‹ L'homme d'oraison (volume 4)Chapitre 61 sur 201 · IV. CONSIDÉRATION · texte numérisé non relu

IV. CONSIDÉRATION

La cause de cette haine si excessive, outre celle que nous venons de dire , est que la propre volonté tend à la destruction de l'être divin , et que, s'il étai fen sa puissance , elle le réduirait au néant. De sorte que le péché n'est pas seulement un attentat à la couronne et à l'empire de Dieu , mais à sa vie : je ne dis pas seulement à la vie qu'il a dans nos âmes, mais à sa propre vie qu'il a dans lui-même, qui est le dernier degré de la ma-

(1) Quid enim odit, vel punit Deus , prsetep propriam voluntatem ? Cesset propria voluntas, et infernus non erit. S. Bem. serm. 3. in die Pascà.

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lignite du péché. Quatre choses rendent le pécheur odieux, lorsqu'il s'élève conlre Dieu , pour obéir à sa passion et au désir de sa convoitise déréglée. La première est que la propre volonté ne se porte d'ordinaire qu'au mal, au lieu que la volonté de Dieu ne nous commande rien qui ne soit très-juste et très-saint ; et toutefois le pêcheur veut que son injustice l'emporte sur la sainteté de Dieu , qui est un effroyable dérèglement. Dieu veut, dit saint Bernard (1) , que sa volonté soit faite, et le pécheur veut faire la sienne. Jusque là il me semble que ce n'est que l'égalité qu'il affecte; mais voyez l'étrange disproportion qui la suit. Dieu ne veut que ce qui est juste et ce que la raison approuve; mais le pécheur veut faire sa propre volonté, juste ou non, raisonnable ou non raisonnable; il faut qu'il suive son emportement, et que sa volonté prévale contre la volonté de Dieu : cela n'est-il pas insupportable ? La seconde est que l'objet qui l'attire , et qui flatte sa convoitise, n'est souvent qu'un fantôme, une fumée de vanité, un gain sordide et fort léger, un contentement qui passe et qui n'est plus. Quand il serait question de gagner un empire , quand même il y aurait cent couronnes à conquérir , ce serait une extrême indignité d'y vouloir penser au préjudice du bon plaisir de Dieu. Quelle comparaison peut-il y avoir entre le fini et l'infini ? Mais il n'est pas besoin , pour l'engager dans le péché, de lui présenter un diadème , un pouce de terre suffit. Souvent même il pèche sans plaisir et sans profit, comme ceux qui blasphèment le nom de Dieu , ou qui portent envie à leur prochain. La troisième est, qu'il pèche sans scrupule et sans remrrds. Quand il est ques-

(1) Vult Deus fieri volunlatem suam, et superbus vult fieri suam. jam videlur œqualitas : sed attende malè congruam proportionem. Deus qiiidem in his tantùm quœ ratio approhal suam vult fieri volunlatem, superbus verô cum ratione et contra raï\onem.S.£e/n, serm. 4. in Hgil. ISativit.

tion d'une affaire temporelle , pour petite qu'elle soit , on y pense sérieusement ; mais en ce qui touche l'offense de Dieu , on s'y porte à boulevue, comme si ce n'était qu'un jeu de perdre sa grâce, et de l'avoir pour ennemi. Michas, ayant perdu ses idoles, courait après ceux qui les avaient enlevées, avec des cris et des gémissements pitoyables; et, comme on lui demandait la cause de sa douleur '.Quoi, disait-il, vous m'emportez mes dieux, et vous demandez le sujet de mes plaintes (1) ? Mais la stupidité du pécheur est telle , qu'après avoir perdu Dieu, après l'avoir cruellement offensé, il s'en rit, et demande , en gaussant, quel mal il lui en est arrivé ? J'ai péché , et que m'est-il arrivé de fâcheux (2) ? La quatrième , qui est la pïus indigne de toutes, et qui porte le pécheur jusqu'au dernier degré de malice , c'est qu'au lieu de conserver l'amour et le respect qu il doit à Dieu, iJ en conçoit, non-seulement du mépris, mais encore de raver.«»on et de la haine, e(, s'il était en son pouvoir, il le détruirait absolument, pour se défaire delà crainte qui le tourmente. On ne le croirait pas, que la propre volonté pût aller jusqu'à cet excès : cependant , dit saint Bernard (3), voilà le lerme de son funeste et malheureux progrès. Car, premièrement, elle se soustrait de la dépendance naturelle qu'elle a de Dieu, et se révolte contre son souverain, auquel elle doit obéissance par

