IV. CONSIDÉRATION
En troisième lieu, l'esprit de Jésus-Christ est un esprit de sagesse et de noblesse tout ensemble : de noblesse, parce qu'il est Fils de Dieu, son extraction ne peut pas être plus noble ; de sagesse, parce qu'il est la parole du Père , et le terme de toutes les connaissances de son divin entendement. Or vous savez qu'entre les sages et les nobles l'honneur et la bienséance sont inviolables. En quoi il faut remarquer qu'il y a deux extrémités que la sagesse chrétienne nous fait éviter , comme deux écueils également dangereux et préjudiciables à la vertu : le premier est une civilité mondaine , qui dégénère en compliments inutiles, en une multitude de cérémonies superflues , importunes , gênantes, qui incommodent, et n'empêchent pas peu la douceur d'une bonne liberté, qui est requise dans la conversation, pour être bonne. Car il faut que le respect vienne du cœur , et que ce soit un fruit de l'estime et de l'amour que nous avons pour le prochain ;
^1) Vis laudari ? lauda. Vis amari ? ama. Vis partibus primis potiri ? cède illas priùs alteri.S. Chrysost. homil. 15. ad Lop.
(2) Multùm ad roborandam dilectionem valet, cùm secundùm doctrinara aposloïicam , invicem sehomines honore praeveniunt : et al ici* alterum superiorem existimantes amant servire subjecti, et ncboiunt tumere piaelati. S» Ambr. ep. 94.
et, quelque défaut ou bassesse qui paraisse en sa personne > nous ne devons pas laisser de le traiter honorablement, nous souvenant qu'il a Tbonneuc d'appartenir à Jésus Christ , et qu'il n'y a si petite partie de son corps mystique qui ne soit sacrée , et qui n'ait quelque grâce particulière, ou quelque avantage qui peut être utile à l'Église , et contribuer à la gloire de son chef (1). Le second est une familiarité vicieuse, une liberté excessive, qui, sous prétexte de franchise, passe jusqu'à la licence des paroles , à la témérité des jugements, à l'insolence des reproches et des mépris , qui ne sont que trop fréquents parmi ceux qui, sans vouloir se con-, traindre en rien, agissent en toutes choses par les seuls mouvements d'une nature déréglée. Les uns sont railleurs et se plaisent à contrefaire les gestes, les paroles et les actions des au très, pour rire et se divertir à leurs dépens. Les autres sont fiers, dédaigneux et méprisants, qui n'estiment et n'approuvent que ce qu'ils font, qui ont peine à porter les louanges d'autrui, et c'est merveille s'ils n'y donnent quelque atteinte, et s'ils n'y mettent du rabais. D'autres sont hardis à parler, blâmant avec peu de retenue et trop de précipitation ce que même ils n'entendent pas , sans respecter ni l'âge, ni la qualité , ni le mérite des personnes. D'autres usent d'une franchise rustique, se parlant sans respect , se tutoyant les uns les autres , se disant des paroles inciviles , lourdes et grossières, qui marquent un défaut sensible ou de naissance, ou d'éducation , ou de vertu, ou de tous les trois ensemble. La sagesse chrétienne retranche tout cela, comme très-messéant â la condition des enfants de lumière, qui ont pour père le Dieu de l'univers , devant qui tous les princes ne sont que des atomes, et par conséquent qui mérite bien
(1) Rarus est , qui non insigni aliquàgratià praeter cœteros donatus inveniatur, quà maxime et Ecclesiam juvare possif , et ministrare Christo. Lipomanus, in Exod. c. 36. lect. 7. f^e Corne Hum à Lapide ? in c. 2. ep. ad PhiU
d'avoir dans sa maison et à sa cour des esprits aussi bien faits, et des hommes aussi civils et aussi honnêtes que les grands du monde, auprès de qui ces manquements ne seraient pas supportables.