‹ L'homme d'oraison (volume 4)Chapitre 78 sur 201 · I. CONSIDERATION · texte numérisé non relu

I. CONSIDERATION

le premier trait que l'esprit de Jésus imprime dans l'âme chrétienne , pour y former son image , est celui de l'admirable innocence et pureté de son cœur, qu'il nous propose comme un miroir sans tache , où nous pouvons voir tous nos défauts, et comme une fontaine très-claire , où nous pouvons les laver. Deux choses , dit saint Grégoire de Nazianze (1) , sont nécessaires pour faire un portrait achevé de Jésus-Christ, la fuite du vice et la pratique des vertus; mais il faut commencer par fuir le vice, parce que le Fils de Dieu n'entre point dans le cœur de l'homme , que le péché n'en soit sorti : Préparez le chemin à ce souverain Seigneur, qui monte sur l'occident (2). Car le soleil de justice, dit saint Jérôme, ne se lève dans nos âmes que sur le déclin du vice; il monte à l'occident, et non pas à l'orient (3). Dieu ne sanctifia point les premiers -«es d'Israël 9 comme remarque saint Ambroise, et ne se

(S) 5. Gregor. yazianz. oro.t. 39. in lumin.

(2) Iter facite ei qui asceudit super occasu m 4 Dominas nomen ilii. Psat. 67.

(3) ISisi enimmala opéra in nobis occiderint, Christus nouassendit super nos. 1). Hieron. I. 3. in Amost c G

les appropria point qu'après que l'ange exterminateur eut mis à mort tous les premiers-nés d'Egypte (1); de même, dit ce Père , au point que l'homme pécheur meurt à son péché, Jésus-Christ commence à vivre en lui, et l'abolition de son crime, qui le rendait abominable, est suivie de la faveur divine, qui le comble de grâce et de sainteté (2). Il confirme ceci par l'exemple de Zachée. Ce publicain, dit-il, descendit prompîement à la première semonce du Sauveur du inonde , et le reçut dans sa maison avec une joie incroyable; mais en même temps il en bannit l'avarice, il en chassa la perfidie, il renonça à la fraude et à l'injustice (3). Ce qui me fait dire que le premier soin d'un chrétien qui tend à la perfection, doit être de purifier son cœur, son âme, son entendement, sa volonté, sa mémoire, son corps, ses sens de plus légères offenses, parce que pour être parfait il n'y a que deux choses à faire, séparer et unir : séparer le cœur de tout ce qui peut le souiller, et l'unir à Jésus-Christ, qui esi son souverain bien. Or la difficulté n'est pas à l'union , mais à la séparation: l'union se fait en un instant, quand !a séparation est faite, comme la lumière se produit en un instant, quand le soleil ne rencontre point d'obstacle. Aristote dit que le mouvement du corps se ferait en un instant du ciel en terre, s'il pouvait y avoir du vide entre deux, parce que c'est le milieu qui le retarde; et moi je dis que le mouvement de l'esprit se ferait en un moment de la terre au ciel, de la créa ture à Dieu , s'iln'y avait rien entre deux , c'est-à-dire , si le cœur était vide de l'amour de toutes les choses créées. De là vient que si peu d'âmes parviennent a

(t) Ex quo percussi primogenitos in terra iEgypti , sancliâeavi mihi quidquid primo nascitur in Israël. Num. 3.

(2) Cùm interficilur impius, Christus ir fundiL.r ; el ob\ aN>minatio aboletur, sanctificatio cumulatur. S. Ambr.L 2. de Abeh C. 4.

(3) Excepit illum galiciens, sed excipiendo Christum , exclusit avaritiama reJegavit perfidiam , reniintiavit f'-audibus»

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{'union avec Dieu, parce qu'il y en a peu qui aient assez de courage pour faire celte séparation, cellesmêmes qui semblent les plus généreuses se dépêchent le plus qu'elles peuvent, lorsqu'elles s'appliquent à la vie purgative, afin de passer aux exercices plus relevés , où la nature se porte par une tmbition secrète, au lieu qu'eiles devraient aller à notre Seigneur, avec dessein de demeurer à ses pieds jusques à la mort, ou du moins jusques à ce que lui-même les en retirât par force, je veux dire par la douce force de son amour. Encore ne faudrait-il pas pour lors qu'elles perdissent le soin de conserver la pureté de leur cœur, se persuadant qu'elle est absolument nécessaire, et pour s'élever à un état si sublime , et pour s'y maintenir. En voici la raison qui mérite qu'on y fasse une attention particulière. Le Fils de Dieu s'unit à nous ici-bas en quatre manières : à notre entendement, par les connaissances qu'il lui donne et par les lumières qu'il y verse; à notre volonté, par amour; à notre âme, par la grâce sanctifiante, qui est le plus beau fruit de sa croix; et à nos corps mêmes aussi bien qu'à l'esprit, par la communion, qui est la déification de l'homme, et la consommation de sa vertu. Or. à toutes ces sortes d'union la pureté est absolument nécessaire.

n. CONSIDÉRATION.

