II. CONSIDERATION
11 ne tient point au Sauveur du monde que ses mérites ne soient appliqués à tous les enfants qui meurent avant l'usage de la raison, parce qu'il est mort pour eux sans aucune exception. Ce sentiment est conforme au Concile de Trente , qui dit en termes exprès , « qu'en- » core que Jésus-Christ soit mort pour tous, néan- » moins tous ne reçoivent pas le bienfait de sa mort ; » mais seulement ceux auxquels le mérite de sa passion » est communiqué (2). » Or, quelle apparence que Jésus-Christ soit mort pour tous , et qu'il ne tienne qu'à lui que les mérites de sa mort ne profitent à tous? Certainement cela choque le bon sens. Mais ce que dit le grand Apôtre, et après lui saint Augustin, ne nous laisse aucun lieu de contestation ni de doute. Pesez ces paroles sans aucune prévention : Si les petits enfants
(1) Naluram humanam ideô dicunt liberam , ne quserant Liberatorem :ideô salvam,ut superfluam judicent SaUalorem. S. Jug^. ep. 95.
(2) Verùm,etsi ille pro omnibus mortuus est, non omnestamen morlis ejus beneficium recipiunt, sed ei duntaxal qui bus me ri* tum passionis ejus communicatur. Concil. Trid. sess. 6. cap '
ne sont point engagés dans aucun péché , vous devez, par une suite nécessaire, avouer que Jésus-Christ n'est pas mort pour eux. Ce qui est évidemment contre l'Apôtre, qui dit aux Corinthiens : Un seul est mort pour tous } donc tous sont morts, et il est mort pour tous (1). Car il prouve de là que tous sont morts , parce qu'un seul est mort pour tous. Si cette preuve, que saint Augustin emprunte du divin Apôtre, est solide, comme il n'en faut point douter, il faut, par toutes les règles du bon raisonnement, que l'antécédent n'ait pas moins d'étendue que la conséquence. L'antécédent, c'est qu'un seul est mort pour tous : la conséquence , que tous sont morts. Afin donc de conclure juste, que tous sont morts sans exception, il faut poser pour principe , qu'un seul est mort pour tous sans exception; autrement la conséquence qu'on en veut tirer serait visiblement défectueuse. Mais comment peut-on douter du sentiment de saint Augustin, puisqu'il dit si clairement que la grâce de Jésus-Christ s'étend aux petits et aux grands, et que celui-là ne laisse aucun des petits, qui remet tous les péchés de tous les siens, c'est-à-dire, des grands et des petits (2). Après cela n'a-t-on pas sujet de dire avec lui : Je le redis, je l'inculque , je le fais prendre par force , comme un remède au malade qui le refuse. Recevez-le , il est salutaire : je ne veux pas vous laisser mourir. Un seul est morC pour tous : donc tous sont morts. Voyez comme l'Apôtre veut que par une suite infaillible on infère que tous sont morts, parce qu'un seul est mort pour tous. Que personne ne le nie, que personne n'en doute , s'il ne nie, ou s'il ne doute qu'il soit chrétien (3).
(1) Ex hoc enim prohavit omnes mortuos esse ; quia pro omnibus mortuusesl unus.
(2) Nec ullum praeterit pusillorum , qui remitlil oninia omnium suorum , id est , pusillorum atque magnorum. S. Aug. U 2. ope* ris imperf.c. 132.
(3) Impingo, inculco, infercio recusanti : Accipe , saluhre est»
Si Jésus-Christ est mort pour tous les enfants qui meurent avant l'usage de la raison, il s'ensuit évidemment qu'il leur a procuré à tous des moyens suffisants pour les sauver. Car pourquoi serait-il mort pour tous, et pour chacun en particulier, sinon pour leur préparer un bain salutaire dans son sang contre le péché originel? aussi voyons-nous que la grâce médicinale de ce grand médecin des âmes n'a jamais manqué à ces petits malades en aucun âge du monde. Car sans parler du baptême , qu'il a établi dans la loi de grâce , et de la circoncision , qui était en usage dans la loi écrite, dans la loi même de nature, la foi des parents, avec quelques sacrifices et prières , suffisait pour sanctifier leurs enfants : et par une singulière miséricorde de Dieu , que saint Augustin admire, ce grand bénéfice de la rédemption leur était conféré , comme il l'est encore aujourd'hui , non-seulement sans y contribuer de leur part, mais encore en s'en fâchant : ce qui leur serait imputé pour un grand sacrilège , s'ils savaient ce qu'ils font, et s'ils avaient l'usage du libre arbitre (1). Cette
nolo moriaris. Unuspro omnibus mortuus est; ergo omnes mortui sunt. Vide quia consequens esse voluit, ut intelligantur omnes mortui, sipro omnibus mortuus est. Nemo neget, nemo dubitet , qui se non negat , aut dubitat esse Christianum. Idem. I. 6. contra Pelag. c. 4. Sienimob unius delictum multi mortui sunt , (multi, quippe isti ipsi sunt omnes de quibus alio loco dicit : Sicut in Adam omnes moriuntur, et ibi videbis et parvulos, quia pro ipsis etiam te confilente mortuus est Christus) continué, quod nécessaire sequeretur, ostendit, dicens : Ergo omnes mortui sunt, et pro omnibus mortuus est. S.Aug. lib. 2. operis imper f. contra Jul. c. 134.
