IV. CONSIDÉRATION
11 ne faut que voir le rang qu'il lui donne dans l'ordre de la prédestination des saints , et la raison pour laquelle il le lui donne. Car il n'en parle presque point , qu'il ne la mette la première avant la prédestination. Dieu a envoyé son Fils pour appeler, justifier et glorifier ceux qu'il a prévus et prédestinés (2). Le Seigneur connaît ceux qui sont à lui , ceux qu'il a prévus, ceux qu'il a prédestinés. Car c'est de lui qu'il est dit: Ceux qu'il a prévus, il les a aussi prédesti-
diligunt, si linguis loquantur hominum et angelorum , fiunt sicul aeramentum sonans et cymbalum tinniens. Dileetio sanctos discernil à inundo.
(1) Dileetio discernit sanctos à mundo, quœ facit unanimes habitare in donio , in quà domo facit Pater et Filiusmansioncm, qui douant ipsam dilectionem quibus douent in fine eliam suara manifestalionem. S. Aug. tract. 7d . in Juan.
(2) Misit Deus Filium suum propter praescitos , et prsedestinatos, vocandos, justificandos, glorificandos. S. Aug. ser. 6. d& verb. Apost. c. 8. in fine.
nés (1). Celui qui n'a pas pardonné à son propre Fils, mais qui l'a livré pour nous tous, comment ne nous aurait-il pas tout donné avec lui. Mais à qui? à nous , qu'il a prévus, prédestinés, justifiés, glorifiés, et de qui il est dit ensuite : Qui se rendra accusateur contre les élus de Dieu (2) ? Partout la prescience est la première. On n'appelle pas ceux qui sont délivrés par la grâce, des vases de leurs propres mérites , mais des vases de la miséricorde. De quelle miséricorde, sinon de celui qui a envoyé son Fils pour sauver les pécheurs , qu'il a prévus, et prédestinés, et appelés, et justifiés, et glorifiés (3) ? Tous ceux qui, dans la disposition de la trèssage providence de Dieu , sont prévus , prédestinés , appelés, justifiés, et glorifiés, sont enfants de Dieu, nou-seulement avant que d'être régénérés, mais encore avant que d'être nés, et ils ne peuvent périr (4). Certes il me semble que saint Augustin n'affecterait pas si souvent de mettre la prescience divine avant la prédestination, s'il n'était persuadé que Dieu ne prédestine pas ses élus avant que de prévoir leurs mérites; vu même que dans la définition de la prédestination, qui doit être très-exacte selon les règles, il lui donne néanmoins le premier rang'. Car voici
(1) Novit Dominus qui sunt ejus. Novit prœscitos , novit praedestinatos : de illoquippè dicitur : Quos prœscivit et prœdestinavit. S. Aug. tract. 45. in Joan. antè fin.
(2} Qui proprio Filio non pepercit, sed pro nobis omnibus tradidit eum , quomodô eliam non eut» illo ownia nobis donavit ? sed quibus nobis? prsescitis , prédestinais justificatis , glorificatis, de quibus sequitur : Quis aoousabit adversùs electos Dei ?
(3) Qui per gratiam liberantur y uon vasa meritorum suorum, *ed vasa misericordiœ norainantur. Cujus misericordiae, nisi î 1lius, qui Chrislum Jesum misit in hune mundum , peccatores sal- ?os facere , quos prœscivit e< predestiDavit, et vocavit,et juslifica\it , et glorificavit ? S, Aug. Ub. de nat. et grat. c. 5.
(4) Quicumque in 'ùt-'\ provïdentissimâ dispositione prœsciti, prsedestinali, vocati , jusiificati , gloriticati sunt, non dico eliam nondùm renati ,sed eliam nondùm nati , jam filii ûei sunt, et oraoino perire non possunt.
omme il la définit : La prédestination n'est autre chose fue la prescience et la préparation des bénéfices , par esquels tous ceux qui sont délivrés, sont indubitablenent délivrés (1).
Ce qui paraîtra encore plus clairement, si nous conidérons par quelle raison saint Augustin s'est trouvé >bligé d'en user ainsi, à savoir, pour repousser Pim- >osture des ennemis de la grâce , qui l'accusaient de étruire le libre arbitre , et lui imposer une fatale lécessité , en lui ôtant le pouvoir de fuir le mal et de aire le bien, sans le secours de la grâce. Car c'est jour cela, qu'en parlant de la prédestination, soit à a foi, soit à la justification , soit à la persévérance inale et à la gloire, il met toujours la prescience la jremière. Il dit que « Dieu prépare les dons dans sa prescience; qu'il dispose de ce qu'il doit faire dans sa prescience ; qu'il nous prédestine en secret dans sa prescience ; qu'il nous choisit avant la création du monde par sa prescience , » c'est-à-dire , >ar la connaissance quïl a des choses futures sous ertaines conditions; pour montrer que Dieu ne nous >rédestine pas sans prévoir auparavant le consentenent futur de notre libre arbitre , sans lequel nul ne >eut croire, ni être justifié, ni persévérer dans la jusice, ni parvenir à la gloire; par conséquent, que la prédestination ne nuit point à la liberté, puisqu'elle ►résuppose la prescience , qui ne fait pas que les hoses futures arrivent, parce qu'elle les prévoit; mais ui les prévoit, parce qu'elles doivent arriver (2). D'où
,'t) Praedestinatiosanctorum nihil aliud est , quàm piaescicntia t praeparalio beneficiorum , quibus certissimè liberantur, quiumque liberantur. S. Aug. de dono persec» c, 14.
