V. CONSIDÉRATION
Enfin l'esprit de Jésus Christ est un esprit de sainteté et de perfection , et il ne peut se dire aussi avec quelle déférence et quel resper ". les saints se sont toujours comportés les uns envers les autres , en toutes les occasions où ils avaient à traiter ensemble. L'on sait avec quelle humilité saint Dominique et saint François, étant conviés à la table du cardinal Ugolin, disputèrent ensemble, non de la préséance, comme les gens du monde, mais de la déférence et du respect, chacun d'eux voulant céder à l'autre, jusqu'à ce que saint Dominique , ne pouvant plus résister aux prières de l'humble saint François, lui dit avec une sainte modestie : Puisque vous voulez l'emporter, il faut que je vous obéisse : votre humilité me gagne, mais mon obéissance réparera !e tort que vous me faites (1).
Quand saint Antoine alla visiter saint Paul, le premier des anachorètes (2) , et qu'il fallut partager le pain que notre Seigneur leur avait miraculeusement envoyé par un corbeau, il ne peut se dire avec quelle humilité ils se déférèrent cet honneur l'un à l'autre , les soumissions qu'ils se rendirent, les termes de respect qu'ils employèrent, les compliments innocents dont ils usèrent, et qu'ils ne terminèrent à la fin qu'en mettant tous deux la main au pain, et le rompant par la moitié, l'un ne voulant point céder à l'autre en civilité ni en respect, mais lui donnant au moins la moitié de l'honneur, puisqu'il ne pouvait le lui donner tout entier.
Qui ne serait ravi de voir que ce sentiment de respect,
(1) Tu vincis humilitate : ego viocam obedientià.
(2) S. Hier, in vitâ S. Pauîi.
que l'esprit de Jésus leur inspire, ne peut mourir avec eux, mais qu'il vit encore après leur trépas jusque dans les cendres de leur tombeau? Quand le corps de saint Etienne, premier martyr, fut transporté de Constantinople à Rome, durant le siège du pape Pelage, et mis dans le tombeau de saint Laurent, Ton tient, par une tradition constante et inviolable, que saint Laurent donna par honneur le côté droit à saint Etienne, d'où vient qu'il fut depuis appelé le civil (1). Le martyrologe des Grecs fait mention de sainte Théodore,religieuse (2) qui, par un semblable sentiment de révérence, fit place dans son tombeau, au corps de sa supérieure défunte On dit encore la même chose de saint Jean l'Aumônier qui mourut en l'île de Cypre,dans la ville d'Amathonte lieu de sa naissance (3). Car son corps ayant été porté dans un tombeau où l'on avait mis avant lui deux autres saints évèques, ces deux saints corps, en présence et à la vue d'un grand nombre d'ecclésiastiques, qui assistaient à ses funérailles, se retirèrent par respect, pour le recevoir au milieu d'eux. Saint Odon, abbé de Cluny , raconte que le corps de saint Martin ayant été porté de Tours à Auxerre pour le sauver de la furie des Danois, qui menaçaient la Touraine, et mis en dépôt dans l'église de saint Germain, évêque du lieu, les officiers de ces deux saints, pour terminer quelque différent qui s'était élevé enlre eux, mirent d'un commun accord un lépreux entre leurs châsses, pour voir qui des deux guérirait le lépreux qui le touchait. Chose merveilleuse ! saint Martin seul guérit le sien; et le lendemain ce lépreux s'étant tourné il le guérit encore, et lui rendit la santé tout entière; sur quoi saint Odon s'écrie avec étonnement:0 l'admirable civilité de saint Germain, qui , par la grandeur de ses mérites ayant le don de ressusciter les morts, voulut rendre cet honneur à son
(1) LaureiUius Urbanus. Lorinus in Act. Apost. c. 7.60.
(2) Septimo Aprilis. Hde Raderumy in virid.pag. 296.
(3) Rosveydus, in ejus Fitâ, c. 60.
322 L'HOMM^ D'ORMSON .
hôte dans sa maison , de paraître moins que lui dans l'opération des miracles (1).
