III. CONSIDÉRATION
En troisième lieu , il considère que c'est pour l'amoui de lui que Jésus-Christ a voulu être couvert d'ignominie, afin de le délivrer de l'opprobre éternel qu'il avait mérité par ses crimes, et, comme l'amour esl fort reconnaissant, il désire ardemment d'avoir l'occasion de lui rendre le réciproque, et, dans ce sentiment, il trouve les mépris plus agréables que le miel et le lait, depuis qu'ils ont passé par le cœur sacré de ce cher époux des âmes. C'est ce lait délicieux que les apôtres avaient sucé des plaies de Jésus-Christ, lorsqu'ils s'en allaient pleins d'allégresse, après avoir été trouvés dignes de souffrir des ignominies pour le nom
(1) Ascendam, et similis ero Altissimo.
(2) Descendam, et similis ero humillimo.
(3) Majores divitias œstimans thesauro jEgyptiorum improp* rium Christi. Heb. 11. 2i.
de Jésus (1). Voilà quelles sont les délices des saints, qui aiment Jésus-Christ; leur plus grande passion est de faire pour lui ce qu'il a fait pour eux. Jésus, durant tout le cours de sa vie, a souffert une soif ardente ou mépris, en punition de notre orgueil; il pouvait dire, à chaque moment, ce qu'il dit à celui de sa mort : J'ai soif (2). Je brûle du désir d'être moqué, outragé et méprisé, pour réparer la gloire de mon Père. Les saints, en Tunion de cette soif, excitent en eux continuellement le même désir, et toute leur vie se passe entre ces deux mouvements d'aspiration et de respiration : d'aspiration au mépris d'eux-mêmes, et de respiration pour la gloire de Dieu. Jésus dit par la bouche du propriété que son cœur était dans l'attente du mépris, comme de la chose du monde qui lui était la plus agréable ; car nous n'espérons que ce que nous aimons, comme la crainte regarde les objets qui nous apportent de la tristesse et de la douleur (3). Les saints, pour se revêtir de son humilité, se représentent toutes sortes de mépris et d'abjections, et en font l'objet de leurs espérances ; ils les demandent à notre Seigneur, en disant souvent avec lui : Mon cœur est dans l'attente du mépris. Ah! quand sera-ce que je me verrai, pour son amour, l'opprobre et le rebut des hommes ? J'espère qu'il me fera un jour cette faveur. Jésus goûtait le mépris, et savourait avec plaisir les injures de sa passion, comme les mets les plus exquis, ainsi que Jérémie l'avait prédit par ces paroles: 11 se nourrira des opprobres et en vivra, il s'en repaîtra avec un incroyable plaisir (4). Les saints, en l'union de celte joie, se plaisent dans l'humiliation, et disent avec saint Paul: Je me plais dans mes infirmités, dans les mépris, dans Vindi-
(1) lbantgaudentes à conspeclu concilii, quoniam digni habili sunt pro nomine Jesu contumeliam pâli. Act. Apost. 5.41. {2) Sitio. Joan. 19. 28.
(3) Improperiumexspectavitcormeum,et miseriam. Ps.G5. 25.
(4) Salurabitur opprobriis. Thren. 3. 30.
gencè> dans les persécutions , et dans les détresses que je souffre pour l amour de mon maître (1). Enfin Jésus-Christ, à chaque mépris qu'il souffrait, sacrifiait son honneur au Père éternel,, et s'offrait sa justice, connu-? une victime- éternelle d'ignominie et de confusion infinie, pour satisfaire à la malice infinie de notre orgueil. Les saints, revêtus et animés de son esprit, s'unissent à son sacrifice, ils se font victimes du mépris, ils en deviennent insaliablement amoureux comme de l'objet le plus beau, le plus pur et le plus saint, et, dans cette vue, ils en souhaitent deux circonslarices qui n'ont point de bornes, l'infinité et l'éternité. Oui, mon Dieu, disentils, que je sois infiniment ravalé, infiniment humilié, méprisé et déshonoré, s'il est possible, afin d'honorer l'infinité de vos grandeurs par l'infinité de mon abjection; et, parce que vous êtes éternel, et que vous méritez un honneur éternel dans sa durée, ramassant dans mon néant toute l'abjection et tout le mépris que je puis me figurer, pauvreté, abandon, infamie, malédiction des créatures, je souhaite de demeurer éternellement dans cet état pour honorer mon créateur. Cette perfection est sublime, et l'on peut dire que c'est le plus haut point de l'amour divin; mais pour y parvenir, et ne nous point décourager à la vue de sa hauteur, il y faut aller par degrés.
