‹ L'homme d'oraison (volume 4)Chapitre 116 sur 201 · IV. CONSIDÉRATION · texte numérisé non relu

IV. CONSIDÉRATION

troisième vanité. La gloire des hommes n'est rien, si vous la considérez en elle-même. Ce n'est qu'un jeu d'enfants , qui se couronnent de foin les uns les autres , comme dit saint Chrysostome (2). Leurs louanges ne sont qu'un peu de vent qui se perd en l'air, et qui change à tout moment. Aujourd'hui ils vous élèvent jusqu'au ciel , demain ils vous ravalent jusqu'à la poussière de la terre, selon que leur caprice les fait

(t) Didacus Ruiz, apud Eusebium Nieremberg, /. 3. doct. 2.e. (2) S* ChrysosU homil. 7. in ep.ad hom.

parler. De là vient que ceux qui mettent toute len; grandeur dans l'esiime des hommes, changent, "dit saint Bernard, comme la lune, qui paraît tantôt pleine, tantôt petite, tantôt rien du tout. La raison est, dit ce Père, que sa lumière est une lumière empruntée , qui croît et décroit, et s'anéantit enfin de telle sorte, qu'elle ne paraît plus (1). De même ceux qui mettent leur réputation dans la bouche des hommes, sont tantôt grands , tantôt petits, et tantôt ils ne sont plus rien selon que la langue des flatteurs se plaît à les blâmer ou à leur donner des louanges (2). Que si vous me dites qu'il importe peu d'être grand ou petit de la sorte , puisqu'on ne gagne ni ne perd rien de sa véritable grandeur, pour être grand ou petit dans l'opinion des hommes ; j'en suis d'accord avec vous : mais cela même vous fait voir la vanité de l'honneur qui ne met rien en celui qui le reçoit. Car, pour être loué , il n'en est ni plus riche , ni plus sage, ni plus puissant, ni plus saint, ni plus heureux : d'où vient que les Pères disent que la gloire est un bien qui n'estdû proprement qu'à Dieu, parce qu'il n'y a que lui quia tout, et qui n'a besoin de rien.Et, d'ailleurs, la gloire est de cette nature, que personne, hors de Dieu, ne peut ni la donner ni la recevoir sans danger. Je ne puis la donner sans péril à un autre ; car je ne sais ce qu'il est au fond de l'âme , je ne vois que l'extérieur ; et quand je pourrais entrer dans son cœur , je ne puis répondre de l'avenir : si je sais ce qu'il est aujourd'hui, je ne sais pas ce qu'il sera demain. La louange qu'on donne à Dieu est bien placée , on ne peut pas s'y tromper. Quand est-ce que celui qui

(1) Modo plena , modo exigua , modo nulla videtur : mutuatum siquidem lumen nunquàm in «odem permanel slalu , sed crescit, déficit, extenuatur, annihilatur , et penitùs non comparet, S. Bernard, serm. in Nat. S. Joan. BaptUt.

(2) Sic qui conscientias suas in alienis labiis posuerunt, modi magni, modo parvi sunt, modo nulli, secundùm auod adulanlium linguis vel vituperare placuerit, vel laudare.

loue est en assurance ? quand il ne craint point de rougir des louanges qu'il a données (1). Si je ne puis sans danger donner des louanges aux autres, je puis encore moiss tes recevoir moi-même. Car ou ceux qui me les donnent sont méchants ou vertueux; s'ils sont vertueux, je crains la complaisance; s'ils sont vicieux, je crains la confusion. Je ne veux point des louanges, dit saint Augustin , qui sortent de la bouche des pécheurs ; je les ai en horreur , je les déteste , et , bien loin de m'y plaire, j'en ai de la douleur. Pour celle des gens de bien, si je dis que je n'en veux point, je suis menteur ; si je dis que je les désire , je crains d'aimer la vanité plus que le bien solide. Que dirai-je donc? je ne les veux ni ne les refuse absolument. Je ne les veux pas absolument, de peur que les louanges humaines ne m'engagent dans quelque piège dangereux; je ne les refuse pas non plus absolument, de peur que ceux à qui je prêche ne soient ingrats (2). Voilà le tempérament que gardait ce grand saint; voilà le milieu que son humilité avait trouvé pour recevoir sans danger les applaudissements de ses auditeurs. Mais pour vous, qui ne pouvez pas faire un discernement si délicat, suivez le sage conseil d'un homme fort élevé dans la vie de l'esprit : « N'affectez jamais d'être loué, ni de louer personne; » car vous ne savez ce qui arrivera demain. Souvent » ceux qui étaient les derniers, se trouvent les premiers; » souvent les premiers deviennent les derniers. Fuyez » la louange comme le poison, de peur que vous ne

(1) Securitas laudis in laude Dei est. Ubi laudator securusest ? uhi non limet, ne de laudato erubescat. S. Aug. in Ps. 47.

(2) Laudari à malè vivenlibus nolo, abhorreo, detestor, dolori znihî est, non voluptati. Laudari autem à benè viventibus si dicam nolo , mentior; si dicam volo, timeo ne sim inanitatis appetentior quàm/ soliditatis. Ergo quid dicam ? Nec plane volo, nec plané nolo: non plané volo, ne in humanâ laude péricliter; nec plané nolo, ne ingratus sim quibus praedico. S. Aug. I. 50. homil. 25.

» soyez seduii, et que vous ne perdiez le mérite de vos » bonnes œuvres. C'est être vain , c'est être fou , que » de se plaire aux louanges des hommes. Laissons la » louange à Dieu : l'homme fragile ne la mérite » pas (1). »

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