(1) Tantumbeneficium,nonsolîim non libentibus, verùm etiam reluctantibus datur, quod eis ad magnum imputaretur sacrilegium, si jamineis valeret voluntatis arbitrium. S. Aug. epist. ad. Bonif*
facilité merveilleuse que la bonté de Dieu a mise dans l'application d'un remède si nécessaire , montre assez qu'il ne veut pas qu'aucun de ces petits périsse, puisqu'il les sauve pour rien (1) , selon le langage de l'Écriture; mais il est difficile de dire pourquoi, nonobstant cette sincère volonté, il permet néanmoins que plusieurs soient étouffés dans le ventre de leurs mères, ou qu'ils naissent de parents infidèles , sans secours d'aucun sacrement, ou que la mort les enlève si tôt après leur naissance , qu'on ne puisse leur conférer la grâce du baptême. A la vérité, s'il était permis de dire ce que saint Bonaventure, Sylvestre, Gabriel, Gerson, et d'autres théologiens, semblent avancer que Dieu s'est réservé la liberté d'appliquer les mérites de Jésus-Christ sans aucune cérémonie extérieure, soit par les prières de l'Église, soit par l'intercession des saints, ou par quelque autre manière que lui seul connaît, la question serait aisée à décider; mais de peur de passer au-delà de ce que l'Église a clairement déterminé, il est plus sûr d'abandonner ces conjectures; et pour résoudre cette difficulté , il faut présupposer deux principes , dont on ne peut disconvenir. Le premier est que pendant que les enfants sont dans un âge incapab.j de discernement et d'élection, et par conséquent de grâces intérieures, d'inspirations et de bons mouvements, la providence divine pourvoit à leur salut par des grâces extérieures, c'est-à-dire, par les moyens suffisants qu'il donne aux amis, aux fidèles, au corps de l'Église , et à toute la société humaine, pour contribuer à les sauver (2). Car, comme le péché originel est un vice transmis par la faute de leur père, et non pas commis parleur propre volonté, leur sanctification est aussi une grâce dont l'application dépend du soin eC du travail des autres, et non pas de leur propre con-
(1) Quse nullum prœlerit pusillorum.
U; Yojrez Monsieur Gamac/ie.
duite (1). L'Église, leur mère , leur donne les pieds des autres pour marcher , le cœur des autres pour croire , la langue des autres pour confesser; afin que comme ils sont malades , parce qu'ils sont chargés du péché d'un autre, aussi lorsqu'ils viennent à guérir, ils soient sauvés par la confession d'un autre. Le second est que Tordre de la grâce n'est point contraire à l'ordre de la nature , que leurs lois ne sont point incompatibles, qu'elles ne s'entre-détruisent point, et que la conduite de Tune ne choque point celle de l'autre. De là vient que , pour faire des œuvres de grâce , le Fils de Dieu ne s'est pas obligé de faire toujours des miracles , et de suspendre le cours ordinaire de la naA ture , pour donner aux pécheurs des moyens extraordinaires de se sauver. C'est assez qu'il leur donne à tous les moyens suffisants pour opérer leur salut , afin de justifier le désir sincère qu'il a qu'aucun d'eux ne se perde.
(1) Crédit in altero, quipeccatin altero: ad verba ali°nasanatur, qui ad factum alienum vulneratur. S. Aug. serm. 14. de ver bis Apost.
(2) Accommodât illis mater Ecclesia aliorum pedes ut veniant, aliorum cor ut credant , aliorum linguam ut fateantur; ut quemadmodum quôd œgri sunt , alio peccante prœgravantur , sic cùm sa ni sunt, alio pro eis confi tente salventur. S. Aug. serm. 10. de verdis Apost.
LECTURES SPIRITUELLES. 4l