III. CONSIDÉRATION
Plusieurs théologiens ont cru que saint AugustiS s'était séparé du sentiment des anciens Pères de l'É* glise qui l'avaient précédé , sur le sujet de la prédestination des saints à la vie éternelle ; et ce qui a donné sujet à cette créance , c'est que saint Augustin prouvant la prédestination à la grâce , montre qu'elle devance tous nos mérites , contre l'erreur des pélagiens , qui attribuaient le commencement du salut au libre arbitre ; d'où ces savants hommes infèrent qu'il a dû dire le même de la prédestination à la gloire ; et pour montrer qu'il l'a dit en effet, ils allèguent plusieurs textes, dont les uns ne touchent que la prédestination à la grâce , les autres ne parlent de la prédestination complète qu'en tant qu'elle comprend la prédestination â la grâce , qui en fait une partie : mais ils n'en allèguent point qui ïegarde en particulier la prédestination $
(1) Quandoqnidem acliones ipsœ sua babeut pnjemia , et obedientiîe proponitur vita , mors autcm inohedienlia , et singuli qui aul hoc aui illud elegerunt, in ejus quod elegerunt locum abituri sunt , fugiaraus inortera , eteligamus vitam. Si quis pietati studet , Dei humo est : si impie agit , diaboli est, non Id factus per naturaiu led per amrai arbitrium. S. Ign. mptst. ad Magnes.
(2) Iste homu perfecil omnia quae Ioculusest ci Deus,et dixit ad eum : Ingredere m requiem meam , quia le vi<li justum coràm me ex omnibus gentihus.
Nolet. Œuv, xr. 34
la gloire : car bien loin de l'établir avant tous nos mérites, ce saint docteur n'en parle presque jamais qu'il ne la fonde sur les bonnes œuvres que les justes font avec la grâce , et sur la persévérance qu'ils obtiennent de Dieu parleurs prières. Car pour en faire la preuve, je trouve, en premier lieu, que comme il rejette la cause de la réprobation sur les crimes des pécheurs , de même il assure que les mérites des saints sont la cause de leur prédestination.
Ce n'est pas , dit-il , sans raison qu'on prépare de toute éternité de si grandes récompenses aux martyrs, qui ont combattu pour la vérité jusqu'à répandre leur sang (1). Le monde ne les a point attirés , la crainte ne les a point abattus , les tourments n'ont point surmonté leur courage, les caresses ne les ont point trompés (2). Voilà la cause de leur prédestination (3). Il avait dit auparavant : Que l'homme de Dieu choisisse premièrement un bon motif qui le porte à souffrir , et puis qu'il aille au supplice avec assurance , car s'il souffre pour une bonne cause, après le supplice il recevra la couronne (4). Chacun de nous ressuscitera avec la cause de son bonheur ou de son malheur éternel : car tel qu'il est reçu dans le tombeau , comme dans la prison de son corps , tel il se présentera devant son juge. Maintenant qu'il est encore vivant, il faut qu'il rende sa cause bonne, parce qu'il ne sera plus en son pouvoir , lorsqu'il sera enfermé dans le sépulcre. Ceux donc qui ont une bonne cause . seront reçus au lieu du repos ; et ceux qui ont une
(1) Préparer et prédestiner sont deux termes qui signifient la môme chose dans l'Écriture et dans les saints Pères.
(2) Non sine causa talia illis prsemia praeparantur , qui usque ad sanguinera pro veritate certàrunt. Non eos mundus illexit, non eos terror fregit , non tormenta vicerunt, non blanditise deceperunt. S. Aug. serm. 117. de divers ts.
(3) Non sine causa.
(4) Homo Dei priùs sibi eligat causam , et securus accédât ad pœnam. Quia si ia bonà causa accédai ad pœnam, accipiet etcoronara.
mauvaise cauee, seront reçus au lieu du supplice (1). Saint Augustin pouvait-il dire plus clairement que chacun de nous en mourant porte avec soi le sujet de sa rédestination ou de sa réprobation , selon qu'il a bien )u mal agi et souffert pendant sa vie ?