(2) Ista igiturdona sua quibuscumque Dcus donat , procul du- >io donaturnm se esse prescivit, et in suà prœscientià praeparait. L. de dono perso/, c. 17. In sua quae f.illi mutarique non otest praescientiâ opéra sua disponere, id omnino nec aliud <juiduam est, quàm praedestinare. Ibid. Piu-deitinatio nostra non in obis facta est, s«d in occulto apud ipsum Jn prœscienliâ. In
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j'infère que, dans la doctrine de saint Augustin, la prescience de bonnes œuvres entre dans Tordre de la prédestination , comme une condition qui la devance, et qui découvre d'un côté le consentement que les élus donneront à la grâce de la vocation et de la justification, qui prévient leurs mérites; et de l'autre, leurs bonnes œuvres, qui sont les fruits de la grâce et de leur volonté jointes ensemble , qui donnent sujet à la bonté et à la justice de Dieu de leur-préparer la gloire. Que si ce Père semble quelquefois n'attribuer pour objet à la prescience de Dieu , que ce qu'il doit faire lui-même et non pas les hommes, ce n'est pas comme il dit, que les hommes ne fassent rien de leur part; mais c'est que Dieu leur fait faire le bien qu'ils font avec sa grâce, mais que ies hommes ne lui font pas faire ce qu'il promet. Ainsi, parlant de la foi que Dieu avait promis aux enfants d'Abraham, il dit : Dieu promit ce qu'il devait faire, et non pas les hommes ; parce qu'encore que les hommes fassent de bonnes œuvres qui regardent le culte divin, néanmoins c'est Dieu qui leur fait faire ce qu'il commande ; mais ils ne lui font pas faire ce qu'il promet (1). De là vient, que prenant le contre-pied des Pélagiens, il donne tout à la grâce , au lieu qu'ils donnaient tout au libre arbitre ; et par la même raison il appelle les élus des vases de la miséricorde, et non pas de leurs propres mérites; mais il faut dire de lui ce que saint Fulgence dit de saint Paul , de qui il a pris cette manière de parler. L'Apôtre pouvait plutôt appeler des vases de justice , ceux qu'il nomme des vases de miséricorde.
Psalm. 150. Quod dictumest , quia Deus nos elegit antè mundi constitutionem , non video quomodô dictum sit nisi praescientiâ. S Aug. I. 1. q. 2. adSimpl. Ch. 10. de Prœdest. Sanct.
,(1) Promisit Deus quod ipsefacturus fuerat, non quod horaires ; quia etsi homines faciunt bona , quae pertinent ad Deura colendum , ipse facit ut illi faciant quod prœcepit , non illi faciunt ut ipse faciat quod promisit.
Mais s'il leur eût donné le nom de vases de justice, on eût peut-être pensé qu'ils avaient la justice d'euxmêmes, et qu'ils ne la tenaient de personne (1). Otet-il pour cela le mérite des élus ? et s'ensuit-il pour cela que Dieu n'y ait point d'égard dans leur élection à la gloire? Au contraire, dit saint Augustin, Dieu prépare « à l'amour qu'ils lui portent et à leurs bonnes » œuvres une rétribution éternelle : il leur prépare un » lieu dans le ciel pour y ramasser le bon grain au » temps de la moisson , après l'avoir séparé de la paille » qui est destinée au feu (2). » Jésus-Christ, dit-il, est venu vers le peuple juif, pour être vu , pour être mis à mort, et pour gagner ceux qu'il a prévus. Car il n'a pas damné absolument toute la nation ; mais il l'a criblée, pour ainsi dire, en séparant le bon grain du mauvais. Il y avait là beaucoup de paille, mais il y avait aussi de bon grain dont le mérite était caché : il y avait de la paille pour brûler, il y avait aussi de quoi remplir le grenier. Car d'où ont été tirés les apôtres, sinon de là ? D'où est sorti saint Pierre ? d'où est venu saint Paul, auparavant Saul; c'est-à-dire, orgueilleux auparavant, et puis humble par la grâce de Jésus- Christ (3) ?
(1) Poluisset Apostolus quos dixit vasa miscricordiae , poliùs vasa justiliœ nuncupare ; sed si vasa justitiaj vocarentur , forsitan ex seipsis justiliam habere putarentur. S. Fulgent. I. 2. ad. Monlimum, c. 26.
(2) Si autem diligendo œterna est ipsa dilectio , eique parata estœterna retribulio,etc. In Psal. 118. concion.23. Parata idem est ac prœdestinata. Qui autem secundùm îd quod audivit et Cerdi mandavit, opcralur, id est qui surgit in messem , et fructum aflert cura tolerantiâ , huic non ignis sicut patdSB , scd horrea sicul frumcnto prœparantur. S. Aug.scrm. i2l.de diver. sub fine.
(3) Ihi erat palcae mullitudo , il>i granorum occulta dignitas , ibi quod inccnderetur, ibi undè horrcum repleretur. ÎNam undè Aposloli , oisri indè ? Undè Pelrus , undè ipse Paulus , primo Saulus, hoc est primo supcrbus, posteà humilis. Idem } serm.îi. de temp. c. 2.
p©ur le jeudi de la quatrième semaine après l'épiphanie.