(1) Deos meos quos mihi feci, tulistis, et sacerdotem, etomnia quae habeo,et dicitis: Quid tibi est? Judic. 18. 24.

(2) Peccavi , et quid mihi accidit triste? Eccli. 5.

(3) Primo namque seipsam subtrahit et subducit ejus dominatui cui tatiquàm auctori servire debuerat, dùm efficitur sua. Sed numquid contenta erit hûc injuria ?Addit adhuc et quod in se est, omnia quoque quœ Dei sunt toîlitet diripit. Utinam nec in ipsum ( horribile dictu) desaeviret auctorem ! Nunc autem et ipsum, quantum in ipsâ est, Deum perimit voluntas propria: omnino enim vellet Deum peccata sua aut vindicare non posse, aut nulle, aut nescire. Vullergô eu m non esse Deum, etc. S. Bern> serin. 3. in die Pasch.

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toutes sortes de droits , pour ne dépendre que de »0\* même , et , non contente de lui avoir fait cette injure t elle lui vole et lui ravit , autant qu'elle peut , tout ce qui lui appartient uniquement. Encore serait-il souhaitable qu'elle en demeurât là ; mais , ce qui est plus horrible , elle exerce sa félonie sur l'auteur même de son être . comme si elle le voulait exterminer. Comment cela ? parce qu'elle voudrait qu'il ne pût venger ses crimes , ou qu'il ne le voulût pas , ou qu'il n'en eût pas la connaissance. Elle voudrait donc qu'il ne fût pas Dieu , puisqu'elle voudrait qu'il fût impuissant , ou injuste , ou ignorant : ignorant, s'il ne voyait pas ses désordres; injuste , s'il ne voulait pas les punir ; impuissant , s'il ne le pouvait pas. Cruelle et exécrable malice! de vouloii ainsi anéantir la puissance , la justice et la sagesse de Dieu. Se peut-il trouver une fureur plus excessive ni une plus grande insolence? Qui pourrait s'imaginer qu'un ver de terre en pût venir jusque-là, que d'attenter à la vie de son Créateur , dont la majesté et la puissance sont infinies ? Les étoiles sont différentes en clarté et en beauté , c'est pourquoi on peut faire comparaison de l'une avec l'autre : mais en la présence du soleil , elles disparaissent toutes , et toutes ne sont que ténèbres. Il est vrai qu'il y a de la différence entre un roi et un esclave , si on les compare l'un avec l'autre; mais , étant comparés avec Dieu , tous deux également ne sont rien. Comment est-ce donc qu'un néant ose s'élever contre un être infini , une puissance souveraine , une majesté dont la grandeur n'a point de bornes ? « Que suis-je, mon Dieu , disait saint Augustin, » pour entreprendre de vous louer ? je suis plus vil /> que la poussière , plus puant qu'un chien mort , plus » infect que la pourriture même. Quelle apparence » que les ténèbres puissent louer la lumière , que la » mort rende honneur à la vie , qu'un vermisseau pu- » blie la gloire du Créateur , qui est infini dans sa gran- » deur? Que si je ne suis pas digne de vous louer , si » c'est une espèce de témérité que d'oser me présenter

» devant vous pour vous rendre mes respects , com- » menf suis-je si osé que de vous offenser (1)? »

(1) Quis ego «iim, Deus meus, ut lauriem te ? sum pulvis et cini», canis mortuuset fœtidus, vermis et putredo ; quomodo ergo tenebrae laudabunt lucem , mors vitam, vermis infinitum suum Creatorem? quomodo possum eum offendere, «ilaudarevix debeo ? S. Aug. in Solilog. c, tû.

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