‹ L'homme d'oraison (volume 4)Chapitre 188 sur 201 · II. CONSIDERATION · texte numérisé non relu

II. CONSIDERATION

Car, premièrement, c'est l'esprit de notre vocation» Dieu nous a appelés, dit S8int Paul , £ la douceur et à la paix(l). Nous ne sommes chrétiens que pour servir Dieu en esprit d'humilité et de douceur. Je vous prie , mes frères t moi qui suis prisonnier pour Jésus-Christ, de vivre comme il est bienséant à votre vocation , avec Loute soumission et mansuétude (2). Nous avons pour maître celui qui a effacé les péchés du monde , non parla force du lion , mais par la douceur de l'agneau, et qui en porte les caractères, par un heureux anagramme, jusque dans son nom (3). L'esprit qui nous anime est un esprit d'amour , qui descendit sur le Fils de Dieu en forme de colombe , symbole de la douceur qu'il devait inspirer à ses disciples, et de la loi d'amour qu'il leur devait enseigner (4). C'est ce qu'il voulait dire à ses apôtres, lorsqu'ils lui demandèrent permission de faire descendre le feu du ciel sur les Samaritains, qui lui refusaient rentrée de leur ville et de leurs cœurs '.Vous ne savez de quel esprit vous êtes (5). Votre zèle est trop amer : ce n'est pas là mon esprit, ce n'est pas celui de mes disciples, dit saint Bonaventure sur ces paroles : L'esprit de Jésus-Christ est un esprit de douceur, et, par suite, celui quia l'esprit de Jésus-Christ , ne doit point rechercher la vengeance, mais se montrer patient et débonnaire (6). Mon esprit

(1) In pace vocavit nos Deus.

(2) Obsecro vos ego vinctus in Domino, ut digne ambuletis vocatione quâ vocali estis , cum omni humilitate et mansueludine.

(3) I IJTflûç ffU 'o ClÇ»

(4) Lex clementise in linguâ ejus.

(5) Nescitis cujus spiritùs estis.

(6) Spiritùs cnim Christi est spirilus mansuetudinis... Et idcô quispirilum Christi habet, non débet expetere vindictain, sed exhibere patienliam.

est plus doux que le miel (1). Voilà quel est l'esprit de Jésus. L'esprit du Seigneur s'est reposé sur mo/, parce qu'il m'a consacré d'une onction divine pour annoncer sa parole aux débonnaires (2). Voilà quel doit être l'esprit de ses disciples. Ce glorieux martyr, nommé Vitus, qui, sous la persécution de Dioclétien , donne sa vie pour Jésus-Cbrist, à l'âge de douze ans, ayant parlé à cet injuste persécuteur avec une généreuse liberté, le tyran le reprit, et, lui reprochant son emportement, Vous êtes en colère , lui dit-il, la passion vous a fait perdre le respect. Mais l'enfant lui repartit avec une admirable présence d'esprit :Vous ne nousconnaissez pas : nous autres chrétiens , nous ne sommes point colères, parce que nous avons reçu de Jésus-Christ l'esprit de simplicité. Nous imitons la douceur de la colombe ; car le maître qui nous a instruits est bon de sa nature t grand en pouvoir , doux , simple , et modéré dans ses mœurs. C'est pourquoi ceux qui veulent être ses disciples, doivent être, comme lui, débonnaires et humbles de cœur, et non pas colères (3).

II!. CONSIDÉRATION

Secondement, c'est toute la force d'un chrétien, qui a beaucoup d'ennemis à combattre, beaucoup de difficultés à surmonter, s'il veut vivre selon l'esprit de Jésus-Christ; or pour vaincre tout ce qui s'oppose aux desseins de la grâce, la douceur lui est infiniment nécessaire: nécessaire dans l'action, pour éviter l'empres-

(1) Spiritus meus super mel dulcis. Is. 61. 1.

(2) Spifitus Domini super me, eo quod unxerit Dominus nie : ad annuutiandum raansuetis misitme.

(3) Nosiracundi non sumus,quiasimplicitatis spiritum, Christo largiente, aceeptmus : columbaemansuetudinem imitamur. Magister enim nosïer,qui nos docuit, naturà est bonus,potestate magnas, simplicitale modeslus, atque ideircô qui ejus discipuli volunt fieri , mites et humiles debent esse, non iracundi. Surius, in ejus VUâ, 15. Junii.

sèment et le trouble que la multitude , ta qualité et le mauvais succès des affaires ont coutume d'apporter; nécessaire dans la souffrance, pour adoucir l'amertume de cœur que causent les contradictions, les maladies, les injures et les disgrâces de la fortune; nécessaire clans la conversation, pour supporter les défauts du prochain, souffrir les imporlunités , corriger ses vices, et étouffer les sentiments d'aversion , qui ne sont que trop fréquents; nécessaire dans nos propres fautes et dans nos mauvaises humeurs, qui troublent souvent la tranquillité de l'esprit; nécessaire même pour suivre la conduite de Dieu sur nous, et porter les opérations de la grâce, qui, étant toutes si contraires à l'amour- propre j ne tendent qu'à le faire mourir, et ne le peuvent faire qu'avec violence. C'est en cela que consiste l'utilité et l'excellence de cette vertu. C'est un art merveilleux qui nous enseigne le moyen d'adoucir et d'apprivoiser, pour ainsi dire, tous les maux. L'art et l'industrie des hommes a trouvé le moyen d'apprivoiser les bêles farouches; mais l'homme débonnaire est un merveilleux artisan , qui a trouvé l'invention de dompter les misères de la vie , et de les apprivoiser. La douleur, la pauvreté, l'ignominie, la prison, l'exil et les plus funestes malheurs perdent en sa présence tout ce qu'ils ont d'horrible, et deviennent doux et supportables (1). C'est pourquoi le Prophète-Roi dit qu'il est maître de la terre, et qu'il jouit d'un repos délicieux, parce qu'étant victorieux de ses passions, il a la paix au-dedans (2); et, cédant humblement à tous, il a la paix au-dehors; si bien qu'une âme chrétienne qui est vraiment débonnaire, est comme le ciel, qui

