‹ L'homme d'oraison (volume 4)Chapitre 129 sur 201 · II. CONSIDÉRATION · texte numérisé non relu

II. CONSIDÉRATION

Pour concevoir ce généreux sentiment, il faut remarquer qu'il y a plusieurs motifs qui nous peuvent exciter à l'amour et au désir du mépris, selon la doctrine de saint Dorothée. Le premier est pris de la vue de notre bassesse, qui produit en nous deux dispositions, dont l'une fait que nous nous méprisons nous-mêmes, l'autre, que nous sommes bien aises que les autres nous méprisent, et qu'ils nous fassent justice. Aimez le mépris, parce que, n'étant qu'un peu de poudre, il est juste qu'on vous méprise (1). L'abbé Moïse (2) ayant été admis aux fonctions ecclésiastiques , un jour comme il voulait entrer à l'autel, quelques-uns du clergé le

(1) Amaconlemni, et pro nihilo liaberi, quîajustism est ut pulvis et cinis contemnaris. Dorotheus Doct.li.

(2) fila PP. I. 5. 29.

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repoussèrent honteusement > lui disant comme par insulte : Hors d'ici, nègre (1). Ce qu'ils firent par !e commandement de l'archevêque, qui, voulant éprouver la vertu de ce non Vère, leur avait enjoint de le chasser avec ignominie , et de le suivre pour voir ce qy'il dirait. Le saint homme, se voyant traité si mal, ne fit point de résistance ni de plainte; mais, obéissant doucement, il disait, en sortant : Ils ont bien fait, ils t'ont traité comme tu mérites : car n'étant qu'un néant , et non pas un homme , comment as-tu osé paraître parmi les hommes? Tel est le sentiment des saints qui sont véritablement humbles : comme ils ont un profond mépris d'eux-mêmes, ils sont bien aises que les autres les méprisent , parce qu'ils aiment la vérité , et se réjouissent que les autres soient de leurs amis. L'humble, dit saint Bonaventure , aime la vérité ; il ne veut point que son amour-propre l'aveugle en recevant de fausses louanges; il est bien aise qu'on le tienne pour ce qu'il est en effet, c'est-à-dire vil et méprisable, et , comme il se croit tel, il se réjouit de voir les autres dans les mêmes sentiments; car naturellement nous prenons plaisir que les autres se conforment à notre opinion, et se rangent de notre parti. Comme les orgueilleux , dit saint Grégoire, sont bien aises qu'on les honore, de même ceux qui sont humbles, sont bien aises qu'on les méprise, parce qu'ils voient qu'on approuve le jugement qu'ils font intérieurement d'eux-mêmes (2). Savez-vous bien pourquoi nous portons avec peine le mépris qu'on fait de nous ? pour l'une de ces deux raisons : ou parce que nous nous estimons trop, ou parce que nous nous aimons trop (3). Plusieurs disent de bouche, comme

(1) Exi foras, jEthiops,

(2) Sicut superbi honoribus, itâ pïerumquè si miles suî despectione gaudent:quia judicium quod de se intùs habent, ab aliis sentitint approbari. S. Gieg. L \. dialog. c. 5.

(3) Quia veritatem amat et se privato amore non diligit contra veritatem, eliam desiderat ab aliis reputari laiis qualem se

Job (1) : Je suis un grand pécheur , Dieu me traite trop doucement, je m'étonne comme sa bonté peut me souffrir; mais ils ne voudraient pas qu'on le crût, ils ne le croient pas eux-mêmes, ils n'en jugent pas ainsi en leur cœur ; autrement ils ne se ressentiraient pas si fort d'un léger mépris, ils ne s'excuseraient pas comme ils font, ils ne soutiendraient pas leur cause avec tant de chaleur, ils ne se troubleraient pas, ils ne s'emporteraient pas si aisément. Que s'ils sont convaincus intérieurement de leur bassesse, parce que le sentiment de leur misère ne permet pas qu'ils s'aveuglent, pour perdre l'estime de leur mérite, ils ne perdent pas l'amour de l'honneur et de leur propre excellence. Notre orgueil est si grand, et le désir que nous avons d'être prisés et estimés, si violent, que nous cherchons mille moyens, mille inventions et mille stratagèmes pour attraper un peu de vent, une vaine louange, contre notre conscience. Nous prions qu'on nous dise nos fautes, quand nous avons fait quelque action, mais c'est afin qu'on l'estime et qu'on la loue. Quand nous ne pouvons couvrir un défaut, nous le confessons franchement, mais c'est afin de recouvrer par cette humilité feinte l'honneur que nous avons perdu par notre faute. Quelques-uns même, dit saint Bernard , par un merveilleux artifice de Pamour-propre , exagèrent leurs manquements et leurs imperfections, mais c'est afin de cacher ce qui en est, en disant ce qui n'est pas, et de faire en sorte qu'on n'en voie rien du tout , parce que l'excès avec lequel ils les disent n'est pas croyable. Tout cela n'est qu'orgueil , qui se cache finement sous le voile de l'humilité, et qui a honte d'être vu dans sa laideur, quand on s'aperçoit de ses finesses, comme il

reputat, scilicet vilem,vitiosum et ignobilem. S. Bern. de Profectu relig. lib. 2. c. 33.

Ci) Peccavi, et verè deliqui , et ut eram dignus,non recepi. Job. 33. 27. S. Greg. I. 14. Mor. c. 12. et l. 22.

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n'arrive que trop souvent par une juste punition, qui attire sur nous le mépris des hommes par les mêmes moyens dont on se sert pour le fuir. Car si nous rougissons de honte quand on s'aperçoit que nous voulons être loués, pourquoi ne rougissons-nous pas de le vouloir? le mal n'est pas qu'on sache que vous êtes vain, mais que vous le soyez en effet, et que l'étant et ne le voulant pas paraître devant les hommes, vous ne craigniez point de l'être et de le paraître devant Dieu.

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