‹ L'homme d'oraison (volume 4)Chapitre 67 sur 201 · II. CONSIDÉRATION · texte numérisé non relu

II. CONSIDÉRATION

Peut-être que les choses de l'autre vie ne sont pas assez sensibles pour faire impression sur votre esprit. Si cela est, considérez ce qui se passe sur la terre, voyez comme elle tremble sous les pas de Caïn : c'est la pesanteur de son crimequi l'ébranlé ; voyez comme elle s'ouvre sous les pieds de Coré, Dathanet Abiron : c'est un effet de leur rébellion, qui la fait succomber sous le faix. Souvenez-vous de Pharaon et de ses troupes, qui furent enveloppés dans les flots de la mer Rouge. Comment est-ce qu'ils tombent dans ces abîmes ? ils furent, comme dit Rupert, accablés du poids de leur malice ,' qui les rendit plus pesants que le plomb et la pierre (1). Le Saint-Esprit le confirme dans les Écritures : Ils ont été ensevelis dans les abîmes ; ils sont tombés comme une pierre au fond, des eaux ; ils ont été submergés au milieu des flots en fureur comme une masse de plomb (2). Rappelez la mémoire du prophète Jonas agité de la tempête qui obligea les mariniers de le je* ter dans la mer. D'abord, croyant que leur vaisseau était trop chargeais jettent leurs marchandises dans les flots : mais la perte qu'ils font est inutile, le péril croît avec l'orage , parce que , dit saint Jérôme, ils ne savent pas que ce prophète fugitif était le seul poids qui chargeait leur vaisseau , et le mettait en danger de périr (3). Re-

(1) Descenderunt in profundum quasi lapis proprià iniquitate depressi. Rupert, in Exod.

(2) Abyssi opuerunt eos, descenderunt in profundum quasi lapis, submersi sunt quasi plumbumin aquis veheœentibus. Exod, 15. 5.

(3) Arbitrabantur navim solito onere prœgravari, et non intelligebant totum pondus esse fugitif i prophétie. Apud se enim pe-

présentez- vous saint Pierre, qui s'enfonce dans les eaux , et qui est près de s'abîmer , si le Fils de Dieu ne lui prête la main. Auparavant il marchait sur la mer comme sur un pavé de marbre : d'où vient qu'il se plonge tout d'un coup sous les flots ? c'est son infidélité qui l'a rendu si pesant que la mer rie le peut plus porter (1). Faites réflexion sur cette femme de l'Évangile qui demeura durant l'espace de dix huit ans possédée d'un esprit d'infirmité , qui la tenait tellement courbée vers la terre, qu'elle ne pouvait seulement lever les yeux vers le ciel. On voyait son mal , dit saint Chrysologue , mais on n'en voyait pas l'auteur; on savait sa langueur , mais on n'en savait pas la cause ; sa peine était assez connue, mais le bourreau qui la tourmentait se cachait dans sa maladie ; son corps paraissait courbé aux yeux de tout le monde, mais le poids qui l'abattait ne paraissait pas. La malignité du démon passait pour une indisposition du corps (2). Mais qu'estil besoin de rechercher tant d'exemples pour la preuve d'une vérité si manifeste ? il faut dire ? en un mot, avec Terluliien: Il n'y a que le seul fardeau du péchéqui soit pesant (3). Les autres, quelque forts qu'ils soient, ne sont rien en comparaison de celui-ci. La pauvreté est onéreuse et importune; mais nul n'est véritablement pau-

riculi sarcinam retinebant, etmagis magisque prophetœ corpore gravabantur, non corporis magnitudine, sed peccati : nihilenim grave aequè ac peccalum invenies. S. Chrys. homil. in Jon. S. Hier, in c. 1. Jon. S. Hier, in c. 2. Nahum.

(1) Qui ante levis pendulo gressu calcabat undas, poslquàm infidelitate aggravalur, voratur à fluctibus.

(2) Patebat vulnus, sed auctor vulneris non patebat. Languorcm videbant cuncti , sed languoris materiam non videbant. Erat in aperto pœna, sed in ipsâ pœnâ carnifex latebat indutus; corpus aspiciebatur incurvum , sed non aspiciebatur incurvi corporis pondus; ars nequissitii spiritùs corporis nécessitas credebatur. S, Chrys. serm. 105.

