I. CONSIDÉRATION
Jésus-Christ comme le cher des prédestinés est la cause exemplaire de la prédestination des anges , qui sont les membres mystiques de son corps. Car encore que Dieu ait prédestiné par un seul acte très-simple le chef et les membres de cet auguste corps de l'Église triomphante ; cet acte néanmoins en vaut deux à notre manière de concevoir les choses, en tant que Dieu a voulu que Jésus-Christ tint le premier rang dans le détret de la prédestination , et que les membres eussent «lu rapport et de la subordination à leur chef comme à l'original sur lequel il avait projeté leur élection à la grâce et à la gloire. Et certes il était convenable à la dignité de cet adorable chef, que les anges mêmes le reconnussent comme leur modèle. Car il est seul pré-
destiné Fils de Dieu par nature , et ils ne sont prédestinés qu'à l'adoption des enfants. Qui est l'Ange à qui Dieu ait jamais dit : Fous êtes mon Fils , je vous ai engendré aujourd'hui (1) ?A qui des anges a-t-il jamais dit: asseyez-vous à ma droite P et ailleurs : Je serai son Père et il sera mon Fils ? Ne sont-ils pas tous des esprits qui sont sous lui comme ses ministres , qu'il envoie pour exercer leur ministère en faveur de ceux qui doivent recevoir l'héritage du salut (2) . Il est vrai qu'ils sont aussi du nombre des héritiers et des enfants du royaume (3), mais ce sont des enfants d'adoption. Or l'adoption est une imitation de la nature, et par conséquent le vrai Fils est l'original des enfants adoptifs. D'ailleurs, si Jésus-Christ est la cause méritoire de la prédestination des anges, comme nous l'avons déjà dit, l'effet ne doit-il pas être semblable à la cause et en porter l'image? Il est donc aussi leur cause exemplaire , non pas à la vérité comme passible et mortel , mais bien comme voyageur et comme compréhenseur , avec cette différence, qu'il a été compréhenseur et voyageur en môme temps : compréhenseur , à l'égard de son âme bienheureuse; voyageur, à l'égard de son corps passible, dont il a acquis la gloire par ses mérites avec celle de son corps mystique; au lieu que les anges ont été obligés de coopérer à leur prédestination par leur obéissance , avant que d'arriver au terme de leur voyage. Cela étant ainsi , je ne m'étonne pas si le Prince des apôtres dit que ces bienheureux esprits désirent de regarder ce cher Fils et de le contempler dans cesse (4), non-seulement pour admirer l'éclatde sa beauté et de ses divines perfections , mais encore pour les imiter. Ce qui me surprend , c'est que nous soyons
(1) Cui enim dixit aliquandô Angelorum : Filius meus es tu, ego hodiè gentil le? Heb. 1.
(2) Nonne omnes sunt administratorii spiritus in ministerium missi , proplcr eos qui haereditatem capiunt salutis ?
(3)Filii regni.
(4) In quem desiderant Angeli prospicere. 1. Pétri , I. 12.
si peu touchés d'un désir si raisonnable , nous que le Père éternel a aimés jusqu'à ce point que de nous donner cet admirable modèle de toute sainteté, pour retracer son image , que nous avions malheureusement effacée par le péché. Eh ! ne craignons-nous point de n'être pas du nombre des prédestinés , si nous n'aimons plus ardemment celui qui en est le plus illustre exemplaire ?
H. CONSIDÉRATION
Il n'y a point de plus illustre exemple de la prédestination que notre médiateur même. Quiconque d'entre les fidèles désire de pénétrer ce mystère et de le bien entendre , qu'il regarde attentivement cet excellent modèle , et qu'il tâche de s'y trouver soi-même (1), en jugeant de sa prédestination par celui qui en est Toriginal (2). Et pour ne s'y point tromper , qu'il pose pour fondement que Jésus-Christ n'est pas seulement Dieu, ni seulement homme, mais Dieu et homme en une seule personne , et que cet homme a été prédestiné à la filiation divine de toute éternité par une suite si naturelle , que celui qui nie qu'il ait été prédestiné , doit nécessairement nier qu'il ait été Fils de l'homme (3).