elle l'est, premièrement, à l'union de l'entendement, car il est la vie et la lumière des esprits, qui illumine tout homme venant au monde. Comme donc l'œil malade qui est chargé de quelque humeur impure ci maligne ne peut souffrir îa lumière, de même l'âme qui est engagée en des affections déréglées ne peut recevoir les irradiations du Verbe, elle ne peut même les souffrir* Celui qui fait le mal hait la lumière (1). Nous adorons t

£13 Oui malô agit, oùit iuceui.

dit saint Augustin , un Dieu invisible, qui ne peut se vo?r des yeux du corps, et qui n'est vu des yeux de l'esprit que de peu de personnes, qui ont le cœur trèapur (1). Il faudrait que l'âme , s'il était possibie, fui la pureté même, parce que le Verbe divin est la lumière même. Sainte Térèse (2), étant un jour au chœur, se sentit toutd'un coup attirée à un grand recueillement, pendant lequel il lui semblait qu'elle était transformée en un miroir très-clair, en sorte qu'il n'y avait aucune partie en elle qni ne fût très-lumineuse. Dans cet étal, notre Seigneur lui apparut au centre de son cœur,^.vec une si grande plénitude de lumière, qu'il lui était avis qu'elle le voyait parfaitement dans toutes les puissances de son âme. Cette rare faveur nous montre que l'âme est le miroir du Verbe incarné, capable de? illustrations divines, et que Jésus est son soleil; mais comme le miroir ne peut bien. recevoir les rayons du soleil, lorsqu'il est couvert de poussière, ou cbnrgA de boue: aussi îe cœur, chargé de péchés et. d'affections impure?, ne peut recevoir l'impression du Verbe, ni représenter l'image de sa beauté. Cette sagesse incarnée n'entrera jamais dans une méchante âme, jamais elle ne fera son séjour dans un corps sujet au péché. La vérité, dit saint Bernard , ne se montre point aux âmes impures, la sagesse ne s'y fie point (3). Il faut que le visage de l'âme, pour arrêter la vue sur la clarté de Dieu, lui soit agréable. Elle ne pourrait pas soutenir ses rayons, si elle n'était elle-même claire et nette, et comme transformée en la clarté qu'elle contemple. La seule ressemblance lui ferait sill jr les yeux, et elle se trouverait tout éblouie d'une splendeur ex-

(1) Invisibilem Deum colimus, qui nullorum corporois ocùlis, cordibus autem paucorum mundissimus notus est. S. Aug. in Ps. 113.

(2) Ex vitâ S. Teresim,c.A\.

(3) Impuris non se ostendit veritas, non se crédit sapienlia, 5. Be?m. serm. 62. in Cant.

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traordinaire , dont elle ne pourrait supporter l'éclat (1). Saint Paul le déclare ouvertement : Cardez la paix avec tout le monde, et soyez jaloux de la pureté de votre âme, tans laquelle jamais personne ne verra Dieu (2). Aussi saint Thomas enseigne (3) que, pour voir Dieu, il y a deux sortes de pureté , qui sont nécessairement requises : pureté de cœur, pureté d'esprit. La première tient lieu de disposition, qui prépare l'âme, en la dégageant de toutes ses affections désordonnées; la seconde est comme l'achèvement et la consommation de la vision divine, qui purifie l'entendement des fantômes et des erreurs qui le souillent, ce qui se fait parle don d'intelligence, qui répond à la sixième béatitude : Bienheureux sont ceux qui ont le cœur pur , parce qu'ils verront Dieu (4). D'où je conclus qu'autant que la vue de Dieu et la connaissance de Jésus-Christ, son Fils unique, nous doit être chère, autant nous devons haïr l'impureté de coeur, et détester la négligence que nous apportons à purifier l'œil de notre âme (5). La vie éternelle, ô Seigneur, consiste à vous connaître comme seul et vrai Dieu , et celui que vous avez envoyé , qui est Jésus-Christ. Il n'est donc rien de plus odieux que la tache qui nous prive de cette bienheureuse vue, ni de plus exécrable que la nonchalance qui nous fait négliger de purifier cet œil qui doit contempler votre souveraine beauté.

(I) Placeat necesse est faciès, quse in Dei claritatem intêndere potest. Nequeenim idpossel, nisi ipsa quoque clara esset, u pura, uticjuè transformata in eamdem quam conspicil claritatis imaginera ; alioquiDipsàdissimiiitudine resiliret , insolito reverberala fu'gore.

(2; Pacem sequimmi cum omnibus, cl sanclimonian?, sine rjuâ nemo videbit Deum. S. Bern. ibid. Heb. 12.

(3) D. Thom. 22. r/. 8. a. 7. in corp.

(4) Beali mundo corde, quoniam ipsi Deum videl

(6) Odibilis macula quec beatam nobis adimit visionem , rt exsecrabilis négligea lia quâdissimulamus intérim illi'soculi nr dationem. S. bern. sertn. deconver.adcleric.c. 2b.pag.

Pensez à ceci, je vous conjure , et souvenez-vous que la pureté est au cœur ce que la santé est au corps , qu'un œil trouble ne verra jamais Dieu; et toutefois le cœur de l'homme n'est fait que pour voir son sréateur. Si donc on apporte tant de soin pour conserver la santé du corps , que doit-on faire pour conserver la pureté du cœur, qui est incomparablement plus noble et précieux (1) !

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