Je trouve , en second lieu , dans la doctrine de saint Augustin, que Dieu prépare la béatitude comme une couronne , et qu'il la propose ainsi à tous les hommes comme une récompense ; mais qu'il ne l'adjuge qu'à ceux qui s'en rendent dignes par leurs bonnes œuvres, et par leur coopération à la grâce. Lorsqu'on vous confère le baptême , Dieu efface tous vos crimes; mais il ne vous ôte pas la concupiscence , c'est un ennemi qu'il faut combattre. Combattez donc, combattez, celui qui vous a régénéré est votre juge. C'est en cette qualité qu'il vous a proposé le combat , et qu'il vous prépare la couronne (2). Le combat précède la couronne dans son intention : « On ne couronnera que celui qui aura légitimement combattu (3).» C'est au mérite qu'il la destine. Plusieurs veulent savoir pourquoi le Seigneur appelle celui-là, et non pas celui-ci? pourquoi il assiste l'un , et non pas l'autre ? pourquoi il juge digne celui-là, et celui-ci indignePpourquoi il donne la gloire à celui-là, et punit celui-ci avec rigueur? Écoutez, ô homme : il juge celui-là digne de Ja couronne , à cause de ses bonnes œuvres , et celui-ci indigne, à cause de ses mauvais déportements (4).
(1) Unusquisque enim resurrecturus est cum causa Sttâ. Qualis enim,cùm moritur, recipitur in carcerem, talis procedit ad judiccm. Modo opus est , ut comportât causam suam : inclusus non potest. Qui ergô bonashabent causas, reeipiunlur in requiem : qu •tltem malas hahent causas, recipiuntur in pœnas.
(2y Pugna, pugna : quia qui te regeneravit , Judcx est : proposât luctaro, parât coronam. Serm. 9. de dicer. e. 9. sub. fine m.
(3> Noncoronabilur, nisi qui légitimé certavcrit. Serm. :33. de te m p.
(4) Multi scirevolunt, quare illum vocal Dominas, et illum
864 l'hî>mme d'oraison.
Je trouve encore dans ses écrits, qu'il distingue deux sortes d'élections , l'une à la grâce , l'autre à la gloire : la première, avant les bonnes œuvres; la seconde , après lesbonnes œuvres et les mérites. Dieu n'a élu personne qui en fût digne ; mais il l'a rendu digne par son élection (1). Voilà l'élection à la grâce qui devance le mérite. Car on peut dire avec raison qu'il choisit en eux ce qu'il prétend faire en eux en les choisissant (2). Mais voici , au contraire , l'élection à la gloire qui présuppose le mérite. Celui qui choisit plutôt d'être vil et abject dans la maison de Dieu, que d'habiter dans les tabernacles des pécheurs , Dieu le choisit pour habiter dans son palais : et celui qui est humble, et ne s'attribue rien , Dieu le prend pour l'élever sur le siège de la béatitude (3). Tel a été le bon plaisir de la Providence , de préparer (c'est-à-dire, prédestiner) aux justes des biens à l'avenir, dont les méchants ne Jouiront jamais ; et aux impies , des maux dont les justes ne seront jamais affligés (4). Dieu a choisi ceux qu'il lui a plu. Mais, comme dit l'Apôtre, il les a choisis, et selon sa grâce , et selon leur justice (5). Car l'élection à la première grâce est un acte de pure misé-
non vocat : uni subvenit, et uni non ; hune dignum habet, et illum indignum; illum honorât , et illum cruciat. Audi,ôhomo, hune dignum habet pro bonis operibussuis, illum habet indignum pro suis operibus malis.
(i) JN'ullum Deus elegit dignum j sed eligendo effecit dignum. Lib. 5. contra Julian. c. 3.
(2) Rectè in eis hoc eligere dicitur , quod ut in eis faciat , eos elegit. Homil. 50. ex lib. quinguag. homil.
