I. CONSIDERATION
Saint Jérôme dit que la première vertu d'un religieux est de mépriser le jugement des hommes, et de ne perdre jamais le souvenir de ces paroles de l'Apôtre : Si je cherchait encore à plaire aux hommes Je ne serais pas serviteur de Jésus- Christ (1). Ce que dit ce Père, d'un religieux qui a quitté le monde, je le dis d'un chrétien qui est engagé dans le monde. Sonpre mier devoir, s'il veut être serviteur de Jésus Christ, est de mépriser le mépris, et de n'être point honteux de faire ce qu'il a fait, ni de vivre comme il a vécu lorsqu'il était parmi les hommes. C'est la première ciiose que l'on enseignait aux catéchumènes, avant que de lesadmeitre au baptême ,et saint Augustin dit qu'on commençait à les instruire par le signe de la croix, que l'on faisait sur leur front , qui est le siège
ft) Si aoiiue hojniuibus plucerern, Chtisti servus ûrm essem. Prima virtus monaohi, est centemoere hominurc jud/^ia,etsemper Apostoîi recordari dicautis : Si aahuc hominibys p'acerem, Christi servus non essem. S. Vi.€*ou. ep. <id Pammuchium.
lie ia. pudeur, pour leur apprendre à ne point rougu du nom chrétien, ni de la profession qu'ils faisaient d'être disciples de Jésus-Christ. C'était comme leur première -conception, selon la pensée de ce grand saint, par laquelle l'Église les formait dans son sein , .vant que de les enfanter par le baptême (1). C'était la marque de leur profession et de leur foi. On leur mettait le signe de îa croix sur la plus éminente et la plus belle partie du corps, comme Ton met les armes du prince sur le frontispice du palais où il doit entrer; et quand on leur demandait s'ils croyaient en Jésus- Christ , ils l'avouaient aussitôt , et , en même temps , ils faisaient sur leur front le signe de la croix, pour dire qu'étant disciples d'un Dieu crucifié, ils n'avaient point de honte de s'humilier comme lui, de souffrir les opprobres comme lui, et de mourir même, s'il était nécessaire, comme lui. Voilà quelle doit être la disposition d'un vrai chrétien, qui veut parfaitement accomplir tous les devoirs de sa condition. 11 ne doit point tenir à déshonneur de vivre comme le Fils de Dieu, puisque c'est en cela que consiste l'essence du Christianisme; et s'il donne lieu à cette honte criminelle, il est indigne du nom qu'il porte, il ne mérite pas d'être mis au nombre des fidèles, il n'en a pas l'esprit (2).
Car, premièrement, c'est faire outragea la religion qu'il a établie, et déshonorer la sainteté qu'elle professe, vu qu'il n'y a personne qui cache la condition qu'il a embrassée, sinon ceux qui exercent des métiers infâmes , q'ie les lois défendent et que la justice punit,
À-t-on jamais vu un soldai tenir à déshonneur de por-
(1) Nondùm per baptismum renali estis,sed percrucis signum in utero sanctae matris concepli estis. S. Aug. llb. 2. de Symbolo Catechum. c. 1.
(2) Si dixerimus catéchumène : Credis in Chrislum? respondet : Credo, et signât se cruce Chrisli. Portât in i'ronte, et «ou mtbescit de cruce Domini sut; S, Aug. tract. 11. m Juannem.
ter l'épée ; un juge , de rendre justice ; un magistral d'exercer sa charge ? Les artisans mêmes font leur métier , pour vil et ravalé qu'il soit , à la vue de tout le monde, sans rougir, sans se cacher, sans se dérober aux yeux des hommes : et un chrétien rougira de montrer ce qu'il est , et de faire les fonctions et les exercices propres de son état? L'honneur est dû à la vertu: le déshonueur est la peine du péché. Est-ce donc un crime de pardonner les injures, de visiter les hôpitaux , de communier souvent, de (aire pénitence, de participer aux sacrements, qui sont les sources delà grâce ? Lorsque la religion chrétienne était un objet de scandale aux Juifs et de mépris aux Infidèles, les martyrs faisaient gloire de souffrir la persécution des tyrans, et de porter sur leurs corps les marques de leur foi empreintes avec le fer et le feu : et cet invincihle courage avec lequel ils faisaient profession du christianisme, était , comme dit Tertullien, le plus glorieux témoignage de leur innocence, et la plus visible preuve de la bonté de leur cause. La nature, dit ce fort esprit % a attaché la crainte et la honte au péché, comme des marques publiques de son infamie, il n'appartient qu'aux méchants de rougir, et de craindre le reproche de leur mauvaise conduite. Ont-ils commis quelque crime, iis sont infiniment aises de le pouvoir celer; sont-ils découverts, iis tremblent; sontils poursuivis , ils cherchent des lieux de retraite pour se cacher; sont-ils pris et accusés, ils nient tout avec opiniâtreté ; sont-ils appliqués à la torture, à peine peut-on par la force des tourments arracher de leur bouche la confession de leurs crimes; lors même qu'ils se voient convaincus et condamnés sans ressource , ne pouvant plus désavouer le mal qu'ils ont commis, et ne voulant pas en souffrir la honte , ils s'en déchargent sur le destin et sur les astres (1). Mais un
(1) Gesiiimt latere, devitant apparere , trépidant deprehensi, negant accusati, ne torli quidem facile aut semperconfitentur.
