I. CONSIDÉRATION
Saint Bernard remarque fort à propos que celui qui est véritablement humble , ne veut pas être estimé humble, mais vil et abject , que sa joie est d'être méprisé, et qu'il n'y a qu'un point où il est saintement superbe, c'est qu'il méprise Péclatet l'honneur, et se contente des choses du monde les plus petites et les plus basses (1). Ce sentiment naît de la connaissance qu'il a de son néant et de son indignité, qui fait que, se méprisant lui-même, il croit que toute sorte d'abjection lui est due, et, quoiqu'on lui donne, pour vil et petit qu'il soit, il ne l'estime point au-dessous de son mérite. D'ailleurs, comme il fuit l'orgueil, et qu'il s'éloigne tant qu'il peut du faste et de la vanité du sied *, il rejette tout ce qui pourrait nourrir ce vice dans son âme, comme font d'ordinaire les choses qui sont honorables, riches, et précieuses dans l'estime des hommes : et, tout au contraire, l'usage des choses viles ot abjectes étant fort propre à conserver l'humilité, l'amour qu'il a pour cette vertu, fait qu'il les aime et les recherche. Un habit simple, un logement pauvre et
(1) Virtus humilis vilis vult reputari , non humilis praedicari. Gaudet contemptu suî, hoc solo saoè superbus quôd laudes contemnit. S. Bem. serm. 16. in Cant.
incommode, des viandes grossières et de peu de prix, une occupation basse , un office vil , en un mot (ont ce qui. porte abjection aux yeux du monde, c'est ce qu'il aime et ce qu'il tient volontiers autour de soi, non par lâcheté de cœur, ou par bassesse d'esprit, mais par une générosité chrétienne, qui le remplit de l'estime et du désir des choses célestes, et ne lui laisse que du mépris pour les grandeurs de la terre. C'est la raison que saint Paul apporte de ce courage héroïque avec lequel les premiers disciples embrassaient l'ignominie de la croix. Vous vous étonnez, dit-il, de nous voir si contents dans la pauvreté, dans l'humiliation, dans les opprobres, dans le dénûment de tout ce que les hommes estiment : c'est que nous ne considérons pas les choses visibles, nous ne les regardons pas comme choses grandes, dignes de notre estime, nous n'y mettons pas notre cœur; nous l'élevons aux choses invisibles, que nous attendons un jour comme le prix de nos travaux. Car ce qui est visible et ce qui tombe fous les sens, est temporel, et finit avec la vie; mais c qui est invisible, n'a point de fin; c'est un bien immuable, qui a l'éternité pour sa durée (1). Ces raisons, étant bien considérées, suffiraient pour nous faire aimer l'abjection, et nous obliger à prendre pour nous , quand il est en notre choix, ce qu'il y a de plus vil, comme le plus convenable à notre néant. Mais l'exemple que Jésus Christ nous en a donné, a je ne sais quoi de plus doux et de plus fort que toutes les raisons, pour no s y porter avec amour; c'est pourquoi il fa; ;t arrêter principalement notre vue sur ce beau modèle, pour en contempler les plus riches traits.