IV. CONSIDÉRATION
Quatrième prérogative de Vhumilitè de Jésus-Christ, prise de son excellence et de sa grandeur.
En dernier lieu, il avait plus d'excellence et de mérite. Son humilité, par une faveur incommunicable, était assise sur le trône de la Divinité. La mesure de î'humilité, dit saint Augustin (1), est la grandeur de celui qui s'humilie; plus il est grand, p]us il fait paraître son humilité; et plus il s'abaisse, plus il fait paraître sa grandeur. Si cela est véritable, on peut dire que le Fils de Dieu n'est pas seulement le plus humble de tous les hommes, mais le seul, entre tous, qui soit parfaitement humble, parce qu'il n'y a que lui qui se puisse parfaitement humilier. Pour s'humilier il faut être grand, et pouvoir descendre de sa grandeur. Dieu est grand, mais il ne se peut ravaler : ni par estime, car il se tromperait; ni par amour, car il ne peut aimer que sa gloire. La créature est la bassesse même, elle ne peut pas descendre bien bas. Elle peut bien rabattre les saillies de son orgueil, de peur qu'il ne l'élève au-dessus de son mérite, qui est le premier acte d'humilité; mais elle ne peut trouver un lieu plus bas que celui de son origine, pour y descendre; par coati) Mensura hutailitatis cuique, ex mensurà i^sius ina^nil* diîiis data est.
^30 L'HOMME D'ORA-ISON.
séquent elle ne peut être humble qu'à demi. Il n'y a que Jésus qui ait eu l'un et l'autre avec une excellence souveraine; car, étant infiniment grand, il pouvait s'abaisser à l'infini, et ne pouvait jamais s'élever audessus de son mérite. Voulez-vous voir le faite de son infinie grandeur? s'il était dans la forme d'un Dieu, il avait l'être de Dieu, car c'est la forme qui donne l'être; s'il avait l'être de Dieu, il était Dieu, car il n'y a rien en Dieu qui ne soit Dieu même (1) ; s'il était Dieu, il élait égal à son Père : Philippe, qui me voit, voit mon Père (2) ; car ii y a égalité, unité, ressemblance parfaite; qui voit l'un, voit l'autre. S'il était égal à son Père, il était tout-puissant comme lui, tout bon, tout sage , tout glorieux comme lui. Il ne pouvait donc monter plus haut. Voulez-vous voir le fond de ses abaissements? // s'est volontairement anéanti jusqu'à la croix (3). Il est descendu du trône dans la crèche, de la suprême grandeur dans la pauvreté , de la pauvreté dans le mépris, du mépris dans les souffrances, des souffrances dans la mort, de la mort dans le tombeau, du tombeau dans les enfers. Il ne pouvait donc descendre plus bas. Nous admirons l'humilité de Constantin, qui portait la hotte pour servir à la structure de l'église de saint Pierre ; mais Jésus-Christ porte la croix sur le Calvaire , et se charge de tous les péchés du monde. Nous admirons l'humilité de Théodose , prosterné aux pieds de saint Ambroise ; mais le Fils de Dieu s'^oaisse aux pieds de Judas. Nous admirons '"humilité de David, qui était sur son trône comme an petit ver caché dans un bois pourri; mais le Fils de Dieu n'a point d'autre trône que le bois où il expire. C'est ce qui ravit les saints et leur donne de si ardents désirs de l'humiliation et du mépris. La bienheureuse
(1) yui cùm in forma Dei esset , non rapinam arbitrasses! esse se œqualem Deo. Philip. 2. 6.
(2) Philippe, qui videtme, videt et Patrem meura. Joan. 4.
(3) Exinanivit semetipsum factus obediens usque ad niorlem, m o rie m aulem crucis. Philip. 2. 7.
Marie de l'Incarnation, entrant dans sa chambre, allait se jeter aux pieds du crucifix , et demeurait quelquefois si extasiée , qu'elle paraissait comme un séraphin, le visage tout embrasé; et quand quelqu'une de ses sœurs survenait, elle lui disait avec une admirable ferveur, sans la connaître: Eh! que dirons-nous à la vue de cet objet ? peut-on encore fuir les humiliations et les mépris, après avoir vu un Dieu attaché à la croix? pour moi, si j'avais quelque grâce à désirer, ce serait de pouvoir prendre part aux mépris de mon Sauveur. C'est le désir de tous les saints de porter Ses livrées de leur maître, d'être crucifié avec lui, c'est-à-dire de souffrir et d'être méprisé comme lui. Suivons leurs sentiments , et, ne nous contentant pas des désirs, venons aux effets ; abaissons-nous jusqu'au néant, soyons contents d'être sous les pieds de tout le monde, descendons le plus bas que nous pourrons, nous n'égalerons jamais les abaissements de notre maître. L'humilité des rois est une vertu royale, mais celle de Jésus-Christ est une vertu divine; dans les plus grands saints, c'est l'humilité de créature; mais en Jésus-Christ, c'est l'humilité du Créateur; dans les saints l'humiiiation est fort petite, mais en Jésus-Christ l'humiliation est infinie; dans les saints elle n'est que pour un temps, dans le ciel leur exaltation est éternelle; mais en Jésus-Christ elle durera toute l'éternité, car il ne quittera jamais notre néant. C'est donc le roi des humbles, l'humble par excellence , que tous les hommes doivent imiter , mais que personne ne peut égaler (1).
(1) Quantumvïs se quisque humiliet, humilier Chrislo noo erit. Primasiui. 7 in c. 2. epist, ad Philip.