III. CONSIDÉRATION
Ce qui distingue ces deux sortes de vocation, au sentiment de saint Augustin, c'est que tous les hommes ne sont pas touchés d'une même manière, encore que la vocation soit d'une même nature; d'où vient quo ceux-là seulement suivent la vocation, qui se trouven! en état de la recevoir (2). C'est pourquoi, poursuitil, cela ne dépend ni de celui qui veut, ni de celui qui court, mais de Dieu, qui fait miséricorde et qui appelle d'une manière qui s'accommode mieux à ceux qui suivent l'appel ; au lieu que la vocation vient aux autres, à la vérité, mais parce qu'elle ne vient pas d'une manière qui les touche, en sorte qu'ils soient aptes à la recevoir; on peut dire qu'ils sont appelés, mais non pas élus (3). Il est donc vrai que plusieurs sont
(1) Egomenotum vobis ignorantibus feci , humanitate clemcntiàque commotus. Quarè non debetis, vos , qui mei discipuli estis , sedentes cxspectare , ut ultrô ad fidem homines veniant, sed errantibus manus porrigenda, et audirc nolentibus salutaris sermo à vobis est prœdicandus. S. Cyrillus, l. 10. in Joan. c. 24.
(2) Quamvis multi uno modo vocati sint ,tamen quia non omnes uno modo afTecli sunt,illi soli sequuntur vocaiioncm, qui ei capiendne re|)orinntur idonei. S. Aug. /. 1. ad Simplic. quœsl. 2. columna 7.
(8) Igitur non volenttf, nequo currentif, led miserentis est Doi, qui hoc modo vocavit quomodô .iplum er.it eis qui secuti mot vocalionem. Ad tlioi lulein rocatio quidem perventt wd (piia t a 1 1 s fuit, (juA movori non pottenl , ut eamcapere aplicssont, focati quidem dici potucrunt , sod non clecti. Ibidem.
400 l'homme d'or Al soif.
appelés, mais qu'il y a peu d'élus. Car ceux-là sont élus , qui sont appelés d'une manière qui rencontre le pli de leur volonté ; mais ceux qui ne s'accommodent et ne s'ajustent pas à la vocation, ne sont pas élus, parce qu'ils ne suivent pas, encore qu'ils soient appelés (1). Ils ne sont pas élus, parce qu'ils ne suivent pas, encore qu'ils soient appelés (2) : paroles considérables , directement opposées à la réprobation négative avant tous les démérites : ils ne sont pas élus, voilà la réprobation négative, parce qu'ils n'ont pas suivi , quoiqu'ils aient été appelés ; voilà la cause qui la précède. Elle n'est donc pas avant les démérites; ni la prédestination, par conséquent, avant les mérites, car la prédestination des élus avant leurs mérites est inséparable de la réprobation négative des autres avant leurs démérites. Il est encore véritable que cela ne dépend pas de celui qui veut ni de celui qui court, mais de Dieu qui fait miséricorde; parce qu'encore que plusieurs soient appelés , néanmoins il fait miséricorde à ceux qu'il appelle d'une manière qui s'ajuste si bien à leur volonté, qu'elle les fait suivre Çfj. Ne suivent-ils pas la vocation librement avec une pleine indifférence, et ne pourraient-ils pas y résister s'ils voulaient? Oui, sans doute, le concile de Trentç le déclare, et condamne ceux qui tiennent le contraire. Cela dépend donc de celui qui veut et de celui qui court, aussi bien que de Dieu qui fait miséricorde. Il ne s'ensuit pas , parce que si Dieu ne prévient la volonté par la grâce de la vocation , ni celui qui veut ni celui qui court ne peuvent pas suivre :il ne dépend
(1) Illi enim electi , qui congruenter voe&.i ; illi autem qui non congruebant , nequc contemperabanlur vocationi , non electi , quia nonsecuti, quamvis vocati. S. Aug. L 1. ad Simplic. g. 2. columna 7.
(2) Non electi , quia nonsecuti, quamvis vocati.
(3) Item vertim est :non volentis, neque currentis, sed miseren- Us est Dei:quiaetiam si muitosvocet, eorum lamen miserelur quoi ità vocat, '.juomodô eis vocari aplum est ut sequantur. Ibidem.
que de Dieu de lui faire miséricorde , c'est-à-dire , comme l'explique saint Augustin , de lui choisir une grâce efficace qui ne lui donne pas seulement le pouvoir de suivre, mais qui le fasse suivre infailliblement, et néanmoins très-librement. Ce choix n'est pas au pouvoir de l'homme : il ne peut ni le mériter ni l'empêcher. Car Dieu ne fait point miséricorde en vain et sans effet; mais quand il fait miséricorde à quelqu'un, il l'appelle d'une manière qu'il sait lui être propre pour qu'il ne rejette point celui qui l'appelle (1). Ainsi l'effet de la miséricorde de Dieu n'est point dans la puissance de l'homme, en sorte que Dieu fasse miséricorde en vain, si l'homme ne veut pas; parce que si Dieu voulait faire miséricorde à ceux qui ne suivent pas, il pourrait tellement ajuster sa vocation à leur franc arbitre , qu'ils en seraient touchés ; ils Pécouteraient et la suivraient infailliblement , quoique non nécessairement (2). Pourquoi donc ne le fait-il pas? parce que sa sagesse inûnie a établi des lois dans l'économie de la grâce aussi bien que dans celles de la nature, et quoiqu'il en puisse dispenser quand il le juge à propos, il ne le fait pas toujours. S'il faisait toujours des miracles soit de grâce ou de nature, il renverserait Tordre qu'il a établi dans l'une et dans l'autre, et détruirait son ouvrage. Mais si vous me demandez quel est cet ordre, et quelles sont ces lois qu'il garde régulièrement dans la distribution ordinaire de ses grâces, et pourquoi il en donne qui n'auront point leur effet en pouvant donner d'autres, j'avoue que je ne sais pas par quelles raisons il le fait; mais je sais
(1) Quia nullius Deus frustra miserctur . cujus autem miseretur, tic cum vocal, quomodô scit ei congruere , ut vocantem non respuat. S, Aug. I. 1. ad Simplic. q. 2. columna 7.
(2) Quoniam non potefl effectua miscriconlue Dei ossc in hominispoteslate , ut frustra ille mi creatur , si homo nolit : quia m vcllet etiam ipsorum misereri , posset ità vocare, quomodo illis ;iptum esset , ut et raovcrenlur , et Intel] 'gèrent , et sequerentur. Ibid,
certainement qu'elles sont très-ëquitables. Si quelqu'un y pense voir plus clair, qu'il prenne garde de se tromper : je me contente de les adorer avec respect , et de dire comme saint Paul : O altitudo ! Que tout esprit modéré, dévot et ferme dans la foi tienne donc pour maxime incontestable et immuable , qu'il n'y a point d'injustice en Dieu , et qu'il s'attache fortement et invinciblement à cette créance , que ce que dit l'Apôtre , que Dieu fait miséricorde à qui il lui plaît, et qu'il endurcit qui il lui plaît, c'est-à-dire , qu'il ne fait point miséricorde à qui il lui plaît, c'est l'effet d'une justice secrète et impénétrable à la faiblesse du cœur humain (1).