II. CONSIDÉRATION
Secondement, il attaque Dieu dans son honneur, car encore que tout péché ne soit pas un mépris formel de la grandeur, néanmoins il n'y en a point qui ne soit un mépris interprétatif, c'est-à-dire qui ne tourne au mépris de sa personne, et qui ne lui fasse injure, comme nous voyons que les grands ne s'offensent pas seulement contre ceux qui les méprisent ouvertement et comme par un dessein formé , mais encore contre ceux qui font quelque action indécente en leur présence, parce qu'ils montrent par là qu'ils ont perdu le respect ou l'amour, puisqu'ils ont si peu de crainte de leur déplaire. Les théologiens s'étendent fort sur ce sujet, et distinguent plusieurs espèces de mépris, qui se trouvent dans une action criminelle où le pécheur s'engage contre la volonté de Dieu (2). Car, en péchant de la sorte , il méprise son souverain Seigneur et législateur, en tant qu'il viole ses lois en sa présence, et par suite il donne atteinte à son autorité et au pouvoir qu'il a de lui commander. C'est pourquoi saint Jacques , dans son Épître canonique , dit que celui qui viole un point de la loi, quoiqu'il garde les au-
(1) Nolite contristare Spiritum sanclum Dei. Ephes. 4. 30.
(2) Ex Lessio, /. 13. c, 28. de perfect Divin.
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très, les viole tous dans leur source et dans leur principe > parce que, dit-il, celui qui défend l'adultère, défend aussi l'homicide; c'est la même autorité et le même législateur, et qui viole une loi offense l'auteur de toutes les autres , de qui elles tiennent leur force et leur vigueur (1). 11 méprise sa dernière fin et sa béatitude, à laquelle il devrait aspirer de toute l'étendue de ses forces; et comme s'il ne tenait compte de son souverain bien, il lui préfère un bien périssable et un intérêt temporel , qu'il ne devrait pas seulement regarder. C'est ce qui donne lieu à la plainte que Dieu fait aux pécheurs par son prophète Jérémie : Ils m'ont quitté, moi qui suis la fontaine dévie, et ils ont fait pour leur plaisir des citernes qui se crèvent et ne peuvent retenir les eaux (2). 11 méprise son créateur, qui lui a donné l'être et la vie , et ne considère nullement les obligations infinies dont il lui est redevable, l'ayant créé à son image, rendu capable de sa divinité , comblé de toutes sortes de biens , établi dans le monde , dont toutes les parties travaillent à sa conservation et contribuent à ses plaisirs. C'est le reproche que fait Moïse à son peuple : Est-ce ainsi que tu reconnais ton Seigneur, peuple insensé ? n'est-ce pas lui qui te tient lieu de père et de maître , qui t'a tiré du néant et fa fait ce que tu es (3)? La considération de sa bonté infinie et de ses bienfaits, qui sont sans nombre, ne devrait-elle pas te retenir dans ton devoir, et te donner de la crainte
(1) Quicumque totam legem servaverit, offendit autemin uno, factus est omnium reus. Qui enim dixit : Non mœchaberis? dixit et : Won occides. Jac. 2.
(2) Me dereliquerunt fontem aquae vivae, «t foderunt sibi cisternas, cisternas dissipalas, qu& continere non valent aquas. Jer. 2. 13.
(3) Haeccine reddia Domino, populestulle et insipiens? Nunqui.i non ipse est pater tuus , qui possedit te, etfecit, et créa vit te ? Deut. 32.
et de l'horreur des crimes que tu commets ? il méprise son Rédempteur avec toutes ses grâces et tous les bénéfices qui sont compris dans la rédemption , comme s'il ne se tenait point obligé à son Sauveur de ce qu'il s'est fait homme pour l'amour de lui, de ce qu'il a enduré tant de tourments et souffert tant de peines pour le délivrer de la mort et lui acquérir la vie éternelle. Bien loin de ressentir ces bienfaits, il en fait si peu d'état, qu'il ne voudrait pas, pour en jouir, perdre le moindre deses divertissements; au contraire, il anéantit, autant qu'il est en lui, tous les fruits de la croix et rend la passion de Jésus-Christ inefficace pour son regard. 11 méprise son juge et tous les supplices dont il le menace , vu que tout le mal que Dieu peut lui faire dans toute l'éternité, et qu'il a sujet d'appréhender , s'il demeure dans son péché , ne l'empêche pas de continuer sa mauvaise vie avec autant de licence que s'il n'avait rien à craindre de sa justice. 11 méprise son bienfaiteur et son meilleur ami , sachant bien qu'en péchant il perd sa faveur, et se jette dans sa disgrâce ; si bien qu'il est sans crainte et sans amour pour Dieu: sans crainte , parce qu'il ne redoute point sa colère ; sans amour, parce qu'il ne se soucie pas de perdre son amitié. Enfin il méprise toutes les qualités que le Fils de Dieu a sur lui, de protecteur, de gouverneur, de chef, d'époux, de père, et toutes les perfections qui le lui devraient rendre vénérable, sa puissance, sa sagesse , sa sainteté , son éternité , son immensité , sa jusiice , sa miséricorde, sa providence, et le reste des attributs de sa gloire , dont chacun méritant un souverain respect, devrait servir de frein aux pécheurs, et les détourner du péché, s'ils n'étaient tout-à-fait aveugles. Et c'est par cette raison que l'Écriture sainte les appelle fous et insensés, parce qu'il n'y->a point de plus grande folie que de ne pas craindre l'indignation de celuLqui peut nous perdre dans l'éternité , et de mépriser l'amitié de celui qui peut nous rendre heureux à jamais.