III. CONSIDÉRATION
C'est par celte raison que celui qui est véritablemenî humble de cœur, converse volontiers avec les personnes de la plus simple condition, parce qu'il ne juge point de l'excellence des hommes par les avantages de la fortune , mais par les ornements de l'âme, et par les dispositions qu'ils ont à la vertu. Or l'expérience nous apprend que ce ne sont pas les grands du monde qui aiment plus Jésus-Christ, ni qui sont plus susceptibles de la grâce de l'Évangile, ni qui représentent mieux l'état de sa vie passible sur la terre. Les plus petits sont les plus vifs portraits de son humble conversation: voilà pourquoi il les aime , et les a dans son cœur en plus grande estime que les autres. Entre les oiseaux il n'en est point de plus sublime que l'aigle , ni qui prenne 1<; vol plus haut? et toutefois elle fond avec impétuosité sur un corps mort, sur une charogne, qui esl la chose du monde la plus vile , aussitôt qu'avec ses yeux perçants elle peut la découvrir du plus haut des
(1) Nisi efficiamini sicut parYuli, non intrabitis in regnuca cœlorum.
312 l'homme d'ormson.
nues(l). Saint Grégoire dit que c'est la figure de l'humble Jésus-Christ, qui, étant le plus grand de tous , s'est ab lissé au-dessous de tous , cherchant avec inclination les plus petits pour leur communiquer ses faveurs : suivant le sentiment de ce Père , nous pouvons dire que c'est aussi la figure d'un parfait chrétien , qui est d'autant plus humble , qu'il est plus éminent en sainteté , et qui plus il a de lumières et d'élévation d'esprit, plus il a de pente vers les pauvres et les misérables , qui sont les membres les plus faibles et les plus infirmes du corps de Jésus-Christ. C'est sa proie, c'est son charme et son attrait : il tient en cela de l'excellence de son maître. Il tient ses yeux sur les personnes ravalées, il prend plaisir à les voir de près, et ne regarde les grands et les nobles que de loin (2). Saint Louis nous en fournit un rare exemple. Ce grand roi et ce grand saint avait une bonté merveilleuse pour les plus petits de ses sujets : tous les samedis il lavait les pieds aux pauvres, et puis il les essuyait de ses mains royales , et les baisait par respect. Il en avait six-vingts à sa cour, qu'il tenait comme ses domestiques, couchés sur l'état de sa maison, et souvent il les servait lui-même à table. Il avait toujours près de lui à dîner et à souper trois pauvres vieillards à qui il présentait les mets de sa table, et mangeait souvent leurs restes. Il visitait les malades dans les hôpitaux, sans appréhender ni leur difformité, ni la puanteur ita Iotîi-s plaies , les pansant et leur donnant à manger, les genoux en terre, ce qu'il fit une fois dans l'abbaye de Reaumont à l'égard d'un religieuxcouvertde ièpre, qui le rongeait si horriblement, qu'il n'avait presque plus aucune figure d'homme. Cependant cet incomparable prince, celte âme excellemment humble, ce cœur parfaitement noble et généreux, le servait à deux genoux, lui donnait à manger , et lui mettait les morceaux à la bouche. Spec-
(1) Ubicnmque fueril cadaver, stalim adest '2) Nurmhi respicit, «tlta à longé cegnoscit.
tncle d'humilité qui étonna tellement i'abbé et les relig eux du monastère, et les toucha si sensiblement, qu'ils ne purent s'empêcher de jeter des cris d'admiration, et ii verser des larmes en abondance.
Nouet. Œuv. XIX. ik