!V. COINSIDKRATION.
Le premier est de ne point chercher l'honneur et l'estime des hommes, mais de les regarder comme un écueil très-dangereux à cause des naufrages que plusieurs y ont faits , pour ne s'en être pas éloignés.
Le second est de ne point se réjouir quand on est loué et honoré. Ce degré est plus haut que le pre-
(1) Placeo mini in infirmitattbus mois, in eonlumeiiis, in necessitalibws, in perseciilionibus, in angustiis 4>ro Chris lo. 2. Cor. 12. 10.
Noukt. Œuv. XiX. llJ
338 L'HOMME D'ORA-ISON.
mier, parce qu'encore qu'il s'en trouve quelques-uns qui se passent aisément des louanges et des honneurs, quand on ne les leurprésente point, néanmoins il yen a peu qui ne ressentent de la complaisance, quand on les honore, ni qui puissent dire, comme Job, qu'ils regardent le soleil de la gloire sans s'éblouir , sans en ressentir de la joie, sans baiser la main en secret, et lui faire hommage de leur cœur (1). Il y a, dit saint Grégoire sur ces paroles, différence entre les esprits humbles et les superbes : les esprits vainset orgueilleux se réjouissant quand on les loue, et ne se soucient pas si c'est aux dépens de la vérité, parce que, ne cherchant que l'honneur de la vertu , et non pas la vertu même , ils ont ce qu'ils demandent, et sont contents : mais l'humble, entendant ses louanges, en tire de la confusion, soit parce qu'il est persuadé qu'il ne les mérite pas, soit parce qu'il craint d'en faire un mauvais usage, et de perdre le fruit de ses mérites.
De là vient le troisième degré, qui est de s'affliger quand on est dans l'honneur, ainsi que saint Hilarion le pratiquait. Car ayant vieilli dans l'exercice de la vertu, et voyant que l'on venait de toutes parts au monastère qu'il gouvernait, à raison des grands miracles qu'il opérait tous les jours en guérissant les malades, et délivrant les possédés, il ne faisait que soupirer et regretter le repos deson ancienne solitude, et, comme ses disciples lui demandaient la cause de sa tristesse : Hélas! leur disait-il, il me semble que je suis devenu tout séculier, et que j'ai déjà reçu ma récompense en celte vie (2).
Le quatrième degré est de se dépouiller volontairement de tous les honneurs du monde pour embrasser l'humilité de la croix, dont nous avons d'illustres exem-
(1) Si vidi solem, ciim fulgerct, et lunam incedenlem clarè , et lœtatum est in absconriito cor nicum. Job. 31. 26.
(2) Rursùm ad seculum redii,et recepi merccdem in vità meâ. rua PP>
pies, dans les rois qui sont descendus de leurs trônes, dans les souverains pontifes qui ont renoncé à ce haut degré d'honneur, et dans les saints qui se sont dérobés des villes et des maisons religieuses où ils étaient honorés , pour se cacher aux yeux des hommes , se tirer de la foule, et s'éloigner du grand bruit, dont ils se trouvaient trop importunés.
Or, comme par ces quatre degrés on parvient au parfait mépris de 1 honneur , de mèine l'on arrive par quatre autres fort semblables, au parfait amour du mépris.