‹ L'homme d'oraison (volume 4)Chapitre 71 sur 201 · I. CONSIDÉRATION · texte numérisé non relu

I. CONSIDÉRATION

Le péché est un mal universel, qui tend à la destruction de toutes choses. C'est pourquoi saint Paul dit que tontes les créatures gémissent sous sa tyrannie (.}, et, si Dieu le permettait, elles se soulèveraient des a présent contre les pécheurs, comme elles le fer an un jour lorsqu'il les aimera contre ses ennemis, et que tout l'univers fera la guerre à ces insensés , pour tirer vengeance de leurs outrages. Jetez, les yeux sur toutes es parties du monde qui composent le royaume de Je us- Christ : il n'y a rien, dans l'étendue de son empire où le péché ne porte le désordre et ne laisse quelnues marques de sa malignité.

' Premièrement, il détourne toutes les créatures de ]eur fin, et par là il les rend entièrement inutiles Car le ciel et la terre, et tout ce qui est compris dans l en ceinte du monde, n'a été créé que pour le service de

(1) Scimus enim quèdounu creatora ingemiscit, et partant «s«|iie adhuc. Rnm.S.Tl.

l'homme, afin qiren voyant cette admirable beauté de l'univers, et jouissant des biens qu'il y trouve en abondance, il s'excite à la reconnaissance et à l'amour de son bienfaiteur, et qu'en l'aimant et le servant fidèlement, il parvienne à la jouissance du souverain bien , dont tous les biens créés ne sont qu'une ombre trèslégère. Cependant l'homme criminel renverse cet ordre de Dieu, et, sans se soucier de ses desseins, il prend pour soi ce qu'il y a de plus beau et de meilleur, et le fait servir à son plaisir, au lieu d'en (ourner l'usage à la gloire de son créateur. En quoi il offense doublement Jésus-Christ, soit parce qu'il lui ravit l'honneur que toutes les créatures lui doivent comme i\ !eur roi, pour le service duquel elles ont été créées; soit parce qu'il frustre les travaux qu'il a pris en venant au monde , afin de réparer la gloire de son Père , et de ramener toutes choses à leur premier principe et à Unir dernière fin, d'où elles avaient été écartées par le dérèglement des hommes.

II CONSIDERATION

Secondement, le péché ne rend pas seulement les créatures inutiles au service de Dieu, mais il en fait les armes et les instruments de sa rébellion , ce qui est un outrage signalé, pour deux raisons : la première, parce qu'il révolte tout l'univers contre son légitime seigneur ; la seconde , parce qu'il abuse des bienfaits qu'il a reçus contre son bienfaiteur. QiCavez-vous , dit saint Paul, que vous n'ayez reçu de Dieu P et si vous n'avez rien dont vous ne lui soyez redevable, de quoi vous glorifiez-vous (1) ? Ces paroles font voir clairement combien nous sommes obligés à servir Dieu , el le tort que nous avons do l'offenser, puisque nous tenons tout de lui. Si , par impossible, Dieu ne nous avait jamais fait aucun bien, il

(l) Qiiid habes quod non accepisli ? si au le m accepisli quid slci'iaris cjuasi non acceperis? 1* Cor. 4. 7,

174 l'homme d'ormson.

ne nous serait pas permis pour cela d'empïoyer ce que nous avons et ce que nous sommes contre lui; et si nous étions assez insolents pour l'offenser, le crime ne laisserait pas d'être aussi grand que sa majesté infinie est relevée au-dessus de nous. Que sera-ce donc de nous élever contre lui, après en avoir reçu tant de grâces; et de tourner à son préjudice le bien même qu'il nous a fait? Celui qui n'est pas sujet du prince, n'est pas, à la vérité, obligé de le servir; mais s'il lui fait injure , son crime doit être mesuré à la grandeur de la majesté royale qu'il a offensée : si donc le prince était son seigneur naturel, et que d'ailleurs il en eût reçu de très-signalés bienfaits, où monterait l'indignité de cet outrage ? Et toutefois c'est ce que fait le pécheur toutes les fois qu'il tombe dans le péché : car il offense une majesté infinie, de laquelle il tient l'être, la vie et tous les biens qu'il possède. Un maître, pour grand qu'il soit, ne peut donner une dent, un ongle, ni même un cheveu à son esclave ; mais l'homme n'a rien en soi ni bors de soi, qui ne soit un don de Dieu, jusqu'aux moindres actions et mouvements de son cœur, qui dépendent si absolument du divin concours, que, s'il venait à lui manquer un seul moment, il retomberait dans le néant. Comment est-ce donc que, n'étant rien, et n'ayant rien que par une continuelle faveur de Dieu, il peut employer son âme, son corps et ses bien>s à offenser son bienfaiteur? Si du haut d'une tour j'étais suspendu par un filet , oserais-je offenser celui qui me soutiendrait sur le précipice, et qui m'y pourrait laisser tomber? Et Dieu me tient sur l'abîme du néant et sur le bord de l'enfer, avec un pouvoir souverain de me perdre j si bon lui semble : serais-je donc si insensé que de l'offenser sans crainte et sans respect, et de changer en armes d'iniquité toutes les puissances de mon âme , et tous les biens soit intérieurs ou extérieurs que j'ai reçus de sa bonté?

Page 1