(3) Unum onus hoc magnum est. Tert. carminé de Jonâ.

vre que le pécheur ; celui-là est trop riche , qui ne doit rien à la justice de Dieu. La servitude est un joug fâcheux et pesant: mais personne n'est esclave, sinon celui qui s'est vendu au péché , et soumis au pouvoir du diable. La misère et la disgrâce d'une fortune renversée est un mal insupportable ; mais personne n'est misérable, s'il n'a perdu par son péché la faveur et l'amitié de son Dieu. Quel est donc le poids du péché, qui pèse plus lui seul que tous les plus lourds fardeaux du monde ? Quel est ce joug, en comparaison duquel les choses les plus pesantes paraissent légères? car enfin rien ne peut retarder le vol de notre âme que le péché , rien ne peut l'empêcher de monter au plus haut degré de la perfection. Défaites-vous de ce fardeau , votre esprit s'élèvera sans peine vers le centre de sa béatitude : mais si vous donnez entrée au péché , quand vous seriez déjà dans le ciel , vous tomberez , et quand vous seriez comme un anneau de grand prix dans les mains de Dieu , il vous arrachera de son doigt et ne pourra vous souffrir. Oui , le péché est un fardeau si pesant , que Dieu même a peine de supporter les pécheurs. Les bras de sa patience, lassés d'un si grand poids , sont contraints de le laisser tomber par terre (1).

SU. CONSIDÉRATION

Il ne s'est trouvé que Jésus-Christ qui aif; voulu se charger de nos crimes, et qui ait soutenu la chute de tout le genre humain. Les esprits bienheureux, voyant

(!) Plus sanè Dominus suo modolaborat peccatum unum nos» trum etiam minimum ferendo, quàm sinl omnes laboresquanlumcumque graves quosferimus propter peccala nostra. Expenda quantum malum sit peccatum quod facit Deum lahorare et ser» vire : Dominus lahorare dicitur peccatis noslris, dùm ea sustinet, n :c ctatim punit. Olcaster. in c. 43. 1s.

150 L'HOMME D'OftMSON.

les enfants d'Adam malheureusement tombés et renver» ses parle péché, en avaient compassion; mais ne pouvant les relever, ils se contentaient de lever les mains au ciel , et de conjurer ia miséricorde dryine de leur envoyer unjibérateur. 11 n'y a que vous , ô très-aimable Sauveur, qui nous avez donné du secours dans nos besoins. Vous avez seul réparé les ruines de notre nature , et vous vous êtes offert à porter tous les péchés du monde. Le Père éternel s'en est déchargé sur vous , et vous n'avez pas refusé ce fardeau; vous l'avez mij sur vos épaules, où tous les pécheurs ont bâti une tour d'iniquité, dont la masse est effroyable. Et cependant, bon pasteur , vous les avez soufferts , et vous les avez portés avec amour, sans excepter même les plus grands saints, entre lesquels il ne s'en trouvera pas un, qui ne vous ait fait sentir le poids du péché. Il n'y a que votre bienheureuse mère qui ne vous a point don~'s de peine : car le péché n'a jamais trouvé d'accès dans son âme innocente; aussi n'a-t-elle point, en vous portant dans son sein, senti la pesanteur de sa charge, quoiqu'elle portât le prix et la rançon de tous les hommes. Pour le reste des mortels, ils vous ont tous été onéreux, et le poids de leurs péchés a été si excessif, qu'encore que vous soyez tout-puissant, vous êtes néanmoins tombé dessous. La multitude et la grandeur de leurs crimes vous ont accablé, et vous avez été contraint de succomber en portant la croix sur le Calvaire. O pécheur, épargne ton Sauveur. Brebis ingrate , ne charge pas ainsi ton pasteur, n'ajoute pas fardeau sur fardeau , et crime sur crime. Que si la peine que tu lui donnes ne te touche pas, épargne-toi toi-même. Pourquoi rends-tu tous les jours ton joug plus pesant et plus difficile à porter? Ahï si tu savais quelle est la pesanteur de ton péché, tu t'étonnerais comment lu es si hardi que de t'en charger , et si fort que de le pouvoir supporter. Regarde en quel état il a mis ton Sauveur; pense à celui où il le réduira à l'heure de la mort, et ix la profondeur de l'abîme où il te précipitera, si

tu ne t'en défais de bonne heure par une sérieuse pénitence. Préviens doncce malheur, et, pour te décharger de tant de crimes que tu as commis , écoute la voix de Jésus, qui t'appelle et qui promet de te secourir: Venez à moi , dit-il , vous qui êtes chargés , et je vous soulagerai. Somme-le de ses promesses , confesse-lui tes iniquités, mets le fardeau de tes offenses aux pieds du Prêtre, et prends sur toi le joug de ton Sauveur. Ce n'est pas un joug importun, qui accable ceux qui le portent : tant s'en faut , il les allège, et les remplit de consolation et de force. Ce bon père se jette sur le coude l'enfant prodigue, non pour le charger, mais pour l'embrasser et le caresser. Heureux joug, sacré fardeau, qu'il ne mérite de porter qu'après avoir quitté celui de ces crimes , et renon ce à sa servitude (1).

(I) Revertenti nliopater obvius procedit super collum. Pia sarcina, et jugum dulce, quod non sustinere nec sentire meruit, donec primo in se reversus, servileni condilione» dirupit. Git- Uberl. serin. 26. in Ccrnt* £

158 L'HOMME D'ORMSOU.

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