Pratique du respect mutuel»
Tous ces exemples font assez voir combien le respect mutuel entre les chrétiens est conforme à l'esprit de Jésus-Christ, et par suite combien il est nécessaire à tous ceux qui veulent suivre sa conduite» Si donc vous désirez vous avancer vous-même et votre prochain à la perfection , comme la charité vous y oblige , rendezvous excellent dans cette vertu, et tâchez de traiter tout le monde avec l'honneur que mérite la condition de chacunfsoit supérieur, égal ou inférieur. Respecter vos supérieurs, c'est un devoir de justice dont vous ne devez jamais vous dispenser sous quelque prétexte que ce soit. Ce sont vos pères, vos princes, vos maîtres qui vous tiennent ici la place de Dieu ; tandis que vous demeurerez dans le respect, la sujétion vous sera douce, parce qu'elle sera volontaire. Ce ne sera qu'un gouveiv nement d'amour, l'obéissance n'y sera pas seulement prompte, mais agréable; elle se conservera dans sa pureté , par ce respect qui est son principe. Respecter vos égaux , c'est un effet de charité et de prudence , qui modère l'excès d'une franchise trop libre, et îa tient dans les termes d'une honnête retenue conforme à votre état. Vous devez ce respect à vous-même et à la sainteté de votre profession, de ne rien penser qui ne soit honnête; que, si votre cœur s'échappe, au moins que vos paroles , vos gestes , vos actions, soient retenus, soit pour ne point offenser votre frère, soit pour
(1) 0 admirandae urbanilatis Germanum Pontificem, qui, cùm tanti meriti esset, ut mortuos suscitaret, in domosuà hospili suo tantum detulit honorem ut in signorum exhibitione, eo sevideri velletinferiorcm.ZM/. PP.tom. 7.
empêcher que votre mal ne passe en lui par contagion. Jamais la familiarité ne doit aller jusqu'à cet excès , qu'elle mette toutes les pensées sur les lèvres, et qu'elle rende les actions aussi libres que les paroles , de peur qu'un ami changeant d'affection , comme les volontés sont inconstantes, ne tire profit de ce qu'il aura vu de vos faiblesses. Enfin respecter vos inférieurs , c'est un acte héroïque d'humilité propre de Jésus-Christ , qui , n'ayant point de supérieur ni d'égal , ne peut s'assujettirni rendre honneur à aucune créature, qui ne soit infiniment au-dessous delui. C'est ie miracle de la grâce de faire descendre le feu de l'amour , du plus haut au plus bas, d'où vous devez apprendre à garder , tant qu'il se peut, le respect à vos sujets , à ne les point divertir des actions de communauté , pour en tirer des services particuliers , à user de paroles , qui ne tiennent rien de l'empire , et qui soient plutôt des prières que des commandements. Les agréments que vous leur témoignerez, les gratifications que vous leur ferez, les animeront à leur devoir , soulageront leurs peines , et seront les correctifs de leur humiliation , quand ils verront que la bassesse de leur office ne diminue rien de l'honnête familiarité et de l'affection que vous leur témoignez.
POUR LE < JEUDI DE LA ONZIEME SEMAINE D ArRES LA PENTECÔTE.
Que le Fils de Dieu nous a enseigné par son exemple à aimer le mépris.
H. CONSIDÉRATION
Saint Simon le Stylile, dans les premiers commencements de la vie spirituelle, songea une nuit qu'il travaillait aux fondements d'un édifice, et qu'il lui fut dit par trois fois de creuser plus avant pour trouver la terre ferme (J). 11 me semble que nous pouvons rapporter cette viSion aux trois degrés d'humilité dans lesquels saint Ignace a compris toute la perfection de cette vertu, qui est le fondement de la sainteté chrétienne (2). Le premier est de nous soumettre si parfaitement à toutes les volontés de Dieu , que rien ne puisse nous en séparer, quand même il s'agirait de Pempire de l'univers; cette soumission est très-honorable d'une part, si nous considérons là majesté de Dieu, à qui servir c'est régner; mais elle demande d'ailleurs une profonde humilité, si nous regardons le pouvoir qu'il a de nous commander les choses du monde les plus basses et les plus humiliantes. Le second est de lui assujettir tellement toutes les affections et tous les mouvements de notre cœur, qu'il n'ait aucune pente à l'honneur plutôt qu'au mépris, ni à la gloire du siècle
Cl) Fode altiùs.
(2) S. Ignat. in lib. Exercit.
plutôt qu'à la confusion, ni aux prospérités plutôt qu'aux adversités de cette vie ; mais qu'il soit dans une parfaite indifférence pour tout ce qui n'est point de Dieu, n'ayant aucune inclination que pour la gloire de son créateur, qui doit être le centre de tous ses désirs. Ce degré d'humililé, qui bannit toute affection déréglée, et par conséquent tout péché véniel , est encore plus profond que le premier; car il ôte du cœur toute la terre, et n'y laisse que Jésus-Christ, qui est le roc sur lequel il faut bâtir la tour évangélique. Mais le troisième descend si bas , qu'on ne peut pas creuser plus avant; car il imprime dans l'âme un si grand mépris du monde et un si grand amour du mépris, que, s'il était en son choix d'être honorée ou méprisée des hommes, et qu'il revînt autant de gloire à Dieu de l'un que de l'autre, foulant l'honneur sous ses pieds, elle embrasserait le mépris et l'ignominie avec autant d'ardeur que les mondains cherchent l'éclat et la pompe , par ce seul motif de porter les livrées de Jésus-Christ et de lui être plus semblable.