il n'a le mouvement plus libre que dar,* le vide, je veux dire, dans une âme qui est vide d'amour-propre, qui ne s'estime rien, qui de tout ce qu'elle fait ne s'attribue que le néant.