CONSIDÉRATION
Jésus-Christ a fui les honneurs, pour nous apprendre que ce n'est pas ici le temps de régner.
Secondement, il a fui les grandeurs du monde, parce que le temps de cette vie n'est pas le temps de régner et de dominer, mais plutôt de nleurer. de s'hu-
milier et de faire pénitence. S'il eût voulu se faire servir et respecter, qui l'eût mieux fait que lui? dit Tertullien. Quelle cour n'eût il pas eue ? quelle suite 9 quel train", quelle pourpre, quelle couronne, s'il n'eût jugé que la gloire du siècle n'était convenable ni à lui ni aux siens (1)? Pourquoi? parce qu'il était venu pour servir, et non pas pour commander; pour être jugé, et non pas pour juger ; non" pour châtier les coupables , mais pour être mis à mort par des criminel», }ui qui était l'innocence même. C'est pourquoi il dit à celui qui le voulait prendre pour juge et pour arbitre du différend qu'il avait avec son frère : Qui m'a constitué votre juge P qui m'a donné pouvoir de faire vos partages? Eh! Seigneur, que dites- vous? vous demandez qui vous a constitué leur juge. Ne savez-vous pas que le Père ne juge personne, mais qu'il a donné au Fils tout pouvoir déjuger? vous demandez qui vous a fait leur arbitre pour diviser leur héritage? n'est-ce pas vous qui ferez le partage des élus et des réprouvés? Il est vrai; dit saint Chrysologue, le Fils de Dieu pouvait, s'il eût voulu, prendre l'autorité de juger et de commander absolument dans l'univers; mais le temps n'était pas encore venu. Il était Dieu , mais sous la forme de l'homme ; il était maître, mais sous la forme de serviteur; si bien que le Dieu des siècles et l'arbitre de l'éternité a voulu être l'esclave du temps. C'est pourquoi il répond fort à propos : Qui m'a établi votre juge, et qui m'a fait l'arbitre de vos partages (2) ? comme s'il disait: Je ne suis pas venu sur la terre pour apprendre aux hommes à commander et à dominer, mais plu-
(1) Quales el quanti fasces eum procédèrent ? Qualis purpura de humeris ejus floreret ? Quale aurum décapite radiaret, nisi gloriam seculi alienam et sibi et suis judicaret ? Tertul. U de idololat. c, 18.
(2) In homine agebat Deum , in servo Dominum, ut esset vernula temporis , qui erat et factor etcogniJor seculorum. Mérité ergô respondit : Quii me consliluit judioem aut divisorem inter
TOi ?
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tôt û s'humilier et à s'anéantir sous la puissance de Dieu. C'est par cette raison que j'ai pris la forme de serviteur, de pénitent, de criminel et de pécheur. U ne serait pas bienséant au criminel de faire le juge; au pénitent, d'affecter l'empire et la domination; au serviteur, de faire le maître. Hélas! si le Fils de Dieu parle ainsi, lui qui est votre chef et votre roi, seulement parce qu'il s'est chargé de vos péchés, que devez-vous faire, vous qui êtes le vrai criminel? ne rougissez-vous point de songer aux charges et aux honneurs , vous qui ne devriez penser qu'à pleurer , qu'à vous couvrir de cendre et à faire pénitence. Confondez-vous de votre orgueil, vous qui n'êtes que poussière. Dieu s'humilie, et vous vouiez vous élever; Dieu se soumet aux hommes, et vous, ravi de dominer, vous vous préférez à votre créateur. Il est vrai, c'est vouloir se mettre au-dessus de Dieu , que d'affecter l'empire et Je commandement sur les hommes (1). Ce n'est pas en cet exil qu'il faut ambitionner les honneurs. Si vous voulez régner dans l'éternité , ne cherchez point la gloire du siècle, qui ne dure qu'un moment. Vous combattez pour le nom de Jésus; vous yous êtes engagés à son service; vous avez promis de travailler tout le jour» Gardez le pacte que vous avez fait avec lui. Attendez à demander la récompense à la fin de la journée : alors il sera temps de monter sur le trône, et de prétendre à la couronne. Mais maintenant il faut vous abaisser et vous mettre au dernier lieu du monde, afin d'être un jour des premiers dans le ciel. Dites donc, dans l'intérieur de voire âme, mais dites-le véritablement, dites le constamment; Je n'ai point d'autre héritage en celte vie , et je n'en aurai point d'autre à l'ave-
(1) Erubesce guperbire, cinis. Deus se humiliât, et tu te exaltas : Deus se hominibussubdit , et lu dominari gesliens hominibus tuo te prseponis auctori. Quolies hominibus praeesse desidero, toties Deum meum preeire contendo. 5. Bçvn.% serm» 1. super M issu» es*
LtiCTCftES SPIRITUELLES. 28Ô
nir que le bien d'être inconnu, abject, méprisé comme le dernier de tous les hommes; en sorte que personne ne me recherche et ne fasse état de moi, comme n'étant d'aucune autorité et n'ayant auc'cin mérite ; mais , au contraire, étant dénué de tout bien et tout-à-fait méprisable. Et par conséquent, je m'entretiendrai jour et nuit dans ces pensées et dans ces désirs, je m'y exercerai avec soin intérieurement et extérieurement, afin que si ce que je désire m'arrive , je le reçoive et l'embrasse avec toute la joie de mon âme , comme le comble de mes vœux. Je laisse donc les grandes cho» ses aux grands hommes, aux savants, aux illustres, et, ne reconnaissant rien en moi de semblable, je me contenterai très-volontiers des plus petites comme un homme de nulle valeur tel que je suis, car la seule présence de répoux me suffît. 0 que la pauvreté de Jésus-Christ et de tous les élus est glorieuse! je ne sais quelle louange je puis lui donner, vu qu'elle cache dans son sein toute la gloire, tous les honneurs, toutes les louanges, toutes les richesses du ciel (1). Ceux qui sont vraiment spirituels, savent par expérience ce qu« je dis; mais nous n'aimons pas assez la pauvreté et la simplicité de Jésus-Christ, et de là vient que nous édifions fort peu le prochain , qui ne voit pas ce qui est caché au-dedans. Il faudrait nous déclarer pour
(1) Per multas tribulationes oportet vos intrare in regnum Dei. Act. 14. — Proindè si habes in animo futurum regnare, hic noli otinm, noli honorem consectari. S. Basil, constit, MonasU c» 25. — Athleta enim es , et operarius Christi , pactus es cum eo totum te diem certalurum, et diei totius œstum perlaturum... Operireigilur finem vitae , et tune reversus mercedem auferto. Intérim autem inpostremo loco acquiesce, ut lune primum adipiscare. Ibidem.— Haereditas mea in hâc vitâ non «st, nec erit alia, nec quidquam œstimabo nisi lalere, esseque abject us ei novissimus. 0 quàm gloriosa est paupertas Domini Jesu, et omnium electorum ejus. Quibus te laudibus extollam ignoro :omnes diviliee , gloria, honor , laus et abundantia sunt in te, etc Guerricus , c» 28. Soliloq.
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l'humilité , il faudrait faire profession publique de prendre toujours le plus vil, de choisir le plus bas lieu, de nous mettre sous les pieds de tout le monde; en un mot, de nous gouverner tellement que toutes nos actions, nos démarches et nos conversations fussent autant de voix qui publiassent cette admirable maxime de Jésus-Christ: Mon royaume n'est point de ce monde (1). Ce n'est pas ici le temps de régner; la gloire du monde n'est pas un fruit de saison , il est dangereux d'en vouloir goûter, il est mortel à ceux qui l'aiment.