CONSIDERATION
En troisième lieu , le péché n'est pas un simple mépris des perfections et des attributs infinis de Dieu, c'est un attentat fait à sa couronne et au souverain domaine qu'il a sur nous. Car quiconque pèche établit sa propre volonté , son plaisir, son intérêt, et tout ce qu'il aime d'un amour désordonné , au-dessus de Dieu : l'ambitieux, par exemple, fait plus d'état d'un point d'honneur ; le voluptueux , d'un malheureux plaisir; Ta varicieux, de son or et de son argent, que de Dieu même : chacun d'eux fait son Dieu de sa passion (1) , comme dit saint Augustin , et quand il y a concurrence entre Dieu et ce bien imaginaire qui les charme , il faut que Dieu cède, et qu'il sorte de son trône pour y faire asseoir cette idole que la propre volonté a fabriquée. Saint Anselme explique parfaitement cette pensée : Il n'y a que Dieu seul, dit-il, qui ait droit de faire sa propre volonté , n'ayant point d'autre volonté supérieure qu'il soit obligé de suivre , et n'en pouvant avoir à cause de sa souveraine indépendance, dont tout être créé n'est qu'une dépendance essentielle, qui lui doit une soumission parfaite (2). Quand donc un homme suit sa propre volonté , il ôteà Dieu sa couronne, pour ainsi dire , et la met sur sa tête. Car comme il n'appartient qu'au roi de porter la couronne , aussi il n'appartient qu'à Dieu de suivre sa propre volonté (3). Si bien que l'homme qui veut faire la sienne se rend usur-
(1) Pins putat nummum valere quàm Deum. S, Âug. in Ps. 5t.
(2) Solus Deus , quidquid vult, velle débet propriâ voluntale, ilà ut aliam, quam sequatur , non habeat suprà se. S. Ansel. I. de similit» c. 8.
(3) Cùm igitur homo vult aliquid per propriam voluntatem, Deo aufert quasi coronam suam. Sicut enim corona soli régi competit, sic propria voluntas soli Deo.
pateur du domaine de Dieu , il entreprend sur ses droits, et, par un désordre insupportable , il affecte la souveraineté et l'indépendance, qui n'est due qu'au premier de tous les êtres. Cela est si véritable , que les meilleures actions deviennent criminelles , quand elles partent d'un si mauvais principe; et il n'y a ni jeûne, ni prière, ni aumône, ni pénitence, qui puisse être mise au rang des bonnes œuvres , si elle n'a la volonté de Dieu pour règle , et non pas celle de la créature. Car c'est en cela que consiste , à proprement parler , la malice du péché , de désobéir à Dieu ; et c'est ce qui révolte l'homme contre son souverain Seigneur. De là vient qu'il punit avec tant de rigueur ceux qui se retirent de sa dépendance , pour suivre le mouvement de leurs plaisirs déréglés. Qu'est-ce que Dieu hait , ou qu'il punit, sinon la propre volonté ? S'il n'y avait point de propre volonté , il n'y aurait point d'enfer (1). Car comme il n'y a qu'elle qui fâche notre Seigneur, aussi n'y a-t-il qu'elle qui porte son indignation et son courroux. Il la persécute partout, jusque dans les enfers, et , si le temps ne suffît pas , il emploie l'éternité pour se venger.