II. CONSIDERATION
première vanité. La gloire du monde n'est rien , si vous considérez celui qui la reçoit. Qu'êtes-vous pour désirer qu'on vous estime, qu'on vous loue, et qu'on parle de vous ? assurément, dit le Prophète royal, tout homme vivant est une universelle vanité (1). Si vous en jugez sainement , vous n'êtes qu'un néant revêtu d'impuissance , de faiblesse, de malice, et, par suite, indigne de tout honneur. Si vous avez d'autres sentiments de vous-même , c'est une vanité ; l'opinion que vous avez de vous n'est que fausseté et qu'erreur, \x)us ne vous connaissez pas. Celui qui veut être en honneur parmi les hommes, ne connaît point Dieu , et se méconnaît lui-même (2). Car s'il connaissait Dieu, s'il savait ce que c'est qu'un être infini, de qui toutes choses relèvent; une sagesse infinie qui sait tout et qui gouverne lout, une puissance infinie qui soutient tout; une majesté infinie qui fait trembler les deux en sa présence,et fondre en respect tous les esprits bienheureux, il n'aurait garde de vouloir partager avec lui la gloire et l'honneur qui ne sont dus qu'à lui seul; il s'anéantirait devant lui, et se couvrirait le visage de honte et de confusion. Ii ne nous est pas permis de désirer l'honneur, ni de rechercher en cet exil une gloire temporelle, puisqu'il est écrit que Phonneur et la gloire sont dus à jamais à Dieu seul , qui est le roi des siècles, immortel et invisible (3), S'ils sont dus à Dieu seul , nous n'y avons point de droit , nous n'y pouvons
(1) Verumlamen universa vanitas omnishomo vivens. Psal. 38.
^2) Nescit Deum, et semetipsum prorsùs ignorât, qui ante oculos hominum honorabilis appareie desiderat. S. Laurent. Justin, loco citato.
(3) Non licet nobis in hàc peregrinatione honorem appetere , non licet gloriam temporalem quœrere, cùm scri.Uum sit : Régi t^'ulorum immortali et invisibili soli Deo houoc eL gloria iD *ecula seculorum. Ibid.
rien prétendre, c'est un crime d'y toucher, nous n'y avons point de part. Les saints , qui sont si grands et si pleins des richesses du ciel , n'oseraient en détacher un seul rayon et ne le voudraient pas, ils ne respirent que la gloire de Dieu ; et nous qui vivons dans la misère et dans la dernière bassesse, serions-nous si insolents et si ingrats , que de prendre le bien de notre maître, et de nous l'approprier? Cela ne serait pas supportable. D'ailleurs, si l'homme vain se connaissait lui-même , s'il ressentait sa nudité , son indigence , son indignité , son esclavage sous la tyrannie de tant de crimes énormes et de passions déréglées , il aurait honte de ses louanges , il n'oserait y penser, il tiendrait cette pensée pour un crime ou une folie , il n'aurait pas seulement la hardiesse de lever les yeux , non plus que le publicain; sa consolation serait d'être dans le mépris, parce que c'est le seul moyen de reparer les désordres de sa liberté en rentrant dans l'ordre de la justice, de s'acquitter de ses dettes en payant la peine dont il est redevable , et de couvrir la difformité de ses péchés , en souffrant un châtiment conforme à ses démérites.