‹ L'homme d'oraison (volume 4)Chapitre 65 sur 201 · IV. CONSIDÉRATION · texte numérisé non relu

IV. CONSIDÉRATION

Davantage, qui ne sait que le mépris delà loi est l'injure du législateur, et que celui qui la viole offense le souverain qui l'a établie pour le bien de ses sujets P Or, quiconque pèche viole la raison, qui est une loi na tu relie, qu'on ne doit jamais outre-passer, quand même il n'y aurait point de lois divines ni humaines , pour condamner le vice el décerner des récompenses à la vertu. «11 faut, dit le Prince des philosophes naturels , » fuir le vice , non-seulement parce qu'il est défendu , » mais parce qu'il est honteux de le commettre: bien » que ce soit un grand contentement de voir défendre » par les lois publiques ce que tu ne voudrais pas teper- » mettre à toi-même (2). » Il s'ensuit donc que celui qui fait une action mauvaise en blessant sa conscience et otfensanl la raison , blesse Dieu même : la raison est que cette lumière intérieure, qui montre qu'il fautaimer la vertu et fuir le vice * n'est qu'un rayon et un écoulement de la lumière éternelle qui est dans l'entendement divin , comme dans la première source de toute vérité , où réside celte loi primitive et universelle : « Que le bien estaimable , et le vice digne d'horreur » et de haine : » loi qui nous doit servir de règle en toutes chose, afin que le ruisseau se rejoigne à son principe,

(1) Vos ex pâtre diabolo estis, et desideria patris vestri vullis perfiecre. Joan. 8. 44.

(2) Oportet quse surit inhonesta, non quasi illicita, sed quasi pudenda vilare. Jucundum tamcn si publiée vidcas prohiber! quae nunquàm tibi ipse permiseris. Plinius, l. 15. c. 4,.

et que l'homme se conforme au jugement de Dieu , qui est le principe immuable de sa conduite. D'ailleurs quiconque est obligé à aimer Dieu, doit aussi aimer ce qu'il aime , et haïr ce qu'il hait , vu que le feu de l'amour qu'il a allumé dans le cœur de la créature , n'est qu'une étincelle de ce grand brasier , qui est dans son propre cœur. Or, est-il que Dieu ne peut aimer que ce qui est bon , ni haïr que ce qui est mal , et comme, il aime la vertu d'un amour souverain et infini, il hait aussi le vice d'une haine souveraine et infinie , il faut donc que l'homme suive cette inclination , et qu'il y porte le mouvement de sa volonté; autrement, s'il s'en écarte, il pervertit l'ordre de Dieu, il choque son amour, il le blesse au point qui lui est le plus sensible, vu principalement que la vertu n'étant qu'une participation de sa sainteté infinie, on ne peut rien faire contre l'une qui n'offense l'autre , et qui ne lui soit injurieux.

Enfin, il est évident que c'est faire outrage au souverain que de lui débaucher ses sujets , et au maître , que de corrompre ses serviteurs, et les détourner de son service. Or le péché débauche tous les sujets de Jésus-Christ , et, ce qui est encore plus outrageux, il ne leur fait quitter son service que pour les faire esclaves du diable: chose horrible, dont la seule pensée nous devrait couvrir de confusion. Un capitaine athénien (1) ayant entrepris de donner au peuple le plaisir de la comédie avec une magnificence extraordinaire , fit monter entre autres sur le théâtre un jeune esclave qu'il avait choisi pour faire le personnage de Bacchus dont celui-ci s'acquitta avec tant de bonne grâce , et ravit tellement tous ses spectateurs , qu'ils furent longtemps à battre des mains en signe d'applaudissement et de joie. Son maitre , voyant la satisfaction générale du peuple, se leva à l'heure même et donna la liberté à cet acteur devant toute l'assemblée , disant hautement qu'il eu cru faire un crime contre le respect qu'il de-

(I) iyicias apud Piutarcàum} in ejus fité.

vait à la Divinité , en retenant désormais esclave celui qui l'avait si bien représentée. Quelle est donc l'indignité que le pécheur commet contre Dieu, lorsque effaçant l'image qu'il a gravée dans son âme pour l'obliger à vivre une vie toute divine , et représenter ses perfections infinies , au lieu de vivre comme un Dieu sur la terre , il se fait esclave du diable , et mène la vie des démons !0 chrétien, qui portez l'image de Dieu sur le front , et qui êtes revêtu de Jésus-Christ par la grâce de votre vocation 9 soyez jaloux de votre propre noblesse , ne faites pas ce tort à votre maître, que , vous traitant en père, vous viviez en esclave, au préjudice de l'honneur que vous avez d'être au rang de ses enfants. Ne lui donnez pas ce déplaisir, qu'en voulant jeter les yeux sur vous pour y voir son image , il n'y trouve plus que celle de son ennemi, et qu'au lieu d'avoir en vous un fidèle serviteur, il ne trouve qu'un malheureux transfuge, asservi à l'esclavage de l'enfer.

5*0 UR LE SAMEDI DE LA HUITIÈME SEMAINE d' APRÈS LA PENTECÔTE.

Jésus accablé sous le poids de nos péchés.

r*o$uit Dominus in eo iniquitates omnium nostrâm. Dieu l'a chargé lui seul, des péchés de nous tous. Is. 53.

Il faut avouer que c'est un pesant fardeau que le péché. Le Prophète-Roi avait raison de s'en plaindre : Mes péchés se sont élevés par-dessus ma tête } et m'ont accablé, comme un lourd fardeau 3 de leur pesanteur (1). Car, en effet, il n'y a rien qui puisse égaler ïe poids de nos iniquités, et quoique ce poids ne soit rien de corporel ni de matériel, néanmoins il est plus insupportable qiu la masse des plus grands corps (2). Le ciel plus fort que l'airain, comme dit Job, ne le peut porter ; la terre , qui est la base de l'univers, n'est pas assez ferme pour le soutenir ; la mer, qui porte tout sur son dos , ne s'en peut charger.

Voulez-vous voir combien sa pesanteur est énorme: considérez la chute des anges rebelles, c'est le péché qui les a fait tomber du ciel. Satan disait en son cœur : Je monterai sur le trône de la Divinité, et je me rendrai semblable au Très-Haut. Où est ce vol présomptueux,

(1) Quoniam iniquitates meae supergressae sunt caput meum, ?t sicut onus grave gravatee sunt super me. Ps. 37. 5.

(2) Grave et onerosum est peccalum, et omni pi umbo ponde* •osiu°.. S. Chrysost. homil. 32. ad Popwl, Pide S. Basil. I. 6,

■Uaitâ.ad c. 11.

celle élévation imaginaire au-dessus des nues? sur la montagne du Testament , sur le siège de la majesté suprême? le poids de son ambition Ta porté au précipice, et au lieu de voler comme l'aigle , selon la pensée, il est contraint de se traîner comme un serpent sur la terre. J'ai rôdé, dit-il, autour de la terre (1). Il ne dit pas, comme remarque saint Grégoire: J'ai volé d'un pôle à l'autre ; tout esprit qu'il est, son pécM le rend pesant comme le plomb , et le contraint de faire le tour de la terre, non en volant, mais en marchant (2).

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