I. CONSIDERATION
(l faut présupposer qu'il n'ya rien qui soit plus contraire à la nature de l'homme que le péché , parce qu'il choque ce qu'il y a de plus excellent en lui ; à savoir, le jugement et la raison. Saint Augustin (1) remarque que les aigles ont meilleure vue que l'homme -r que les éléphants le surpassent en force ; les lions , en générosité; les cerfs et les chevreuils, en vitesse ; mais que l'homme les surpasse parla lumière de la raison , et par l'intelligence que Dieu lui a donnée, pour s'élever aux choses divines , et se conduire dans le chemin de la vertu. Je dis, pour s'élever aux choses divines : car s'il fallait borner la vue de l'esprit aux choses naturelles et corporelles, les bêtes auraient souvent l'avantage sur nous par l'instinct qui les dirige dans la poursuite du bien qui leur est propre , et dans l'économie de leurs ouvrages. Mais, pour le culte do Dieu et la pratique des vertus, c'est le noble emploi de l'homme, et le bien qui lui est propre ; par consé quent , ce qui est contraire à la vertu et au service de Dieu , est aussi le vrai mal de la nature raisonnable :
(1) S. Aug. I. 8. de C. D, c. 13.
d'où vient qu'on n'appelle pas un homme méchant, pour être pauvre , faible , malade , ni pour aucun autre défaut naturel ; mais s'il est vicieux, dès-là nous disons qu'il ne vaut rien , quand il abonderait en richesses et en toutes sortes de biens naturels. De là vient encore que nous avons naturellement de la haine et de Paversion pour les hommes vicieux : mais nous ne haïssons pas les pauvres ni les malades ; au contraire , nous leur portons compassion , et notre cœur se tourne vers eux par tendresse et par amour. Les martyrs, dit saint Augustin, n'ont-ils pas ravi tous les cœurs et tous les esprits? quand nous en parlons, ne sentons-nous pas notre â\me s'échauffer d'une sainte ardeur P Qu'est-ce donc que nous aimons en eux ? des membres déchirés par les bêles sauvages ? qu'y a-t-il de plus horrible, si vous en jugez par les yeux du corps; mais si vous en croyez les yeux dej'esprit, qu'y a-t-il de plus beau(l)? Vous voyez un Vieillard tout courbé à cause de sort grand âge, qui s'appuie sur son bâton, et qui à peine peut faire un r»as. Qun trouvez-vous dans son visage, dont la beauté est t ... placée et couverte dérides, qui ne vous rebute d'abord ? Néanmoins, si on vous assure que c'est un homme de probité et de vertu, vous le chérissez, vous l'embrassez, vous le regardez d'un œil plein d'amour et de respect. Que veut dire cela , sinon que la beauté et la noblesse de l'âme étant incomparablement plus grande que celle du corps, son mal est aussi plus considérable ? Or le souverain mal de l'âme, comme j'ai dit, n'est ni la pauvreté, ni la douleur, ni la difformité, ni la misère, ni les disgrâces du temps, ni la mort même : son poison , sa mort, c'est le péché : donc il est plus redoutable que tous tes maux, que tous les poi-
(1) Nonne martyres amaii sunl vehementer? et quanciô eos com.nemoramus, inardescimus amore. Qu'il in il lis amamus fiatrcs ? membra laniata àferis?quid fœdius , si oculos carnis interroges? quid pulchrius , si oculos çordis interroges ? S. Aug, tract. 3, in Joan.
Nouet. Œuv.XIX. ï
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sons, que tous les tourments, que la mort même du corps. Car, comme dit l'Oraîeur chrétien, s'il n'y aper« sonne qui n'aimât mieux mourir que d'être changé en bête, en conservant même l'usage de son esprit sous cette figure monstrueuse , n'est-ce pas un n^iheur plus déplorable £? porter une âme brutale sous le visage et la figure d'un homme , que de porter un esprit d'homme sous la figure d'une bête (1) ? C'est pourquoi cet ancien avait raison de dire qu'un tyran qui nous ferait mourir, serait plus tolérabie que celui qui nous obligerait à vivre dans le péché (2): parce que le premier ne l'ait périr que le corps , au Heu que le second perd le corps et l'âme tout ensemble, faisant mourir celle-ci à la vie surnaturelle, et ne laissant à celui-là qu'une vie très-méchante et très-infâme. Cela étant très-véritable, il est aisé d'expliquer de quelle sorte le péché offense le Fils de Dieu dans les membres de son corps mystique, je veux dire dans les hommes, qui ont l'honneur de lui appartenir plus étroitement que toutes les parties du corps n'appartiennent au chef.