‹ L'homme d'oraison (volume 4)Chapitre 108 sur 201 · II. CONSIDÉRATION · texte numérisé non relu

II. CONSIDÉRATION

L'humilité est nécessaire à l'homme apostolique, pour procurer le salut du prochain.

Si l'humilité est nécessaire aux hommes apostoliques, pour avancer la gloire de Dieu, elle ne Test pas moins pour travailler utilement au salut des âmes. Le salut d'une âme n'est pas un ouvrage de l'homme ni de l'industrie humaine , c'est l'ouvrage de la grâce, c'est l'ouvrage de Dieu; il faut que celui qui l'entreprend , soit plein de Dieu, plein de l'esprit de Jésus-Christ; il ne peut pas donner ce qu'il n'a pas ; et, s'il est dénué de la grâce, il ne la peut pas communiquer aux autres. Or c'est l'humilité qui attire en nous l'esprit de Jésus- Christ, et comme la nature ne souffre point de vide sans le remplir, de même la grâce, dit saint Laurent- Juslinien (1), ne trouve point de cœur qui soit humble et vide du désir de sa propre excellence , qu'elle n'y entre avec plénitude. Le même charme qui attira le Verbe sur la terre au point de l'incarnation, l'attire encore tous les jours dans nos cœurs. Quel fut pour lors son attrait ? l'humilité de la bienheureuse Vierge. Lorsque le roi de la gloire était dans le sein de son Père comme dans son trône, mon humilité , dit-elle , signifiée par le nard, jeta une odeur si douce , qu'elle le fit

(1) Sicut non patitur nalura vacuum, quin illud repleat, sic nec gralia Immilea, quin illi se infundat. 5. Laurent* Justin, c* 3. de humiU

descendre du ciel , et l'attira dans mon sein (1). Ce n'est point ma sagesse, lui fait dire saint Bernard, ce n'est point ma noblesse, ce n'est point ma beauté qui le gagna î car je n'en avais point de moi-même-, c'est mon humble bassesse , c'est le sentiment de mon néant, qui le charma par son odeur(2).L'humilité de Marie, dit Richard de Saint-Laurent, attira le roi du ciel, et le fit descendre sur la terre pour s'unir à sa chair immaculée, comme l'aigle du plus haut des nues fond sur la proie qui l'attire par son odeur (3). L'homme apostolique doit entrer dans la même penséerce n'est point son adresse, ce n'est point son esprit, ce n'est point sa vertu, ce ne sont point ses talents que Dieu considère, c'est son humilité qui attire ses regards (4). C'est elle qui charme son cœur, qui gagne son affection, et qui attire sa faveur; c'est elle qui gagne le cœur du prochain , et qui lui donne un empire admirable sur son esprit, ce qui est fort nécessaire à qui veut travailler avec succès à la conversion des pécheurs. Pour tailler et polir un diamant , il en faut mettre un autre en poudre ; et, pour gagner le cœur d'un pécheur, pour y graver Jésus-Christ, pour le rendre capable des impressions de la grâce, il faut y apporter un esprit humble , un cœur vide de l'opinion de soi-même, qui s'estime moins que la poussière. Car comme les superbes sont odieux à tout le monde, de même les humbles se font aimer d'un chacun, à cause de l'honneur et de la déférence qu'ils rendent. Leur procédé, accompagné de modestie ; donne du relief à leurs vertus , fait valoir leurs

(1) Cùm esset rex in accubitu suo, nardus mea dédit odorem suavitatis.

(2) Non mea sapientia,non meanobilitas,nonmea pulchritudo, quse nulla erat mihi, sed quse sola inerat humilitas, dédit odorem suum. S. Bern*

(3) Humilitas Mari» regem cœli atlraxit ad terram, et velut aquilam odore prœdse concupitse illectam, c rni immaculatissimœ copulavit. Rich. à S, Laurent, U 2. de laudi,b. Virg* c. 5,

(4) Excelsus Dominus, et humilia respicit.

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actions, donne du poids à leurs paroles, du crédit et du respect à leur personne. L'humilité, dit l'Abbé Guerric, est l'étendard de Jésus-Christ (1), quia adiré tout le inonde ; lui qui savait l'art de gagner les cœurs , n'a point choisi de moyens plus doux ni plus puissants pour les attirer à soi, 11 faut combattre sous cette enseigne, si vous voulez faire quelque notable con^.iêle, vu principalement que la science du salut , que vous voulez apprendre aux hommes, est fondée sur l'humilité de la croix. Comment pourrez-vous prêcher Jésus-Christ crucifié , humilié, anéanti dans Pombre de la mort, si vous avez le cœur plein de vanité ? Comment persuaderez-vous aux autres une doctrine que vous combattez par vos œuvres ? il est difficile de parler bien d'une chose qu'on n'aime pas : mais quand vous en parleriez bien, vos paroles n'auront ni le succès ni la bénédiction qu'elles auraient , si vous aviez au cœur ce que vous voulez faire entrer dans le cœur des autres. Le plus excellent prédicateur qui a jamais publié l'Évangile , et qui a fait plus de fruit , c'a été saint Paul. Qui l'a fait tel ? l'humilité , dit saint Augustin. 11 porta premièrement le nom de Saul, et puis celui de Paul ; c'est-à-dire qu'il fut premièrement superbe , et puis il devint humble. Qui fit ce changement ? Jésus-Christ, qui en voulait faire un grand apôtre (2). Comment ? en l'humiliant et l'abattant par sa parole. Il renversa Saul et releva Paul ; il abattit cet orgueilleux , et le releva humble; il tomba comme persécuteur, et se releva prédicateur. Celui qui a écrit la vie de saint Bernard , remarque qu'il profitait d'autant plus par ses discours, et qu'il faisait d'autant plus de fruit parmi le peuple,

(1) Vexillum Christi humililas. Abb. Guerricusy in festo omnium Sanctorum.

