IV. CONSIDÉRATION
Je passe plus avant: ce n'est pas seulement renverser /es desseins de Jésus-Christ mourant en croix, c'est le crucifier derechef, comme dit saint Paul, et l'exposer au gibet à la vue de tout le monde (2) ; c'est le trahir comme Judas, c'est lui préférer Barabbas comme les Juifs, c'est l'attacher à la croix comme les bourreaux ; croix qui lui est plus pesante, sans comparaison, que celle du Calvaire, parce qu'il ne la souffre qu'à regret, au lieu qu'il a porté la première avec amour. C'est à mon avis pour cela qu'il a voulu garder ses plaies jusqu'au jour du jugement, afin qu'elles crient vengeance contre ceux qui les renouvellent tous les jours avec une audace présomptueuse. Ah ! que répondra un pécheur à la vue de ce livre ouvert des plaies de Jésus-Christ, qui portera la condamnation de tous les réprouvés, et qui, étant un livre de vie pour les saints, sera pour eux un livre de mort? C'est justement que nous souffrons ces calomnies, pour le péché que nous avons commis contre notre frère : voilà que Dieu tire vengeance de son sang disaient les frères de Joseph se souvenant
(1) Ut peccatis mortui, justitice vivamus. I. Pet. 2. 24.
(2) R ursùm crucifigentes sibimetipsis FiUum Dei, et ostentui babentes. Heb. 6. 6.
de Pinjure qu'ils lui avaient faite en le vendant comme un esclave (4). Que dira donc un chrétien, îorsqu'i1 verra sur le corps du Fils de Dieu tant de marques «sanglantes de son crime, et qu'entre les autres chefs de son accusation, on lui demandera compte de ce sang qu'il a tant de fois répandu, de ce sang qu'il a foulé sous les pieds , de ce sang qui était la source de la vie , et qu'il a changé, par un horrible abus, en une source de mort? Que fera-t-il , lorsque le Fils de Dieu, lui montrant ses plaies, et lui jetant son sang sur le visage, lui fera ces reproches insupportables : Je t'ai créé et formé de mes mains, et puis j'ai versé en ton corps une âme spiri" tuelle et raisonnable , fhonorant du caractère de ma divinité , et tu as méprisé mes commandements , qui t'eussent donné la vie, aimant mieux suivre le diable, qui est ton séducteur, que moi qui suis ton Créateur et ton Seigneur? Depuis te voyant banni du paradis et condamné à la mort, je me suis revêtu de ta chair, j'ai pris naissance dans une élable, j'ai été enveloppé en de pauvres drapeaux, j'ai éprouvé toutes les faiblesses d'un enfant, j'ai souffert toutes les douleurs qu'un homme peut endurer; j'ai été blasphémé, moqué, couvert de crachats , déchiré de fouets , couronné d'épines , et enfin crucifié et mis à mort (2). Regarde les marques des clous , qui ont cloué mes mains à la croix ; regarde mon côté, qui a été percé d'un coup de lance : pourquoi as-tu, par ton mépris, dissipé malheureusement ce que j'avais acquis si chèrement pour toi ingrat? pourquoi as-tu rejeté le prix inestimable de ton salut ? pourquoi as-tu souillé et déshonoré ton corps et ton âme, que j'avaisconsacrés comme un temple, où j'avais établi ma demeure? pourquoi ne cesses-tu de me crucifier, tous les jours, d'une manière qui est, sans com-
(1) Meritô hsec patimur, quia peccavimus infratrem noslrum, et sanguis ejus exquiritur. Gen. 41. 22-
(2) S. Aug. serm. de temp.
paraison, plus fâcheuse que celle du Calvaire? Oui, la croix de tes crimes m'est plus intolérable que celle des Juifs, parce que je n'y suis attaché qu'à regret, au ïïeu que j'embrassai de grand cœur celle que les bourreaux me dressèrent, afin de te faire miséricorde. Que dois-tu donc attendre, pécheur ingrat et obstiné, après avoir abusé du remède de la pénitence, sinon le coup inévitable de ta réprobation éternelle , puisque tu as méprisé le pardon en la personne du juge qui pouvait te le donner?
Laissons ces reproches , et finissons ces menaces par les paroles dont l'Apôtre se sert en un semblable sujet : Mes frères bien-aimés, quoique je parle avec sévérité, néanmoins j'ai de meilleures espérances, et des sentiments plus favorables de votre salut, et je veux croire que vous y donnerez un meilleur ordre à l'avenir (1). Soyez donc fermes dans le service de Jésus-Christ , et ne reprenez plus le joug de votre ancienne servitude ; autrement la passion de Jésus-Christ vous sera inutile, et, bien loin de lui donner de la gloire , il lui sera honteux d'avoir de si mauvais serviteurs (2). Un bon serviteur, dit saint Ambroise , s'efforce par ses services de rendre à son maître la rançon qu'il a payée pour lui. Jésus-Christ a donné son sang pour vous; vous devez donner le vôtre pour lui. Mais si vous ne le pouvez pas donner, payez-lui votre rançon, rendez -vous digne du prix que vous lui avez coûté, de peur que Jésus- Christ, qui vous a purifié et racheté , vous trouve, quand il viendra , dans le péché, et vous fasse ce reproche ; Quelle utilité avez-vous tirée de mon sang? de quoi vous ai-je servi (3) ?
