I. CONSIDÉRATION
Il y a deux sortes de vocations, selon saint Augustin, et selon le sentiment de tous les Pères, fondé sur les saintes Écritures: l'une, qui a tout son effet, pour lequel Dieu la donne ; l'autre, qui ne l'a pas , parce que l'homme y résiste. Car il appelle plusieurs prédestinés qui sont ses enfants, pour les rendre membres de son Fils unique , qui est le premier des prédestinés : et il ne les appelle pas de la même vocation que ceux qui ne voulurent pas venir aux noces. Car cette vocation est commune aux Juifs, à qui Jésus-Christ crucifié est un scandale, et aux Gentils, au sentiment desquels Jésus-Christ crucifié est une folie. Mais il appelle les
(1) Hic Apostolat non agit de vocalione communi, sed He •peciali «jure lit sccurxlùm proposilum : sccundùm quam nullui vocalur oisi elcctus. Hugo Victor^ in quœ 225. circà hunclocum.
prédestinés de cette vocation que PApôtre distingue, en disant qu'il prêche Jésus-Christ , qui est la vertu et la sagesse de Dieu, à ceux d'entre les Juifs et les Gentils qui sont appelés : car c'est -ainsi qu'il parle : A ceux qui sont appelés , pour marquer ceux qui ne sont pas appelés de la même manière : sachant bien qu'il y a une certaine vocation qui est propre de ceux qui sont appelés selon le décret de Dieu, qui les a prévus et prédestinés , pour être conformes à l'image de son Fils (1). Saint Augustin avait dit le même encore auparavant : La vocation, selon le décret de Dieu, n'est pas commune à tous ceux qui sont appelés : elle n'est que pour les élus (2). Et dans un autre lieu : Il y en a encore d'autres qui sont appelés T mais qui ne sont pas élus; et par là ils ne sont pas appelés selon le décret de Dieu (3).
Entre ces deux sortes de vocations, il y a cela de commun, qu'elles sont gratuites, parce qu'elles pré- Ci) Vocatenîm Deus praedestinatos multos filios suos , ut eos faciat membra prœdestinati unici Filii sui , non eà vocatione , quâ vocat: sunt qui noluerunt venire ad nuptias : illà quippe vocatione et Judaei vocali sunt, quibus Christus crucifixus scandalum est, et gentes quibus Christus crucifixus stultilia est : sed eà vocatione praedestinatos vocat, quàm distinxit Apostolus dicens ipsis vocatis, Judaeis et Graecis, praedicare se Christum Dei virtutem et Dei sapientiam. Sic enim ait : Ipsis autera vocatis , ut illos ostenderet non vocatos : sciens esse quamdam certain vocationem eorum qui secundùm propositum vocati sunt, quos praescivit et praedestinavit conformes fieri imagini Filii sui. S. August. I. de Prœdest. Sanctorum, c. 16. S. Prosper distingua duas vocationes, quarum unam vocat specialem , aliam generalem. I. 2. de vocat. Gent, c. 33. Vide S. Gregor. I. lt. Mor. c, 5. Sicut nemo obsistit largitati vocantis , ità nullus obviât justitiae relinquentis.
(2) Vocatio secundùm propositum Dei, non omnium qui vocantur est, sed tantùm electorum.
(3) Sunt et alii vocali , sed non electi , ac per hoc non secuD' dùm propositum vocati. Epist. 106. ad Bonif,
viennent le libre arbitre des hommes, sans qu'ils les aient méritées, et qu'elles viennent absolument delà bonne volonté de Dieu, qui désire sincèrement les sauver tous , pourvu qu'ils coopèrent à sa grâce , et qu'ils ne la rejettent point. Voici de quelle manière saint Augustin en parle : Tous ceux qui sont appelés à celte cène , que le Seigneur dans l'Évangile dit avoir été préparée, n'ont pas voulu venir; et ceux qui s'y sont trouvés, n'eussent pu y venir s'ils n'eussent été appelés. C'est pourquoi ni ceux qui s'y sont trouvés, ne peuvent s'attribuer la gloire d'y être venus , parce qu'ils y ont été appelés avant que d'y venir; ni ceux qui n'ont pas voulu venir, n'en peuvent attribuer le blâme qu'à eux-mêmes, puisqu'il leur était libre d'y venir, y ayant été appelés (1). Car ils en sont plus coupables pour n'avoir pas voulu faire ce qu'ils pouvaient; mais ils n'en sont pas moins obligés à celui qui leur en donnait le pouvoir. C'est ainsi qu'il faut entendre ce que dit saint Fulgence , que la volonté de Dieu est la seule cause de notre salut : non que lui seul nous sauve sans nous, mais parce que lui seul nous donne le pouvoir de nous sauver, et qu'il nous le donne par sa seule bonté, sans que nous l'ayons mérité. La seule volonté de Dieu, dit ce Père, est la cause du salut humain. Car sa colère vient de nos péchés, qui lui donnent sujet de s'indigner contre nous : et la vie au contraire vient de sa volonté. Par conséquent sa colère est ce que nos iniquités méritent ; mais notre vie est un don gratuit, qui vient de sa bonne volonté (2).