(2) Paulus primo Saulus, hoc est primo superbus , posleà humilis : prostravit Christus unâ voceSaulum, erexit Paulum ; prostr.ivii superbum, erexit humilem ; prostratus est perseculor,ereo lus est prœdicator. S. Aug. serm. 4. de tempore*

qu'il était plus humble (1). Et saint Ignace, fondateur de notre compagnie (2), qui avait reçu avec avantage Pesprit apostolique pour le communiquera son ordre , avait coutume de dire que ceux qui veulent rendre de grands services à notre Seigneur, et faire de grandes choses pour le bien des âmes } doivent toujours commencer par les plus basses. Aussi jamais il n'envoyait aucun de ses enfants pour travailler dans la vigne de Jésus-Christ, qu'il ne lui recommandât , avant toutes choses , de s'adonner au mépris de soi-même et aux exercices d'humilité, l'assurant que plus il serait humble, plus ses travaux seraient utiles au prochain et agréables à Dieu. Tel fui le conseil qu'il donna au Père Lainez et au Père Salmeron, lorsqu'ils furent envoyés au concile de Trente , en qualité de théologiens du pape Paul III, leur enjoignant étroitement de n'entrer point dans cette célèbre et auguste assemblée, qu'ils n'eussent premièrement visité tous les hôpitaux de la ville, servi les malades, et enseigné le catéchisme au peupie , et surtout aux petits enfants. Tel celui qu'il donna à saint François Xavier allant en Portugal, et portant dans son esprit la conversion des Indes. Car il lui ordonna qu'aussitôt qu'il serait arrivé, pour attirer la bénédiction de Dieu sur son entreprise , il ne manquât point d'aller demander l'aumône de porto en porte , et de pratiqueravec soin tous les offices d numililé, comme les moyens les plus propres pour gagner les âmes : et nous savons la fidélité avec laquelle ce grand saint exécuta les ordres qui lui avaient été prescrits, et le fruit qu'il tira de sa soumission, qui fut la clef qui lui ouvrit l'entrée dans un nouveau monde , où il porta le nom de Jésus-Christ à tant de peuples et de nations infidèles. Sans doute cette considération doit faire une grande impression sur votre esprit , si vous êtes ap-

(1) Quo humilior,eo semper utilior fuit populo Dei in ornai ioctrinâ salutari. Gaudefridus* in Fit. S. Bern. /. 3. c. 3.

(2) Ribadsneira, l. 5. Fitœ S» Ign. c. 3.

pelé à un semblable emploi. Dieu vous a mis entre les mains le salut des hommes, et le trésor des grâces qu'il répand sur les fidèles : vous en êtes le dispensateur, votre mission est semblable à celle des apôtres , à celle des anges, à celle de Jésus-Christ, qui est l'envoyé du Père (1), comme l'appelle saint Paul. Son dessein est de convertir le monde par votre entremise , de distribuer par vos mains les lumières de la foi , et la grâce de l'Évangile partout. Mais il ne le fera jamais , si vous n'êtes parfaitement humble. S'il aperçoit en vous quelque enflure d'esprit, quelque orgueil secret,quelque vaine et présomptueuse opinion de vousmême , il se retirera , il vous ôtera sa faveur et son secours. Car il ne peut souffrir une âme superbe, il résiste aux orgueilleux , et donne sa grâce aux humbles. Ensuite de ce délaissement , qu'arrivera-l-il , je vous prie ? les âmes dont il avait attaché le salut à votre zèle , se perdront, vous fermerez le ciel sur Israël, vous causerez une stérilité pitoyable sur la terre , non comme le prophète Élie, par un désir ardent de la gloire de Dieu , mais par un désir déréglé de votre honneur particulier. Hélas ! nous déplorons quelquefois les misères du siècle , et le malheur de tant d'âmes qui périssent sans ressource, et peut-être que nous en sommes la cause : nous disons avec Isaïe : 0 monde pervers , ô pécheurs endurcis, je verserai sur vous des torrents de larmes (2) , voyant les crimes et les désordres où vous vivez sans crainte de vous perdre, sans appréhension des jugements de Dieu, sans aucun sentiment de votre salut; et nous ne déplorons pas nos vanités secrètes, qui font tarir les sources de la miséricorde divine, et qui empêchent le fruit que nous ferions parmi les peuples , si nous étions plus humbles devant Dieu , etmoins attachés aux intérêts de l'honneur. O que cette pensée devrait nous toucher! ô qu'elle devrait nous faire pren-

(1) Apostolus Patris.

(2) Inebriabo te lacrymà meâ, Esebon et Eleale. /«. 16. 9.

dre de fortes résolutions de nous défaire de cette passion aveugle et dangereuse, qui a des effets si funestes !

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