V. CONSIDÉRATION
Le premier est de supporter avec patience le rabais de nos personnes, et d'embrasser de bon cœur les occasions de mépris qui se présentent. Je ne dis pas que vous les recherchiez encore, c'est un degré plus élevé, mais seulement que vous les acceptiez avec fidélité quand elles se rencontrent : ce qui n'arrivera que trop souvent, si vous êtes soigneux d'en bien user. 0 que cette parole est bien dite ! « Ce que les autres veulent, » s'accomplira, et ce que vous désirez ne se fera point. » Ce que les autres disent sera écouté, et l'on ne » tiendra compte de ce que vous direz. On accordera aux » autres ce qu'ils demandent, et quand vous deman- » derez quelque chose, elle vous sera refusée. Les au- » 1res seront grands dans la bouche des hommes, et * Ton ne fera point d'état de vous. Les autres seront » employés en plusieurs affaires > et vous serez tenu » pour inutile. La nature s'en attristera : mais vous ne » ferez pas peu, si vous le supportez sans dire mot (1). » Suivez donc le conseil de saint Dorothée, prenez ces occasions qui se présentent, comme un remède pour guérir votre orgueil; priez pour celui qui vous les fournit, comme pour le médecin de votre âme; voyez avec quelle disposition vous recevez un commandement trop
(1) Gersoru
absolu et trop impérieux, un avertissement qui voua paraît trop libre t une correction fâcheuse et hors de raison. Considérez quels sont vos sentiments, quand vous vous figurez qu'un supérieur se délie de vous, qu'il ne va pas rondement avec vous, qui! use de réterve, et qu'il se gouverne avec circonspection en votre endroit. Si vous ne souffrez tout cela avec patience, c'est une marque que l'humilité vous manque. Prenez en bonne part tout ce qu'on vous fera , et , quoiqu'il soit fort contraire à vos sentiments, souffrez-le avec humilité et patience . c'est le premier degré de l'amour du mépris (1).
Le second est non-seulement de le souffrir , mas de le désirer, mais de le chercher, mais de le demander à Dieu, comme saint Siméon Salus, qui, étant doué d'un grand esprit, et d'une science fort profonde, demenda long-temps, dans toutes les prières qu'il faisait, de n'être jamais connu durant sa vie, mais d'être méprisé comme un fou : ce qu'il obtint.
Le troisième est de se réjouir quand on obtient ce qu'on désire, car c'est une marque que le désir a été véritable, quand la jouissance nous plaît. Plusieurs désirent le mépris en idée, lorsqu'ils sont dans la ferveur de leurs prières, qui, en faisant l'essai, changent d'affection, comme celui de la fable, qui appelait la mort pour le délivrer de sa peine, mais qui s'excusa quand il la vit présente. Si vous aimez sincèrement le mépris, sa présence vous donnera autant de joie que vous aviez de désir lorsqu'il était encore absent.
Le dernier est de s'établir par état dans cette disposition, et s'y habituer de telle sorte, que lame y trouve son repos comme dans son centre, d'où il lui semble qu'on ne la puisse arracher que par violence : et cVst le degré des parfait», comme dit saint Diadoque (2),
(!) Omne quod libi applicitum fucrit, accipe, in dulorc sus- Une, et in liumilitate tuâ palicmiam habc.
(2) S. Diadocus, l. de perf. specul, c. 95. tom, 3. Bibl. PP.
qui ne sont plus combattus des mouvements d'orgueil , mais qui ont acquis la paix par une parfaite victoire. Qu'y a-t-il de plus heureux que celui qui a acquis cette perfection ? on peut dire qu'il est arrivé au port de la félicité, et qu'il jouit d'un calme perpétuel (1). Si vous n'y êtes pas encore parvenu, efforcez-vous de le faire au plus tôt; la grâce ne vous manquera pas, si vous ne manquez vous-même à la grâce.
(1) Anima quœ sic se habet quid polest esse beatius? Qui ta- Sis est, is in portu continua sedet ab omni tempestate liber, cj «blectatur fîreuitale cogilalhm v.S. Chrjrsost. in Gènes»