POUR LE NEUVIÈME DIMANCHE D'APRÈS LA PENTECOTE
Jésus avili et anéanti par le péché.
Eum qui non noverat peccatum , pro nobis peccatum fecit. \\ a traité pour l'amour de nous celui qui était sans péché, comme s'il eût été le péché même. 2. Cor. 5.21.
CONSIDÉRATION
Jésus voyant que le péché lui avait ravi l'empire des cœurs , a cru qu'il ne devait pas demeurer dans le trône de sa gloire. Il en est descendu pour s'approcher des pécheurs, et les pécheurs étant plus vils que le néant, il n'a pu venir à eux sans s'anéantir , c'est-à-dire sans s'abaisser infiniment, vu même que pour les tirer de l'opprobre il s'est mis en leur place, et a pris sur soi la confusion qui était due à leurs péchés. Son Père, acceptant l'offre qu'il lui faisait de satisfaire pour nous , l'a traité comme le dernier des pécheurs. Il a traité pour l'amour de nous, dit saint Paul, celui qui ne savait ce que c'était que le péché , comme s'il eût été le péché même (1): c'est-à-dire ^ selon la pensée des Pères, il en a fait la victime du péché, par conséquent il l'a mis en la place de tous les pécheurs, comme la victime est immolée en la place de celui pour lequel elle est sacrifiée. II a permis que ses ennemis' le fissent passer pour le plus vil et le plus abominable de tous les cri-
(1) Eum qui non noverat peccatum, pro nohis peccatum fecit. 2. Cor. 5. 21.
IECTURES SPIRITUELLES. 159
minels, et qu'en cette qualité il fût crucifié entre deux voleurs. Bien davantage il l'a mis en tel état, qu'on eût pu le prendre, non seulement pour un pécheur chargé de toutes sortes de crimes , mais pour le péché même digne de tous les opprobres et de tous les traits de sa colère. C'est ainsi qu'il s'est anéanti, prenant la place du pécheur, qui n'est, à vrai dire, qu'un néant devant Dieu, suivant ce que dit le Prophète-Roi : Le pécheur a été réduit au néant en la présence de Dieu (1). Il faut donc voir comment le péché anéantit celui qui le commet, pour connaître la confusion et l'anéantissement que Jésus-Christ en a souffert pour l'expier.
Premièrement, le pécheur s'avilit et s'anéantit, parce qu'il se sépare et s'éloigne de Dieu , qui est le principe de son être et de sa noblesse ; or il n'y a rien hors de Dieu que le néant ; car, dit saint Bernard, qu'est-ce qui peut-être plus malheureux, plus perdu, que ce qui est hors de Dieu (2) ? Il n'y a rien , dit ce même Père, plus éloigné du premier de tous les êtres, que ce qui n'est point du tout; rien de plus éloigné de celui qui a créé toutes choses, que le péché, qui n'est rien entre toutes choses (3). Que devait donc faire le Fils de Dieu venant chercher les pécheurs , qui s'étaient malheureusement perdus? n'élait-il pas obligé de sortir iu sein de son Père (4) ? Et en sortant du sein de son Père, où pouvait-il aller que dans le néant ?
Secondement, le pécheur s'anéantit avec infamie , parce qu'il se retire des voies de la justice , et s'éloiene de la loi éternelle, sans laquelle l'homme n'est
(1) Ad nihilum deduclus est inconspectu ejus malignus. Psal.
(2) Quidenim lam perditum, quàm quod est extra Deum ?
(3) Ab eo qui summè et singulariler est, nihil longinquiîis eo qui nulle- modo est, nihilque remolum magis ab eo à quoet per ijuem sunt omnia,quàm peccatum, quod nihil est inter omnia.
(4) Exivi à Pâtre et veni in raundum.
160 L'HOMME D'ORAJSON.
rien, comme dit le Sage : Craignez Dieu, soyez fidèle à garder ses commandements ; car c'est en cela que consiste toute la gloire et la perfection de l'homme (1). Donc si cela est véritable, si la justice et l'innocence fait toute la perfection de l'homme, il faut dire que sans elle l'homme n'est rien du tout (2). Car en se séparant du bien , il se sépare du Verbe , qui est l'auteur de la grâce et de la gloire; et par là, dit saint Anselme, il se réduit au néant, parce que tout ce qui ne subsiste point par le Verbe, n'est rien absolument (3). Afin donc que les pécheurs se rejoignissent au Verbe , et se liassent de nouveau à la loi éternelle, ne fallait-il pas que le Fils de Dieu sortît hors de lui-même , et qu'il quittât le centre de sa gloire , pour nous y faire rentrer. N'est-ce pas ce que veut dire saint Ambroise par ces paroles : Le Verbe s'est fait étranger sur la terre , afin de te loger dans son sein , et de te faire le domestique de son cœur (4); il s'est fait esclave, afin de te rendre la liberté ; il s'est avili, afin de te rendre précieux; il s'est anéanti, afin de te redonner la grâce , qui est un être tout divin. C'est pourquoi saint Augsstin lui dit amoureusement: Toutes les fois que je me suis séparé de vous , Verbe incarné , je me suis anéanti , parce que je vous ai oublié , vous qui êtes le souverain bien, et par là je suis! devenu méchant. Malheureux que je suis que n'ai-je bien compris cetle vérité, qu'en vous quittant je me rends plus vil que le néant (5) ?