(3) Quiehgit abjici in domo Dei , magis quàm inhabitare in tabernaculis peccatomm , elegit illum Deus, ut iahabilet in airiis ejus : et nihil sibi assumentem ille in sedem beatiludinis assumit.
(4) Placuit Providenliae prseparare inposterum bona justis, quibus nonfruentur injusti, et mala iinpiis quibus non excruciabunlur boni. Lib. 1. de C. D. c. 8.
(5) Quos voluit, Dominas elegit. Elegit autem , sicut dicit Apostolus , et secundùm suam gratiam, et «ecundùra illoiuin justiu»». i'ertn. 7. de vçrb, iOomini^ c. 2-
ricorde; mais l'élection à la gloire est un acte de miséricorde et de justice tout ensemble : de justice, parce que Dieu , comme juge , ne la donne qu'à raison du mérite ; de miséricorde , parce que notre mérile est un fruit de sa grâce , qui prévient notre libre arbitre. Mais pour avoir la prévention dans l'affaire de notre salut, et pour en être la cause principale, cela n'empêche pas que notre volonté n'y contribue de sa part, et que sa Adèle correspondance ne soit un juste sujet de notre élection à la gloire. Servons-nous de L'exemple de Jésus-Christ, que saint Augustin nous propose comme la plus éclatante lumière de la prédestination. Si nous considérons son union hypostatique , dit ce Père, c'est une pure grâce : grâce qui est toute grâce, grâce singulière, grâce parfaite (1) , qui ne tombe point sous le mérite. Cependant les souffrances qui tirent leur prix et leur valeur de cette grâce , ne aissent pas d'être la cause méritoire de la prédestinaion de tous les saints , et même de la prédestination de son corps à la gloire, quoiqu'elle lui fût déjà due )ar le droit de sa naissance. Pourquoi donc ne dironsious pas que les œuvres du juste , qui tirent leur vaeur de la grâce sanctifiante et de la grâce efficace du Saint-Esprit, qui les produit par lui et avec lui, sont a cause méritoire de sa prédestination et de son élection à la vie éternelle ? Pourquoi ne dirons-nous )as avec saint Augustin : Qu'a mérité le bon Larron à a croix, sinon qu'il a tenu la voie de l'humilité, et le la confession de ses crimes , qui est le sacrifice de ouange , où Dieu lui montra la source du salut. Car en ^accusant , il donna louange à Dieu , et par là il rendit ;a vie bienheureuse , où Dieu lui montra l'auteur de ;on salut (2). Pourquoi ne déférons-nous pas à la ré-
(1) Tota gralia, singularis gralia, perfecta gralia. Serm. 8. le verb. Apost. c. 4.
(2) Ibi Latro qnid m» mit , nisi quia illam viam tenuit ubl istendit illi salutarc simm ? Inco cnim quôd seaccusavit, Dcum audavit, et vitam suain beatam fcuL lbid.
3G6 l'homme d'or\ison.
ponse que Dieu fît à Élîe , qui croyait être seul qui n'eût point fléchi le genou devant Baal ? Vous pensez I être seul qui me servez fidèlement : vous vous trompez. J'en ai d'autres que vous, qui ne sont pas en petit | nombre. Car je m'en suis réservé sept mille qui n'ont point fléchi le genou devant Baal. Qu'est-ce à dire, je me les suis réservés ? Je les ai choisis , parce que j'ai vu leurs cœurs qui espéraient en moi , et qui ne présumaient point d'eux-mêmes, ni de Baal (1). Ne vous glorifiez donc pas de cela , comme si vous n'aviez point de compagnon dans mon service. J'en ai choisi d'autres comme vous , à savoir ceux qui mettaient leur confiance en moi (2). C'est donc ainsi, comme dit l'Apôtre, que Dieu a sauvé en ce temps, selon l'élection de sa grâce, un certain nombre qu'il s'est réservé. Car Jésus-Christ est encore maintenant ce qu'il était, lorsqu'il dit à Élie : Je me suis réservé sept mille hommes (3). Mais si ce petit nombre d'élus d'entre les Juifs, dont parle saint Paul, est sauvé par l'élection de la grâce , ce n'est donc pas par les œuvres, me direzvous ; autrement la grâce ne serait plus grâce (4). Je réponds, avec saint Augustin , que cet Apôtre ne parle que des œuvres qui précèdent la vocation et la justification du pécheur , et qui ne peuvent mériter la première grâce , et beaucoup moins la gloire. Car la grâce précède tout mérite ; et si la miséricorde de
(1) Reliqui mihi septem millia virorum,qui non curvaverunt genua antè Baal. Quid est reliqui mihi? Ego illos elegi, quia vidi mentes illorum de me preesumenles , non de se , nec de Baal. Ser. 7. de verb. Domini. c. 2.