(1) Ad illam cœnam quam Dominus dicitin Evangelio prœparatam , ncc omnes qui vocati sunt venire voluerunt , neque illi qui vénérant, venire possent, nisi vocarentur. Itaque ncc illi debout sihi tribuere, qui vénérant : nec illi qui noluerunt venire, debcnt alieri tribuerej scd tantam libi, quoniam, ul venircnt, vocati erant liherâ voluDtale. .V. Aug. lib. 23. quœst. 4. 68. post med.
(.2, Sola Dei volunlas humancc salvationis est causa. Ira enim in indignationc ejus, et vita in volunlate ejus. Ira igitur ejus nos trac iniquilalis est meritum ; vita vero nostra voluntatis ejus est
Car comme le Père ressuscite les morts et leur rend la vie du corps , ainsi le Fils justifie par sa grâce ceux qu'il lui plaît, et leur rend la vie de l'âme. Or ceux à qui il veut rendre la vie , sont aussi ceux qu'il veut sauver. Donc il sauve ceux qu'il veut, comme il redonne la vie à qui il veut. Car celui qui a fait tout ce quil a voulu, selon le témoignage de l'Écriture, n'a rien voulu qu'il n'ait fait (1). Il ne veut donc pas sauver tous les hommes, me direz-vous, puisqu'il ne les sauve pas tous , lui qui fait tout ce qu'il veut. Il est vrai qu'il ne les sauve pas tous ; il est vrai qu'il le pourrait, puisqu'il fait tout ce qu'il veut : et néanmoins il est certain qu'il les veut tous sauver ; mais il ne les veut pas sauver sans eux, ni par d'autres moyens que ceux qu'il leur a préparés par sa sagesse infinie, et qu'il leur offre par sa bonté , et par le désir qu'il a de les sauver : désir sincère, désir ardent, désir si puissant, qu'il lui a fait livrer son âme, pour leur procurer des grâces qui lui ont coûté son sang. Car, enfin, c'est le prix de leur salut, aussi bien que de celui de ses élus; et si l'amour qu'il porte à ceux-ci est plus grand dans ses effets, il n'est pas pourtant plus sincère. L'un et l'autre sont infinis dans leur source ; l'un et l'autre sont gratuits ; l'un et l'autre nous préviennent : c'est à nous à y répondre , et même à l'imiter selon nos forces, si nous avons un véritable zèle pour le salut de nos frères. C'est ce que saint Cyrille lui fait dire par ces paroles pleines de tendresse et d'amour : Puisque vous êtes obligés de m'imiter , vous devez faire pour les autres ce que j'ai fait moi-même pour vous. Vous ne m'avez pas choisi les premiers; c'est moi qui vous ai choisis. Je me suis
donum. S. Fulgent. I. de Incarnat, et grat. Jesu Christi, c. 31. fine.
(1) Sicut enim Pater suscitât mortuos et vivificat , sic et Filius quos vult vivificat. Eosdem autem vivificari vult , quos vull salvos fieri. Sic ergô quos vultsalvat , quemadmodùm quos vult vivificaf. Nihil namque voluit , et non fecit , qui, Scripturâ teste , omnia qusecumque voluit fecit. Ibidem.
manifesté à vous, lorsque vous n'en aviez point de connaissance, et je me suis porté à vous faire cette grâce par le seul mouvement de ma bonté.... Vous ne devez donc pas, vous qui êtes mes disciples, demeurer assis, attendant que les hommes viennent d'euxmêmes se soumettre à la foi. Il faut tendre la main à ceux qui s'égarent, et prêcher la parole du salut a ceux qui ne la veulent pa^ écouter (1).