(1) Time Deum, et mandata ejus observa j hoc est enim omnis homo. Ecoles, 12. 13.
(2) Ergô , si hoc est omnis homo, absque hoc nihil est omnis liomo. 5. Bernard, serm. 10. in Cant,
(3) Quotiesà bono dévias, à Verbo le séparas, quia ipsum es! honum : et ideô nihil efficeris, quia sine Verbo es, sine quofaclum est nihil. S. Ansel. I, Soliloq. c. 5.
(4) Factus est tibi foris, ut tibi intùs esset.
(5\ Tolies nihil factus sum , quoties à te separatus, quia bosum*et ideô malus cfleclus sum. Vu)
En troisième Heu, le pécheur s'anéantit, parce qu'il perd la charité, sans laquelle, comme dit l'Apôtre, quand je parlerais la langue des anges et quand j'aurais le don de prophétie , je suis un néant , mais un néant misérable, parce qu'en perdant la charité, je perds tous les biens de l'âme, toutes les richesses de l'esprit, tout le fruit des bonnes œuvres, tout le droit que je prétends à la gloire des enfants de Dieu , toute la part que j'ai à leurs mérites, toutes les faveurs et tous les dons du Saint-Esprit, la pureté, l'innocence, l'incorruptibilité , la douceur de la contemplation, le royaume des cieux, la conversation avec les anges, la possession de Dieu. Un seul péché me ravit tout cela, et mo met dans le néant (1). 0 chrétien , prenez garde à vous. Vous portez ces trésors dans un vaisseau fragile : si vous tombez dans le péché, ce vaisseau se brisera, et il ne vous en restera pas une pièce, où vous puissiez nourrir une étincelle de feu, ni puiser une goutte d'eau (2). Vos ennemis profiteront de ce débris, et le péché, à qui vous aurez donné l'entrée dans votre âme. triomphera de votre perte. C'est un infâme voleur, qui vous enlèvera tout d'un coup ce que vous aviez acquis en plusieurs années, et vous laissera dans une pauvreté et une nudité honteuse. Il a dépouillé le Sauveur du monde et l'a mis tout nu sur une croix : que fera-t-il sur un faible sujet, puisqu'il a exercé sa tyrannie avec tant de violence sur la personne même du Fils de Pieu ? ô que
misera mihi ! ulquid hoc non cognoscebam, quia te deserens ni* h i 1 fiebam ? S. Aug. in Solil.
(1) Unius peccati consensu immensas animae et corporis spiritualeshomo amitlit divitias, innocentiae candorem , immoi talitatis statum, carnisincorruptihilitatem, animée purilatem, con« templationisdulcedinem, spiritûs libertalem , regnum cœlorum , angelorum contubernium, amicitiam Dei. S. Laurent. Just.serm. de S. Joan. Evang.
(2 Subito dùm non speratur, veniet contritio ejus, et comminuetur, sicut conteritur lagena figuli , contritione pervalidà : et non invenielurde fragmenlis ejus testa, in quà portetur igniculusde incendio.authauriaturjpariun auuœde foveâ* /«.30. 13,14.
jg2 l'homme d'oraison.
vous êtes redevable à ce divin réparateur, qui s'est laissé dépouiller, appauvrir, épuiser, anéantir, pour vous revêtir des ornements de la grâce que vous aviez perdue, et vous rétablir dans la jouissance de tous les biens du ciel. 0 mon Seigneur et mon Sauveur, comment est-ce que vous aimez les pécheurs, étant, comme vous êtes, si indignement outragé par le péché? Hélas! que ma malice est opposée à votre bonté! Je me suis perdu et anéanti pour n'avoir point de charité ; et vous, pour en avoir trop pour moi, vous avez pris ma place, et vous avez été réduit au néant.