(2) Noli ergô in hoc gloriari , ut putes te in servitio meo non habere conservos. Sunt quos elegi sicut et te , de me scilicet praesumentes. Ibidem.
(3) Sic ergô, inquit Apostolus , et in hoc tempore , reiiquiae per electionem gratiœ salvse factee sunt. Idem Christus est qui tune et modo, quiet illic tune Elise dixit : Reliqui mihi. Ibid.
(4) Siautemgratià, jamnon ex operibus : alioquin gratiajaw non est gralia.
Dieu ne nous prévient, en nous appelant par la grâce de la vocation, ni personne ne peut croire, pour donner commencement à sa justification , ni ne peut être justifié pour recevoir la puissance de faire de bonnes œuvres (1). Que s'il faut admettre quelque élection à la première grâce , pour l'intelligence de ces paroles : Un petit nombre des Juifs a été sauvé par l'élection de la grâce , ce n'est point l'élection qui se fait des justes pour la vie éternelle , mais l'élection qui se fait des pécheurs pour leur justification. Élection si secrète , qu'à peine peut-on voir par quelle raison, étant tous engagés dans la masse du péché , on en choisit quelques-uns plutôt que les autres (2). Il n'en est pas de même de l'élection à la gloire , dit saint Augustin. Car l'élection à la vie éternelle ne précède pas la justification ; mais la justification précède l'élection. Car on ne choisit personne qui ne soit déjà différent de celui qu'on rejette. C'est pourquoi je ne vois pas comment on peut dire que Dieu nous a élus avant la création du monde , si ce n'est par la prescience des bonnes œuvres que feront les justes (3). Pour ce que saint Paul dit ici , que Vaine sera assujetti au plus jeune, nonàcause des œuvres, mais par celui qui appelle , il ne veut pas qu'on l'interprète de l'élection des mérites
(1) Nisi ergô vocando praecedat misericordia Dei , nec credere quisquam potest, ut ex hoc incipiat justificari, et accipiat faculiatem benè operandi. Ergô ante omne meritum est gralia. S. Aug. lib.i. ad Simplicianum. q. 2. col. 5. postinit.
(2) Quôd si hic fuitelectio aliqua , ut sic intelligamus quod dictum est : Reliquiœ per electionera gratise salvae faclae «.tint ; non ut juslificalorum fiatelectio ad vitam acternam, sed ut eliganturqui justilicentur : certè ità occulta est hœc electio,ut in eâdcm conspersione , nobis prorsùs apparere non possit , aut si apparet quibusdam, ego in hâc re infî rmilalem meam fateor. ibid, siib finem.
