V. CONSIDÉRATION
D'où je conclus que la douceur est le caractère des saints et la marque de la prédestination. Car nous voyons par expérience que tous ceux qui excellent dans la crainte de Dieu et dans son divin amour, sont extrêmement débonnaires, prêts à pardonner les injures, prêts à se réconcilier, et à bannir du fond de leur cœur toute amertume et aliénation d'esprit, prêts à faire du bien à ceux qui font du mal , et à répandre, selon le conseil de Jésus-Christ, des charbons ardents sur la tête de leurs ennemis. Tel fut le patriarche Abraham, qui, pour apaiser la colère de Dieu irrité contre les désordres infâmes de Sodome et de Gomorrhe, employa tant de vœux et de prières pleines de soumission et d'humilité, feignant d'abord, par une douce et ingénieuse charité, de ne prétendre que le salut des gens de bien, qui ne devaient pas être enveloppés dans le supplice des méchants ; et puis un peu après demandant la grâce des criminels, en faveur des innocents, en diminuant le nombre jusqu'à six fois, et faisant autant de fois changer la sentence du juge : tant il était porté à la clémence, et tant il avait de crédit auprèa de Dieu, source de toute douceur, qui l'excitait intérieurement à prier pour de si abominables pécheurs. Tel fut le patriarche Joseph, qui pleura de tendresse
(1) Vera sanctitas est ipsa charitatis lenitas, imô ipsa divi* oitas , ut fncreata et essentialis lenitas. Cornel. à Lap. in c. Eccli. 45, 4
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sur le sein de ses frères, qui l'avaient si maltraité et vendu comme un esclave. Tel le législateur des Hébreux, qui mérita cet éloge de la bouche de Dieu même : Moïse était le plus débonnaire de tous les hommes qui vivaient sur la terre (1). Tel le Prophète-Roi, qui porta la persécution de Saiil avec tant de douceur, qu'il ne craint pas de la représenter à Dieu , pour le fléchir, et obtenir de lui ce qu'il demande : Souvenez-vous , Seigneur, de votre serviteur David, et de toute la douceur au'il a exercée envers ses ennemis (2). Que dirai-je des apôtres et des premiers chrétiens, qui vivaient parmi leurs persécuteurs, comme des agneaux parmi les loups, bénissant ceux qui les chargeaient d'opprobres, et priant pour ceux qui leur ravissaient les biens , l'honneur et la vie? On nous maudit, et nous bénissons; on nous persécute , et nous le souffrons; on nous blasphème, et nous répondons par des prières (3). Que dirai-je des saints, qui ont marché sur leurs pas, et qui nous ont laissé de si rares exemples de la débonnaireté chrétienne ? y a-t-il rien de plus admirable que ce que lit sainte Catherine de Sienne, entreprenant de servir une pauvre veuve qui avait un chancre sur la poitrine , si puant et si horrible, que personne n'osait en approcher? cependant la sainte fille la servait avec une douceur et une joie incroyable ; de quoi le diable crevant de dépit, troubla tellement l'esprit de la malade, qu'elle se mit à invectiver contre sa bienfaitrice, tournant sa charité en haine, sa douceur en fiel, et ses services en injures, jusqu'à la calomnier et à i'accuseï comme une fille de mauvaise vie, sans que la sainte se refroidît tant soit peu, ou diminuât en aucune sorte le
(l)Erat Moyses vir mitissimus super omnes bomines qui mo* rabantur in terra. Num. 12. 3.
(2) Mémento, Domine, David, et omnismansueludinisejus. Pi 131. 1.
(3) Maledicimur, et benedicimus ; persecutioncm nalimur, et tuslincmus ; blasnhemamur, et obsecranius. t. Cor, 4. 12.
soin qu'elle prenait pour la contenter. Ce seul exemple n'est-il pas capable de nous donner de la confusion et de nous, humilier, nous qui ne pouvons souffrir une petite froideur, sans nous plaindre et murmurer? 0 que notre faiblesse est grande! ô que nous avons peu de vertu! 6 que nous sommes éloignés de l'esprit de '^sus et de Marie (
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