II. CONSIDERATION
Certes, s'il faut régler notrejugement parlesien,aimer ce qu'il a aimé, honorer ce qu'il a honoré, non-seulement il s'est fait petit par une élection amoureuse, mais il a toujours cherché et caressé les petits , se plaisanta
(1) Ego verrais et non home;
308 L'HOMME D'ORàlSOW.,
cacher et à établir en eux ses grâces , ses faveurs et ses merveilles. A peine est-il conçu dans le sein de la plus humble û» ses créatures, qu'il emploie sa puissance, non sur les grands, mais sur un petit enfant caché encore au ventre de sa mère, qu'il va chercher dans les montagnes de Judée , pour le sanctifier; tant il veut de bonne heure caresser les petits, et prendre ses délices avec eux. Naissant en Bethléem, îïse manifeste premièrement aux pasteurs , et voulant faire savoir aux hommes qu'il était venu pour les sauver , il ne choisit pas les plus riches ni les plus savants, pour leur donner les prémices de sa grâce, mais des hommes simples et pauvres qu'il honore delà visite des anges et de sa divine présence. Conversant parmi les Juifs et commençant à prêcher l'Évangile , il ; prend pour ses domestiques* pour compagnons de ses voyages, pour secrétaires de ses mystères, pour confidents de ses desseins, pour princes de son Église, des hommes sans science, sans biens, sans autorité, vivant familièrement avec eux , les faisant asseoir à sa table , les tenant à ses côtés, et traitant avec eux comme un ami traite avec son ami. Opérant des miracles, et ravissant tout le peuple par des prodiges inouïs, il ne dédaigne point la compagnie des pécheurs publics, quoique, devant Dieu , le péché soit la chose du monde la plus vile et la plus infâme; il traite avec eux, il mange à leur table, il les visite dans leur maison, il les console dans leurs maladies , il les guérit, il les touche de ses mains sacrées, sans avoir horreur , ni des lépreux , ni des lunatiques , ni des démoniaques ; il ne fait point de distinction de nobles et de roturiers, de serviteurs et de maîtres, de grands et de petits , sinon pour s'incliner avec plus de douceur et de tendresse vers ceux-ci, comme les plus dignes de sa miséricorde. « C'est son trésor, c*est son » amour et ses délices, comme dit un grand prélat (1) ,
(1) Le Cardinal de Bërulle^ dans la Fie de sœur Catherine de Jésus y enl'épître à la Heine,
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t qui a si dignement traité ce sujet, que je ne puis » laisser aucune de ses paroles ; c'est son enketien » plus familier, c'est sa plus douce conversation, c'est » le fruit principal de ses travaux , c'est l'œuvre qu'il a » faite lui-même , non par autrui. 11 les choisit lui-même, » il les sépare du monde , il les appelle à soi : Venez » à moi (l),et non ailleurs; à moi, et non à choses » moindres que moi ; à moi et à ma propre per- » sonne, et non-seulement à mes biens et à mes a grandeurs. Ii est l'objet , il est la vie de ces âmes » petites, que le monde ne connaît point, et que le* » anges révèrent, et que Dieu même chérit : il en » prend soin lui-même, il les enclôt en ses demeures, » il les nourrit de sa parole, il les console de sa grâce, • il leur déploie ses grandeurs, il leur ouvre ses mys- » tères , il leur découvre ses secrets , et ce qui est caché » aux plus grands , est révélé aux petits (2) ; bref, il » leur donne son esprit, il les rend semblables à » soi, et pour les entretenir plus privément et plus » fréquemment, il les loge en sa maison, en son cabinet, » au plus secret de son tabernacle(3).» Quel soin! quelle douceur! quelle privautc ! le plus secret , le plus sacré delà maison de Dieu est leur demeure, s'écrie le Prophète (4) , et , ce qui est encore plus , il les met dans son sein et leur ouvre son cœur, comme nous voyons dans saint Luc , où le Sauveur du monde, assis au milieu de ses apôtres, prend un petit enfant entre ses mains , comme le préférant en la tendresse de son amour et en l'estime de cette petitesse, aux apôtres mômes. Contemplons, je vous prie, cet objet, arrêtons-y notre esprit, il est digne de nos pensées. Jésus était d'ordinaire au milieu des apôtres, c'est la place [que les Évangélistes fui assignent: mais ici, c'est un enfant
(1) Venite ad me.
(2) Revelâsti ea parvulis.
(3) In abscondita tabernaculi sui.
(4) Allaria tua, Domine virtutum.
310 i/homme d'orajson.
qui tient la place de Jésus : II le place au milieu d'eux (\). Jésus est l'objet que les apôtres devaient regarder : niais ici H leur fait contempler cet enfant, le rend leur exemplaire, et par cet enfant il veut instruire ceux qu'il prépare et destine à être docteurs et pasteurs de l'univers,, et leur apprendre une nouvelle leçon digne de lui et de sa croix, et fondamentale à leur apostolat. Jésus était la plus digne personne du ciel et de la terre, et partant la meilleure place du ciel et de la terre , et la plus souhaitable, était la plus proche de Jésus. C'était donc celle que tenait alors ce petit enfant , car il était entre les bras de Jésus, en son sein et proche de son cœur (2) : donc cette place d'honneur et d'amour singulier, place si digne et si favorable en la tendresse et familiarité de Jésus , est donnée, non aux grands du ciel ou de la terre, non à un ange, non à un apôtre , mais à un enfant , et elle est réservée à cet enfant en faveur de sa petitesse. Il semble en cette action que le Fils de Dieu veut, à la vue du ciel et de la terre, loger la petitesse dans son sein, comme dans le trône de son amour, et en cette liaison douce, tendre et familière qu'il prend avec ce petit enfant , prononcer ses oracles en faveur delà petitesse, et lui assujettir les plus grands de son empire, les obligeant à être petits et humbles comme des enfants. Sans doute c'est chose grande et douce tout ensemble de voir Jésus , où repose la plénitude de la divinité en cet état , de le voir joint à ce petit enfant , et de voir cet enfant joint à Jésus, enfant heureux d'être en si bon lieu, et si proche du cœur où repose et triomphe la Trinité même. Chose grande de voir comme il abaisse sous un enfant , non-seulement les grands de la terre, ce serait peu; mais les grands même do son état divin et céleste, leur prononçant cet arrêt épouvantable, et cette négative sévère et terrible : Si vous n'êtes petits comme des enfants, vous n'entrerez
(1) Statuit eum in medio eorum.
(2) Complexus illum.
point au royaume des deux (1). Que peut-on dire de plus puissant et de plus doux en faveur de la petitesse ? Cet oracle doit nous épouvanter , et ce spectacle nous doit tirer les larmes des yeux, faire fondre l'orgueil dans la douceur de Jésus , confondre les plus grands et abaisser les plus hauts cèdres du Liban pour jamais aux pieds de Jésus-Christ, et des petits pour le respect de Jésus-Christ. En effet, où est le chrétien qui ne les doive chérir et honorer, ayant cet avantage, d'être aimé et chén du Fils de Dieu par préférence aux grands , et , par un heureux retour ayant cette gloire d'aimer Jésus-Christ, et de le servir plus fidèlement, que ne font les grands ?