(l)Contidimus autem de vobis, dilectissimi, mcliora etviciniora salut i , tametsi ità loquimur. Heb.6. Cal. 5.
(2) State ergo , et nolite iterùm jugo servitutis contineri, quoniam si circumcidamini, Christus nihil vobis proderit. S. Ambr. I. 3. de Virginibus, sub finem.
(3) Bonus semis prelium sludet reuarare Domino quod pro sç
POUR LE JEUDI DE LA HUITIÈME SEMAINE d'aPRES LA PENTECÔTE.
lésus offensé dans sa divine personne par le péché
/psi ad iracundiam provocaverunt et afflixerunt spîrîtwn
Sancti.
\\s ont irrité et affligé l'esprit du Saint. Is. 63. 10.
Saint Bernard traite ce sujet avec des termes qui nous doivent donner de la crainte, si nous ne sommes tout-a-fait insensibles. Que ceux qui sont esclaves de leur propre volonté, entendent avec quelle fureur ce monstre, qui est la cause générale de tous les péchés du monde , attaque la majesté de Dieu , et qu'ils tremblent de peur (1).
Premièrement, le péché attaque le Fils de Dieu de telle sorte , que, s'il pouvait perdre la joie qu'il puise dans les sources de sa béatitude, il n'y â q;ue ce seul poison,
solutum est. Sanguinem suivit , sanguinem debes. Sed si non potes sanguinem reddere, pretium redde, et dignum te §çve lai t pTetio, ne veniat Christus qui te mundavit, qui te redemil, ei si in peccato invenerit, dicat tibi : Quae utilitas in sanguine raeo? quid profeci tibi ?
(1) Voluntas propria quo furore Dominum majestatis impugnat , audiant et îimeant servi propriae voluotatis. S. Bern, serm, 2. in Pasch,
qui fût capable de la changer en fiel et en amertume , tant il en a horreur. Aussi le Saint-Esprit, voulant nous le déclarer par l'entremise des prophètes, se sert d'expressions et de manières de parler si étranges , qu'elles sembleraient injurieuses à la personne divine, si lui-même ne les avait dites. Car il dit que Dieu, voyant la malice des hommes du temps de Noé , se repentit de les avoir mis au monde , et que son cœur en fut outré de douleur (1). Sur quoi saint Ambroise fait cette réflexion : Que les pensées de Dieu ne sont pas comme les pensées des hommes, qu'il ne faut pas s'imaginer qu'il change d'avis , comme s'il condamnait ce qu'il a fait (car il n'est susceptible d'aucun mouvement de colère); mais qu'il s'accommode à nos sentiments, pour nous faire comprendre,autant que nous en sommes capables, quelle est Pénormité du péché, qui lui déplaît jusqu'à ce point, que, s'il était sujet aux passions, il entrerait en fureur contre nous , son esprit s'emplirait d'aigreur , et son cœur serait comblé de tristesse, d'indignation et de chagrin (2). Ce déplaisir est si grand, que le prophète Osée ne le peut expliquer que par des imprécations horribles : Que Samarie puisse vérir de fond en comble , puisqu'elle a été si malheureuse que de fâcher son Dieu et de lui causer de l'amertume (3). Isaïe n'en parle qu'avec des reproches sanglants contre les pécheurs : Ces ingrats ont irrité et affligé l'esprit de Jésus , qui est le Saint des saints (4). Et de là
(1) Pœnituit eura, quôd hominem fecisset in terra, et tactus dolore cordis intrinsecùs : Delebo, inquit, hominem quem creavi, à facie terrae. Gènes. 6. S.
(2) Ut exprimatur peccatorum nostrorum acerbitas, quae divinam meruerit offensam , etc. S. Ambros. lib. de Noe et Arcâ. c. 4
(3) PereatSamaria, quoniam ad amaritudinem concilavit Deum ttium. Osée. 14. 1.
(4) Ipsi autem ad iraeundiam provocaverunl et afflixerunt spiritum Sancli. Is . 63. 10.
vient que saint Paul conjure les Éphésiens avec des termes si tendres et si pressants, de n'attrister point le Saint-Esprit : Ne veuillez point attrister l'Esprit saint de Dieu (1) : non que le Saint-Esprit puisse souffrir quelque tristesse ( son repos est inaltérable ), mais parce que , s'il pouvait recevoir du déplaisir., ce serait le péché qui changerait cette merde douceur en une mer d'absinthe; car la haine qu'il lui porte est infinie , et la douleur n'étant qu'un edet de la haine, s'il en était susceptible , sa douleur serait aussi infinie.