‹ L'homme d'oraison (volume 4)Chapitre 115 sur 201 · CONSIDÉRATION · texte numérisé non relu

CONSIDÉRATION

seconde vanité. La gloire du monde n'est rien , si nous considérons ceux qui ladonnent.Car si les louanges qu'ils vous donnent sont sincères, s'ils croient que vous êtes tel qu'ils vous publient , ils sont trompés. Vous savez qu'il n'en est rien, et Dieu le voit, lui qui est l'arbitre du vrai honneur. S'ils parlent contre leur sentiment, comme c'est l'ordinaire; s'ils vous louent par complaisance , ou par intérêt , ils vous trompent vous-même. Mon peuple , ceux qui te louent et te félicitent , te trompent et t'entretiennent dans tes égarements (1). Voulez-vous voir comme ils vous

(1) Popiilc meus, qui te beatura dicunt, ipsi te decipiunt,et viam gressuum luorum dissipant. /*. 3. 12.

trompent? vous pensez qu'ils vous estiment et qu'ils font état de vous , et ils se moquent de votre simplicité ; et , s'ils disent du bien de vous , ils parlent au plu* loin de leurs pensées ; vous croyez qu'ils vous chérissent et vous les tenez au rang de vos amis , et ils ne le sont qu'en apparence. Car au fond ils vous haïssent plus que vos plus grands ennemis, puisqu'ils fomentent vos vices par leurs flatteries , et vous ôtent la honte de votre mauvaise vie. Vous vous plaisez à leurs discours, et à force de les ouïr vous dire que vous êtes le plus grand homme et le plus heureux du monde , vous croyez qu'il en est quelque chose ; et vous ne voyez pas que la bénédiction des hommes est souvent acompagnée de la malédiction de Dieu. Malheur à vous, lorsque les hommes vous bénissent (1). Vous ne vous souvenez pas de ce que dit le Fils de Dieu , que le monde ne peut aimer que ce qui lui appartient , et , que s'il vous applaudit, c'est signe que vous êtes de son parti, et que vous n'avez point de solide vertu (2). Vous ne considérez pas ce que dit saint Chrysostome (3) , que c'est faire injure à Dieu de rechercher la louange des hommes , et de quitter le maître pour plaire aux serviteurs, comme s'il ne pouvait pas tout seul nous rendre assez glorieux , et s'il ne nous suffisait pas de contenter celui dont la faveur fait notre félicité (4). Pourquoi , dit saint Bernard (5), me mettre en peine du jugement des hommes, dont les louanges ne peuvent me rendre juste, ni le blâme , criminel? Si je devais, mes frères, vous avoir pour juges de mon éternité ^'aurais sujet de me réjouir de vos louanges ; si je devais

(1) Vse vobis, cùm benedixerint vobis ho&Vnes. Luc. 6.

(2) ©muis earo ad similem sut conjungitur, et omuis homo jimili sui sociabitur. Eccli. 13.

(3) S. Chrysost. in illa verba 1. Cor. c. 4. : Mibi autem pro minimo est. Et homiU 23. in Genesim.

(4) Cui placuissesumma gratia et félicitas est.

(5) S. Bern. in florib. c. 213.

être moi-même l'arbitre de mon bonheur, je pourrais m'arrêter au témoignage de ma conscience , et m*en glorifier : mais puisquema félicité ne dépend ni de mon jugement ni du vôtre , quelle folie est-ce à moi de rechercher l'approbation des hommes ? Un célèbre théologien (l) de notre siècle se servait de cette pensée pour se confirmer dans le mépris des louanges. « Si » j'étais seul , disait-il, dans l'univers, je ne serais point » en peine de mon honneur. Or tous les hommes » du monde ne sont rien , pourquoi donc ai-je tant de » soin de ma réputation? c'est que je fais état du juge- » ment des hommes, et, par cette raison , je crains » qu'ils ne me méprisent, et je veux qu'ils me rendent » de l'honneur. 11 faut donc, pour me guérir, que j'en » fasse peu d'état, et pour me convaincre puissamment » sur le sujet que j'en ai , il sera bon de les comparer » avec Dieu. Car alors il paraîtra clairement qu'ils ne » sont rien, par conséquent que je les dois compter » pour rien. Car de rien il ne faut rien craindre , il ne » faut rien attendre. Il ne faut donc point se mettre en » peine des hommes ni de leurs louanges , puisque tous » les hommes et toutes les créatures ne sont rien de- » van t Dieu.»

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