En quatrième lieu, le pécheur se rend plus vil que le néant , parce qu'il se ravale à des actions indignes d'un chrétien, qui le jettent dans la dernière infamie. Représentez-vous cet enfant prodigue, qui passait ses jours à garder les pourceaux, lui qui était de bonne naissance ; ou bien ce prince de Babylone , qui fut, par une étrange punition, chassé de son trône et condamné A vivre sept ans à la façon des bêles; la vie où le péchô nous engage, est sans comparaison plus infâme. Car il nous fait vivre comme les réprouvés vivent dans les efcfers, en blasphémant et déshonorant Dieu par une suite de crimes continuelles. On peut garder les bêtes par un motif très -glorieux, comme saint Marcel pape, qui fut condamné, sous la persécution de Maxence , à panser les chevaux , et finit sa vie dans ce vil exercice, pour la défense de la foi. On peut vivre dans les forêts parmi les bêtes sauvages , pour faire pénitence , comme Nabuchodonosor, cet emploi n'est pas indigne des saints : mais faire le métier des démons , et commencer sur la terre la vie des réprouvés, c'est-à-dire une vie pleines de crimes et de peines , c'est la dernière infamie. Cependant telle est la vie d'un pécheur, qui quitte Dieu pour servir aux créatures, préférant un malheureux plaisir, un intérêt périssable, au respect qu'il doit à son souverain Seigneur : Us violaient mes ordres pour un peu d'orge et un morceau de pain (l). (1) Violabant me propter pugillum hordei et fragmen panis. Ezech. 13. 19.
Si sa vie est infâme , sa condition et son état ne l'est pas moins : car il perd la liberté , et devient esclave du péché (1); il perd la qualité d'enfant de Dieu, et devient enfant du diable (2). Son infamie lui fait porter un caractère de malédiction , comme autrefois la terre de Sodome portait le caractère d'une terre maudite, condamnée à une éternelle stérilité. Une âme dans la grâce de Dieu porte des qualités honorables et glorieuses. C'est la maison de Dieu , le sanctuaire du Saint-Esprit, le palais des vertus, l'habitation des anges. Mais sitôt qu'elle tombe dans le péché, ce n'est plus qu'une retraite de voleurs , un cachot plein de ténèbres , un enfer que les démons occupent; c'est un temple profané, une église polluée ; si on ne la purifie, jamais le Saint- Esprit ne s'en approchera,, elle demeurera toujours infâme. Bien davantage, l'ignominie du péché ne s'attache pas seulement à la vie, à l'état et à la personne du pécheur, mais au lieu même où il demeure. C'est îe péché qui rend le monde immonde , qui fait de l'enfer une prison infâme , et, s'il pouvait entrer dans le paradis, le paradis perdrait en même temps sa beauté, et deviendrait abominable. Chose étrange! le Sauveur du monde, qui est la gloire du ciel et de la terre , ne s'est pas plus tôt approché des pécheurs, qu'il s'est vu couvert d'infamie, comme un objet de malédiction, qui donnait de l'horreur à tous jusqu'à lui-même. Jésus- Christ nous a rachetés de la malédiction de la loi, lorsqu'il a été fait pour nous objet de malédiction. Car il est écrit : Quiconque pend au bois est maudit (3). 0 péché, que tu es infâme, puisque ton ombre seule porte une telle malédiction ! Et toi, pécheur, quelle malédic-
(1) Omnis qui facit peccatum servus est peccati. Joan. 8.
(2) Vos ex pâtre diabolo estis, et desideria Patris vestri vultis facere. Joan. 8, 44.
(3) Christus nos redemit de maledicto legis, faotus pro nobis maledictum , quia scriptum est: Maledictus omnis qui pendet in ligno. Gai, 3,
lion ne mérites-tu pas, puisque tu es la cause de la malédiction de ton Sauveur ! Apprends dot , de son exemple à fuir et à détester le péché, qui attire toutes sortes de malédictions sur son auteur; apprends à souffrir l'opprobre et la malédiction des hommes, puisque tu l'as mérité par ton péché. Notre Seigneur a porté , comme dit Tertullien, la malédiction de la loi, lui qui est seul digne de la bénédiction de tous les hommes : suivons donc les traces de notre maître, nous qui faisons gloire d'être ses serviteurs; souffrons avec patience la malédiction des hommes, afin de nous rendre ë?gnes de la bénédiction de Dieu (1).
(1) Dominas ipse maledictus in lege est, tamen solus est benedictus. Igilur Dominum servi consequaniur, et maledicamur patienter, ut benedicLi esse poisimus. Ter lui, J de pat le u lia*
POUR LE LUNDI DE LA NEUVIEME SEMAINE D'ArRÈS LA PENTECÔTE.
Je tus défiguré par le péché.