(3) Non enim eleclio praecedit juslificationem, sed electioncm justificatio. Nemo enim eligitur, nisi jam distans ab illo qui rejicitur. Undè quod dictumcst : Quia elegit nos Dcus antè mundi constitutionem , non video quomodo fil diclum , nisi praescienlia. Ibid. suprà post inilium.
qui suivent la justification de la grâce, mais de la libéralité des dons de Dieu , afin que personne ne su glorifie de ses œuvres. Car nous avons été sauvés par la grâce de Dieu , et cela ne vient pas de nous , mais c'est un don de Dieu : cela ne vient pas de nos œuvres, afin que nul ne se glorifie (1). Le décret éternel de la justification des hommes ne demeure pas ferme , parce que Dieu a trouvé en eux des œuvres dignes de l'élection à la grâce ; mais parce que le dessein qu'il a pris de justifier ceux qui croiraient en lui, demeure ferme, il trouve en eux des œuvres qu'il choisit ensuite pour le royaume des cieux (2). Ainsi nos bonnes œuvres sont les effets de notre élection à la grâce, et tout ensemble les causes de notre élection à la gloire. La grâce , qui les prévient et les produit avec nous, n'anéantit que notre orgueil, et lorsque nous en rapportons toute la gloire à Dieu , bien loin d'en diminuer le mérite, notre humilité le relève et en augmente le prix. Car c'est des humbles que Dieu dit : Je les ai élus , parce que j'ai vu que leurs cœurs ne présumaient rien d'eux-mêmes , et n'espéraient qu'en moi (3). C'est aux humbles qu'il parle, lorsqu'il dit à Élie : Si vous ne mettiez votre confiance en moi , où en seriez-vous ? Mais vous êtes rempli de ma grâce , parce que vous n'avez rien présumé de votre vertu, et
(1) Hic autem quodait, non ex operibus, sed ex vocante dietum est: Major serviet minori, non eleclione meritorum quœ post justificationem gratiae proveniunt, sed liberalitate donorum Dei voluit intelligi , nequis de operibus extollatur. Gratià enim Dei salvi faetisurnus : et hoc non ex nobis , sed Dei donum est; non ex operibus, ne quis extollatur. S.Aug.Ub. i.adSimplic. g. 2. col. 5. post init.
(2) Non quia invenit Deus opéra bona in hominibus quae eligat, ideo-mauet propositum justificationis ipsius : sed quia illud manet, at justificet crerienles, ideô invenit opéra quae jam eligat ad regnum cœlorum. Ibid.
(3) Ego illos elegi; quia vidi mentes illorum prsesumentes de me , non de se.
LECTURES SPIRITUELLES. 30g
que vous avez tout attendu de ma grâce (1). Fuyez , 0 chrétien, fuyez l'orgueil : et bien que vous soyez imitateur des saints , donnez toujours tout a la grâce. C'est la grâce qui a fait qu'il vous reste quelque ressource, et non pas vos œuvres. Car si vous présumez de vos œuvres , c'est à vous seul qu'on rend la récompense , et l'on ne donne rien à la grâce ; mais si vous en êtes redevable à la grâce, elle vous est donnée gratuitement , parce qu'elle prévient tous vos mérites (2). 0 pécheur, croyez-vous en Jésus-Christ? Vous me dites que vous croyez en lui? Que croyez- vous? que tous vos péchés vous peuvent être par lui gratuitement remis? vous avez par là tout ce que vous avez cru. 0 grâce gratuitement donnée ! Et vous , juste 9 que dites-vous ? croyez-vous pouvoir garder la justice sans la grâce de Dieu? Si vous ne le croyez pas , donnez donc à sa bonté la gloire de ce que vous êtes juste , et attribuez à votre malice la cause de ce que vous êtes pécheur (3). Perdrez-vous quelque chose en lui donnant tout le bien que vous faites , et vous attribuant tout le mal? nullement. Vous ferez un acte de justice, qui méritera qu'il vous pardonne le mal que vous avez commis, et qu'il vous prépare la récompense de tout le bien que vous faites (4). C'est par cette raison que
(1) Nisi de me praesumeres, ubi esses? Gratià meâ plenus es, quia nihil de tuà virtute , sed tolum de meâ gratià prœsumpsisti.