Cela présupposé, qu'il considère en quoi la prédestination des saints a du rapport à celle de leur Sauveur. Le premier trait de conformité consiste en c< que du même esprit que Jésus-Christ a été conçu, lu chrétien est régénéré , comme dit saint Augustin (4) ;
(1) Nullum est illustrius praedestinationisexeniplum quàm ipse Medialor. Quisquis fidelis vult eam benè intelligere, attendat ipsum, atquein illoinveniat seipsum. S. Aug. t. 2. ad Prosp. et Hil. dedono Persev.c. ultimo.
(2)Hœc ex S. Aug. loco citato , et c. 15. de prœdest.sanct.
(3) Quisquis Dei Filium praedestinatum negat, hune eumdera Filium hominis negat. S. Aug. tract. 106. in Joan. fide S. Iren. lib. 3. c. 33. S. Hil. lib. 7. de Triait. Concit. Tolet. 11. in Profess. fidei.
(4) De ipso spirilu et hic recalus, de quo est ille natus. S. J'.'g. de prœdest. so.net. c. 15.
c« que saint Fulgence explique en ces termes qui donnent plus de jour à cette pensée : La forme que nous devons reconnaître spirituellement dans notre foi, a précédé dans la chair de Jésus-Christ. Car Jésus-Christ Fils de Dieu a été conçu et est né du Saint-Esprit selon la chair. Or la Vierge n'eût jamais pu ni concevoir ni enfanter cette chair, si le Saint-Esprit n'eût opéré sa naissance. Ainsi la foi ne peut être conçue dans le cœur de l'homme ni recevoir accroissement, si le Saint-Esprit ne l'y répand et ne la nourrit ; car nous sommes régénérés du môme Esprit que Jésus-Christ est né (1).
Le second trait de conformité est que comme Jésus - Christ, selon sa sainte humanité, a été prédestiné à l'union hypostalique et à la gloire de son âme avant tous ses mérites; aussi le chrétien a été prédestiné à la première grâce sans qu'il l'ait pu mériter. Jésus- Christ même notre Sauveur, l'homme médiateur entre Dieu et les hommes, est une très-éclatante lumière de la prédestination et de la grâce. Car pour être ce qu'il est, qu'a fait la nature humaine qui est en lui, et par quels mérites précédents, soit d'oeuvres ou de foi, l'a-t-elle acquis (2)? Découvrons donc la source même de la grâce dans notre chef, d'où elle se répand dans
(1) Forma praecessit in carne Christi , quanti in nostrâ fide spiritualiter agnoscamus. Nain Chrisius filius Dei secundùm carnem de Spiritu sancto conceptus et natus est. Carnem autem illam nec concipere Virgo posset aliquandô nec parère, nisi ejusdem carnis Spiritussanctus operaretur exortum. Sic ergô in hominis corde, nec concipi fides poterit, nec augeri , nisi eam Spiritus tanctus eflTundat et nutriat. Ex eodem namque Spiritu renali lumus, ex quo natus est Christus. S. Fulgent. de Incarn. et grat. Chrisli , c. 20. init.
(2) Est cliam prasclarissimuru lumen praedestinationis et gratiai ipse Salvator , ipse Mediator Dei et hominum homo Christus Jésus , qui hoc ut esset , quihus tandem suis vel operum vel fidei prse* ct-dentibus mcrilis, nalura humana, quae in il lo est, compara* lit.
330 l'hommf d'oraison.
ses membres selon la mesure de chacun d'eux. Tout homme certainement est fait chrétien dès le commencement de sa foi , par îa même grâce par laquelle cet homme dès son commencement a été fait Jésus- Christ (1).
Le troisième trait de conformité est que comme Jésus-Christ a été prédestiné à la gloire de son corps par les travaux de sa vie mortelle , et par la mort de la croix; de même le chrétien a été prédestiné à la béatitude de son corps et de son âme , par le mérite de ses bonnes œuvres et de ses souffrances. Car , comme dit saint Paul, si nous sommes enfants, nous sommes aussi héritiers de Dieu et cohéritiers de Jésus- Christ; pourvu toutefois que nous souffrions avec lui, afin que nous soyons glorifiés avec lui (2). Ayons donc toujours devant les yeux Jésus-Christ crucifié que le Père éternel nous propose pour modèle de notre prédestination , sur lequel nous devons nous former , et disons en nous-mêmes, à la vue de ce divin objet : Si nous souffrons avec lui, nous régnerons avec lui (3).