(1) Lconibus magister manum insertat : tignm suus custos osculatur. Sic sapiens est artifex domandi mala. Dolor, egestas, ignominia-, carcer et exsilium, et caetera horrenda cura ad hune pcivenerunt, mansueta sunl. Senec. ep. 85.

(2) Maosueti haereditahunt terram, et deleotahuntur la uiultitudine paci».

LECTURES SPIRITUELLES. 4ii

voit tous les orages et les météores fâcheux au-dessous de lui. Elle ne se trouble jamais, et, quoi qu'il arrive , elle ne perd jamais la paix de l'esprit. Bien loin d'être vaincue, elle gagne tout le monde, amis et ennemis, parce qu'elle fait du bien à tous. C'est un bel arbre, qui ne rend que des fruits et des fleurs, quand on le bat ou que les vents le secouent; c'est un vase plein de parfum , qui ne répand jamais plus d'odeur que quand on le rompt. C'est un aimant qui attire les cœurs plus durs que le fer, et les élève vers le ciel : Mon fils, faites toutes vos actions en esprit de douceur, et vous vous rendrez par là plus aimable que par toute la gloire (1). Vous gagnerez tous les cœurs ; vous les attirerez à vous ; vous les attirerez à Dieu. La conversion du Japon a commencé par un acte de douceur, que pratiqua le Frère Jean Fernand, compagnon de saint François Xavier, essuyant doucement un crachat , qu'un insolent lui avait jeté au visage, sans témoigner aucune altération de cet auront. Un trait de mansuétude vaut un miracle pour persuader la foi, et pour établir la vérité de notre religion.

IV, CONSIDÉRATION

En troisième lieu, c'est le plus puissant ressort de la perfection chrétienne. C'est l'éloge que le Sage donne à Moïse, mettant toute sa sainteté en deux points, c'est à savoir, la fidélité envers Dieu et la douceur envers les hommes. Ces deux vertus furent les deux principes de sa sanctification, et les fondements de son élection (2). Par la fidélité, il était tout à Dieu; par la douceur, il se donnait tout au prochain; l'une le disposait à obéir aux volontés de Dieu; l'autre, à gouverner les

(1) Fili, in mansueludine opéra tua perfice , et super gloi k m aominum diligeris. Eccli. 3.

(2) In tide et lenitale sanctum fecil illum, et elegit eum ex

ornai canjc.

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hommes. Sans la première, il ne pouvait contenter son souverain maître; sans la seconde, il ne pouvait satis faire à ses sujets; sans l'une et l'autre il ne pouvait être saint. En effet, si, pour être saint, il faut régler tous les mouvements du cœur, et tenir ses passions sous la raison, les débonnaires, dit saint Basile, s'ont ceux qui sont exempts de trouble, et qui ne laissent aucun lieu aux mouvements déréglés de l'âme : s'il faut vaincre le mal en faisant du bien, et empêcher que le prochain ne souffre aucun préjudice, c'est à quoi la douceur travaille, tâchant de faire tout le bien qu'elle peut, et de ne nuire jamais à personne; s'il est nécessaire de s'unir infiniment à Dieu, la douceur est le nœud de la familiarité divine. C'est elle qui fait que Dieu nous conduit, et qu'il nous enseigne ses \ oies : Il conduira les humbles dans la justice, il enseignera ses voies à ceux qui sont doux (1). C'est elle qui fait qu'il nous écoute : La prière des humbles et des miséricordieux vous a toujours été agréable (2). C'est elle qui nous dispose à écouter sa parole : Recevez avec docilité la parole qui a été entée en vous, et qui peut sauver vos âmes (3). C'est elle qui nous rend dignes de sa protection : Il rendra la justice aux pauvres , il sera le vengeur de» hommes sans défense {A). C'est elle qui nous le rend favorable au jour du salut '. Il glorifiera les humbles dans le salut (5). C'est elle qui attire les grâces du ciel : // répandra ses faveurs sur les humbles (6). C'est elle qui nous maintient dans la possession de tous les biens du ciel , et surtout de l'amour divin, qui est la source de tous les biens. Car

(1) Diriget mansuetos in judicio, docebit miles vias suas. Ps, 24. 10.

{2) Humilium el wansuetorum semper tibi placuit deprecatio. Judith. 9. 16.

(3) In mansuetudine suscipite insitum verbum. Jacob. 1. 21.

(4) Arguel in œquitate pro mansuetis Icrrœ. Is. 11.4.

(5) Exaltavil mansuelos insalutem. Ps. 149. 4.

(6) Mansuelis dabit graliam. Prov. 3. 34.

la douceur chrétienne n'est autre chose que le plus pur esprit de la charité; et, par conséquent, c'est la sainteté même, et la perfection de l'esprit, puisque la douceur de la charité est la vraie sainteté ; que dis-je, la vraie sainteté ? la divinité même n'est autre chose que la douceur incréée , la débonnaireté par essence (1).

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