(2) Cave, 6 christiane, cave superbiam. Licot enim imilator sanctorum sis , tolum gratise semper reputa ; quia ut esset aliquid rcliquum, gratia in te Dei , non opus tuum fecit. Si enim de tuo opère prœsumis, ergô mcrces tibi redditur,non gratiae condonatur. Si autcm gratia est, gratis datur.
(3) Credis, ô pcccator , Christo? dicis : Credo. Quid credis? gratis universa peccata per ipsum tibi posse remilti ? Habes quod credidisli. 0 gratia gratis data ! Quid tu, juste credis? le sine Deo posse servarc jusliliara ?Ipsius ergô totum reputa quôd justus es, pielali : quôd autcm poccator es, tuae iniquitali ascrihe. S. Aug. ter. 7. de verb. Dom. in fine.
(4j Esto accusator tuus,et t Ile erit indultor tuus. Omnc enim
saint Augustin dit que saint Paul appelle la vie éter» nelle du nom de grâce (1) : non qu'elle ne vienne de nos bonnes œuvres , mais parce que nos nonnes œuvres viennent de la grâce. Comment est-ce , dit-il , que la vie éternelle est une grâce, puisque c'est un fruit qu'on retire des bonnes œuvres (2) ? il me semble qu'on ne peut en aucune manière résoudre cette question, si nous ne disons que nos bonnes œuvres mêmes , auxquelles on .donne la vie éternelle pour récompense, appartiennent à la grâce (3). Il faut donc confesser que la vie éternelle est appelée grâce, parce que c'est la rétribution des bonnes œuvres que la grâce a conférées (4). Et c'est ce que l'évangile appelle, grâce pour grâce ; c'est-à-dire , pour les mérites que la grâce a conférés (5). Concluons donc, avec ce saint docteur, que l'élection à la grâce est un acte de pure miséricorde, comme nous avons dit; mais que l'élection à la gloire est un acte de justice et de miséricorde tout ensemble : de justice parce qu'elle rend la gloire au mérite ; de miséricorde , parce que c'est la grâce qui nous confère le mérite. Car ceux qui aiment Dieu, sont élus, parce qu'ils aiment. Mais ceux qui n'aiment pas , quoi qu'ils parlent le langage des hommes et des anges, ne sont que comme un airain qui sonne, et une cymbale qui retentit. L'amonr divin discerne les saints d'avec le monde (6). Voilà l'objet
crimen quod facimus vel peccatum, nostrœ est negligentiœ : et omnis virtus et sanctilas, Dei est indulgentiœ.
(1) Cratia autem Dei vita œterna. S.Aug. lib. de grat. et liber» arbitr. c. 8.
(2) Quomodo est gratia vila œterna, quœ ex operibus sumitur ?
(3) lsta quœstio nullo modo mihi videtur posse disso!vi , nisi intelligaraus et ipsa bona opéra nostra, quibus œterna redditur vita, ad Dei gratiam pertinere.
(4) Sine dubitatione confitendum, ideô gratiam vitam œternam vocari , quia his merilis redditur, quœ gratia contulit hominl. S. Aug. lib. de corrept. et grat. c. 13.
(5) Id est pro his meritis quœ contulit gratia,
(6) Qui enim diligunl , quia diligunt, eliguntur , qui verô non
de la justice. Cet amour qui discerne les saints, fait qu'ils demeurent bien unis dans une même maison^où le Père et le Fils font aussi leur demeure , et donnent l'amour à ceux auxquels ils communiquent, à la fin , la claire vue de leur essence (1). Voilà l'objet de la miséricorde , qui ne détruit point celui de la justice.
Au reste , que ce soit là le sentiment de saint Augustin, outre que ces paroles sont si claires, qu'on ne les peut détourner , sans leur donner un sens forcé. On le prouve encore par des raisons si fortes tirées de sa doctrine, qu'il y a sujet de s'étonner, que de savants théologiens se soient crus obligés de se départir de ses maximes sur le sujet de la prédestination , comme si c'était une chose si difficile de montrer qu'il l'a établie après la prescience des mérites.