II. CONSIDÉRATION
Secondement, qui peut dire avec quelle douceur il les traite à l'oraison , qui est, à vrai dire, cette terre des saints, où le lait et le miel coulent en abondance. La
(1) Panem de cœlo prœstitisti illis sine labore , omne rîelcctamentum in se habenlem, et omnem saporis suavitatem. Substantia cnim tua dulcedinem tuam, quam in filios habes ostendebat, et deserviens uniuscujusque voluntati, ad quod quisque volebat convertebatur. Sap. 16. 20.
(2) Gustate et videte quoniam suavis est Dominus. Ps. 33. 9. (3, Suavitatem hu jus Sacramenti nullusexprimere sufficit, per
quod spiritualis dulcedo in suo fonte gustatur. S. Thom.op. 57. (4) Et quid vultis ? quid queeritis ? cor meum et caro mea exsultaveruiiî in Deuni vivuu».
facilité qu'il montre à exaucer leurs prières , et quelfois même à prévenir leurs désirs, la tendresse avec laquelle il les caresse et les console, la douceur de ses entretiens, la joie, la paix, la tranquillité qu'il leur donne dans ce saint exercice, sont des marques visibles de cette ineffable bonté, qui leur fait, pour ainsi dire, commencer leur béatitude parmi les misères de la vie. Car, comme dit Cassien , qu'y a-t-il de plus propre ou de plus convenable à la béatitude que la joie et la paix, qui établissent l'âme dans un calme perpétuel (l)?Or c'est par l'oraison que nous entrons dans cet heureux état, et que s'accomplissent en nous ces amoureuses promesses. « Voilà que j'ai créé un ciel nouveau » et une terre toute nouvelle. Vous ne vous souvien- » drezplus des misères passées, l'image n'en blessera » plus votre cœur; mais vous serez dans une joie et dans » un ravissement continuels pour les merveilles que » j'opérerai en vous(2). Et derechef: 11 n'y aura plus » en ce lieu que joie , qu'allégresse, qu'actions de grà- » ces, que bénédictions, et que jours de repos, qui ne » seront point interrompus (3). Et ailleurs : Le soleil » ne s'éclipsera plus sur vous, la lune ne changera • plus de visage. Le Seigneur finira les jours de votre » deuil, et fera lui-même un jour perpétuel: jour si » clair et si serein qu'il approche bien près du jour de » la gloire (4). Car, comme dit Gerson (5), l'âme qui est
(1) Quid ta m proprium verse beatitudini, quàm tranquillitas jugis, et gaudium sempilernum ? Cass. coll. 1. c. 13.
(2) Ecce ego creo cœlos novos et terram novam, et non eruut in memorià priora, neque ascendent super eos;sed gaudebilis, et exsultabitis usque in sempiternum, in his quœ ego creo. Is. 65.
(3) Gaudium et laelitia invenieotur in eum gratiarum actio , et vox laudis, et erit menais ex mense, et sabbatum ex sabbato. Isa. 6J.
(4) Non occidet ultra sol tuus, et lima tua non minuetur : sed erit Dominus in lucem sempiternam, et complebuntur dies luctùstui. ls.60,
(5) Girson.Fide lom. 3. de Theolog.Myst. pract.consider. 42.
unie à Dieu dans l'oraison , est unie au souverain bien, parce qu'en effet Dieu est son bien souverain , son cen tre, sa fin et sa perfection. Qu'est-ce donc qu'elle pourrait désirer davantage ? où pourrait-elle étendre ses vœux? Il n'y a dans l'âme que trois sortes de puissances, la concupiscible, l'irascible et la raisonnable. Chacune de ces puissances a son poids et son inclination. La faculté concupiscible tend à ce qui est bon. La raisonnable tend à ce qui est vrai, l'irascible , à ce qui est grand et relevé; et c'est par ce moyen que l'âme s'élève à la sainte Trinité, dont elle porte la ressemblance. Nous attribuons la bonté au Saint Esprit, et c'est là que tendent les puissances concupiscibles. Nous donnons la vérité au Fils , et c'est là que les puissances raisonnables se portent. Nous approprions au Père la majesté , la gloire et la force, et c'est là que les puissances irascibles aspirent. Quand donc ces trois puissances sont unies à leur objet suprême, et que leurs inclinations sont pleinement satisfaites, il est vrai de dire que l'âme est parfaitement contente, et qu'elle jouit d'un parfait repos. Car enfin, comme j'ai dit, Dieu est la fin de l'âme , et sa dernière perfection; il est son centre et le lieu naturel où tous ses désirs trouvent leur repos. Donc, au point que l'âme se quitte même:Vt s'anéantit pour passer en Dieu, qui est son salut, elle ne s'appuie plus sur elle-même, ni sur aucune autre chose; mais elle adhère uniquement à Dieu comme à sa vraie douceur, sa vérité ,sa gloire (1). Elle peut dire à l'égard du premier : Mon âme a refusé toutes les consolations de la terre; je me suis souvenue démon Dieu, et ce Sauveur m'a comblé de joie. Elle peut dire à l'égard du second : Je fais étal de ne savoir que Jésus-Christ cru-
(l) Caus eryù est finis animae, et ultima ejus perlectio, ipse est velut centrum et locus naturalis omnium desideriorum ejus. Dùm eigo in se déficit anima in salulare Dei , velut ad nihilum redacta, nullijam alteri, nec sibimet innititur, sed soli Deo ut suae dulccdini, ut suae veritati, ut su;egIorificationi, etc. Gcrson, l. 3. de theol. mysl. pract. consid. 42,
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cifie , et d'embrasser une sainte folie pour l'amour de lui. Elle dit au regard du troisième : Que celui qui se glorifie, se glorifie au Seigneur. Donc elle ne peut aller plus avant; donc elle ne peut rien désirer davantage ; donc elle est dans un plein repos , possédant tout en Dieu, et méprisant tout hors de Dieu. Et cela, dit saint Augustin (1), n'est-ce pas entrer dans la joie du Seigneur, et jouir par avance des délices du paradis ? Quand tous les troubles et mouvements de lachaircessent, quand toutes les images de la terre, des eaiix, de l'air et des cieux s'effacent, quand l'âme demeure dans le silence et s'oublie elle-même , quand elle s'élève au-dessus de toutes les visions et de toutes les révélations, de toutes les prophéties et de tous les miracles , et , enfin , quand toutes les créatures se taisent, et qu'il n'y a que Dieu seul qui parle , et qui ravit tellement l'esprit qui le regarde , qu'il semble posséder toutes les joies de l'éternité en un moment, n'ertrez-vous pas dans la joie de votre Seigneur (2) ?