chrétien fait il rien de semblable (1) ?ïl ne rougit poini de l'être, Une s'en repent point; si on le lui reproche, il s'en glorifie; si on l'en accuse, il ne s'en défend point, si on l'interroge, il ie confesse franchement; si on le condamne, il remercie ses ju^es (2). Quel est donc cet étrange mal qui n'en a point les qualités ? ni crainte, ni houle, ni difficulté de confesser ce qu'il est, ni le regret de l'être, ni les plaintes de ce qu'on lui fait souffrir. Quelle sorte de mal est ceci, dont le coupable se réjouit , dont la dénonciation est le co/nble de ses désirs; le reproche, sa gloire; le châtiment, sa fr licite et son bonheur (3)?
C'est ainsi que ces grands courages triomphaient de ia mauvaise honte, se glorifiant d'être serviteurs de Jésus-Christ, lorsque la croix était encore un signe de contradiction que le monde el l'enfer tâchaient d'àracher, lorsque le nom chrétien était, au jugement des hommes, une infamie publique; sa profession, uû crime d'état; sa vie, un scandale; sa doctrine, une folie; la mort, un sacrifice d'expiation : et maintenant que les christianisme est en honneur par toute la îsrre; que l'Église, qui est plus belle que ia lune, a presque fermé son croissant par îe cercle de l'univers; que la croix est le plus superbe ornement des rois, et qu'elle paraît sur leur front plus éclatante que toutes les pierreries de leur diadème (4), ceux qui font gloire de por-
Ceriè damnât) mœrent, dinumerant in semctipsôs, mentis maJ<r impetus vel fato vel aslris imputant; uolunt enim suuin esse, quia malum agnoscunt, TertuU c\ 1. Jpolog.
(1) Christiàtius verô quid simile ?
(2) Neminem pudet, nemiuem pjenitet, nisi plané relrô non fuisse. Si denotalur , gloriatur, si accusalur ; non défendeur; interrogatus vel uitrô confitetur, damnalus gracias agit. Ibidem.
(3) Quid hoc maii est? cu.jus reus gaudet , cujus accusatio volum est , et pœna félicitas. Ibidem
(4) Jam in fionlibus regum preliosius estiignum ciucia <±uàm jîuuuia diadematis. S* 4ug* in Fs. 73.
ter îe nom de chrétiens , ont honte d'en produire les œuvres, et par un étrange désordre, depuis que la grâce de Jéftus-Chrisl a changé ses persécuteurs en chrétiens, la corruption des mœurs change aujourd'hui ies chrétiens en persécuteurs et en tyrans , qui décrient sa vertu, et qui font des actions de piété un sujet de scandale, comme les juifs, et de mépris, comme les gentils. N'est-ce pas déshonorer la religion, et dire ouvertement que ses maximes sont mauvaises, puisqu'elles n'apportent que de la honte à ceux qui les pratiquent? Quand je vois un chrétien, un disciple de l'Évangile, rougir dans les compagnies , quand on lui reproche qu'il est chaste, comme s'il avait commis un adultère ; fuir la vue des hommes quand il s'approche des sacrements, comme s'il voulait profaner les autels; n'ai-je pas raison de demander quel bien c'est que la pénitence, que l'on ne fait qu'en cachette; la piété, qu'on nTexerce qu'en secret; la sainteté et la vertu, qu'on n'ose professer devant le monde , de peur d'en recevoir de la confusion?