VI. CONSIDÉRATION
Le cinquième est le plaisir qu'il prenait, durant sa vie mortelle, aux offices les plus vils et aux actions les plus ravalées. Car pendant qu'il vécut en son particulier , il demeura toujours dans la maison de ses parents, leur rendant une très-soumise obéissance , les excitant intérieurement, et leur inspirant la hardiesse de lui commander, qu'ils n'eussent osé prendre autrement; et faisant, de son propre mouvement , plusieurs choses que le respect les empêchait de lui dire. Aux fêtes principales de l'année il allait à pied de Nazareth en Jérusalem, distance d'environ trente lieues, pour assister à l'office divin , et rendre hommage à son Père. Le jour du Sabbat il se trouvait à la Synagogue, où les docteurs de la loi expliquaient quelques points de l'Écriture , se mettant en un lieu bas avec le peuple, et écoutant leurs enseignements avec attention et révérence. Le reste du temps il vaquait tantôt à la prière , et tantôt à l'action, employant une grande partie de la nuit à l'oraison, et le jour au travail des mains , ne sortant de la maison que rarement et quand la nécessité l'y obligeait ; il
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marchait toujours la vue basse, d'un pas grave et posé, ardantg, partout une singulière modestie, fuyant les amusements et les entretiens inutiles, et se retirant promptement, pour s'employer à son exercice ordinaire, qui était de servir saint Joseph, et de le soulager dans le métier de charpentier, qu'il exerçait pour gagner sa vie. Qui le croirait, à jugev selon le sens humain , que ce fut là une vie digne de Dieu ? mais ce qui est folie et bassesse aux yeux des hommes , est sagesse devant Dieu , qui nous découvre dans celte conduite un secret important de la vie spirituelle, savoir que l'éminence de la vertu ne consiste pas à faire des actions éclatantes devant le monde, mais à s'humilier profondément à l'imitation de Jésus-Christ, qui a passé trente ans dans la maison d'un pauvre artisan, et qui s'est occupé les trois dernières années de sa vie à guérir les malades, à instruire de simples pêcheurs , à prêcher FÉvangile aux pauvres, et à délivrer les possédés de la tyrannie du démon. Formez-vous sur ce modèle, et, s'il est en votre choix, portez-vous plus volontiers à ces exercices de la vie chrétienne où l'humilité s'exerce, qu'à ces emplois honorables qui ont souvent plus de parade que de fruit. Dans les offices humbles et bas on sert Dieu plus purement, aux dépens de la nature, qui donne là ses droits et ses sentiments, au lieu que les grandes charges flattent nos inclinations , et nous tiennent lieu de salaire comme des récompenses de la vertu. Dans les emplois ravalés on sert Dieu plus tranquillement, et avec moins de trouble et d'inquiélude. On y est à couvert de l'enfle, et, s'ils demandent plus de travail de corps, ils nb ^argent point l'esprit de grands soins, mais ils lui donnent la liberté de s'élever à Dieu , sans le laisser dans l'oisiveté. Au contraire, les grandes charges sont onéreuses et pesantes , et depuis qu'on y est engagé, on veut y satisfaire avec estime', quand on y devrait employer toutes les forces du corps et de l'esprit; il y faut perdre l'élude'; la contemplation, la prière et le repos. Un abîme tire l'an
tre , et on se trouve dans un labyrinthe d'affaires , dont l'issue devient impossible , ou du moins très-difficile. Dans les petits offices on sert Dieu plus saintement et plus innocemment; on ; 3t moins exposé aux occasions dangereuses, moins agité de passions , moins tenté de vaine gloire. Un pauvre petit officier aie contentement de servir au bien de sa communauté , et d'agir pour la même fin, d'où les grandes charges tirent leur recommandation; si ce n'est avec autant d'honneur, c'est avec autant ou plus de charité, d'où procède le mérite, s^ns s'exposer à la perte de l'humilité , qui court grand risque dans les occupations honorables. Et puis le service qu'il rend est d'autant plus considérable , qu'il se trouve peu d'esprits assez humbles et assez dégagés de tout sentiment humain, pour se donner à ces bas offices. Et d'ailleurs il a moyen d'acquérir de grands mérites, qui naissent des bons exemples et des bons offices qu'il rend à tous. S'il a de grandes qualités qut demeurent cachées et inconnues, il est ravi de cette rencontre, qui l'exempte des conversations, des entretiens, ùlj applaudissements, qui sont les écueils de la vertu. Si son mérite est connu , ô que cet exemple d'humilité est efficace pour réprimer les mouvements de l'ambition , qui se glisse insensiblement dans les esprits sous un prétexte de zèle et de charité! il jette la confusion sur le visage de ces petits suffisants , qui ne savent pas honorer les charges, et qui se confessent eux-mêmes si faibles , qu'ils en veulent tirer leur recommandation. Tous ces avantages, étant bien considérés, vous donneront de l'amour pour les emplois les plus vils, et ce! amour vous servira de contrepoids et de remède : de contrepoids, si vous êtes élevé en honneur ; de remède, si vous êtes attaché à un emploi moins éclatant: vous persuadant qu'il n'y a rien de bas ni de faible en tout ce qui s'entreprend pour la gloire de Dieu, et qu'une fin si sublime relève ce qui paraît ici de plus abject , avec autant d'éminence que votre abaissement aura été plus profond. ,.