IV. CONSIDÉRATION
La vocation des élus, vocatio secundùm propositum , c'est-à-dire, qui est suivie de la justification et de la persévérance finale, et ainsi qui a l'effet que Dieu prétend pour les sauver, est une grâce spéciale et un singulier bénéfice dont la grandeur paraît principalement en ce que Dieu ayant prévu que s'il la voulait donner , elle aurait infailliblement son effet , il la donne gratuitement comme le premier ressort de la prédestination des saints à la grâce et à la gloire , qui devance tous les mérites , et qui commence dans le temps l'exécution du projet éternel que sa bonté a formé en leur faveur. La vocation selon le décret de Dieu , dit un célèbre Théologien, est le premier principe de toute la prédestination à la grâce et à la gloire qui est le plus proche de sa source et le plus éloigné de sa fin,
(1) Sit igitur hoc fixum atque immobile in mente sobriâ pielale, atque stabili fide, quôd nullainiquitas est apud Deum. Atque ità tenacissimè firmissimèquecredatur, idipsum quôd Deuscujus vult miseretur, et quem vultobdurat : hoc est, cujus vult miseretur. et cujus non vult non miseretur, esse alicujus occultae atque ab humano modulo investigabilis sequitatis. S. Aug. /. 1. ad Sim* plie. g. 2. columnal. paulb inferiùs.
et qu'on ne peut en aucune manière obtenir par les seules forces de la nature (1). C'est pourquoi le second concile d'Orange dit que Dieu nous aime tels que nous devons être par son don, et non pas par notre mérite (2). La raison est parce que la vocation précède la justification , et la justification précède le mérite : la vocation nous appelle et nous dispose à la grâce qui nous fait amis de Dieu , et la grâce nous rend capables de mériter la gloire qui nous rend semblables à Dieu. De là vient que la prédestination des saints est tout ensemble avant et après leurs mérites : elle est avant leurs mérites, à l'égard de la grâce; mais elle est après , à l'égard de la gloire. Les saints ont donc été élus avant la création du monde par la prédestination dans laquelle Dieu a prévu les œuvres qu'il devait faire, et ils ont été choisis du milieu du monde par la vocation, avec laquelle Dieu a accompli ce qu'il avait prédestiné (3). Remarquez que saint Augustin ne dit pas que Dieu prédestine les élus avant la prescience, mais dans la prescience, ou par la prescience des bonnes œuvres, qu'il appelle les œuvres de Dieu, parce qu'il en est la première et principale cause ; mais qui sont aussi les œuvres des saints, parce que c'est par eux et avec eux qu'il les opère , selon ces paroles de saint Paul : Ce n'est pas moi, mais la grâct de Dieu avec moi (4). il pouvait dire , au sentiment de
(1) Vocatio secundùm propositum est primum et remotissimum principium totius prœdestinationis ad graliam et ad gl-> riam. Hujus aulem vocationis obtincndae nulla possibilis est ratio proccdens ex solis viribus naturae. Huis, disp.5. de P rades t. sect. 4. n. 8.
(2) Taies nos amat Deus , quales futuri sumus ipsius dono , non noslro moiilo. Can. Conc. Trid. 12-
(3) Electl sunt itaque ante mundi constitutionem câ praedestinalione, in qua Deus sua futura facla praescivil. Elecli sunt autem de mundo ea vocatione, qui Déni id quod praedestinavit iin« plevit.
(4; INon ego: sed gratia Dci mecurn.
saint Bernard : Ce n'est pas moi, c'est la grâce de Dieu par moi ; mais parce que c'était trop peu , il a mieux aimé dire : C'est la grâce de Dieu avec moi ; présumant qu'il n'était pas seulement le ministre de l'œuvre par l'exécution, mais encore le compagnon de l'ouvrier par le consentement qu'il lui donnait : l'œuvre est donc à Dieu et à nous par indivis (1) ; à Dieu en nous appelant, à nous en le suivant (2). Car Dieu prévient notre volonté , à dessein qu'elle opère ensuite avec lui. Mais ce que la grâce a commencé toute seule , s'achève tellement par tous les deux , qu'ils travaillent en commun et non pas séparément; tous deux ensemble, et non pas l'un après l'autre, à mesure qu'ils avancent leur ouvrage. La grâce n'en fait pas une partie, et le franc arbitre l'autre. Celui-ci fait tout, et cellelà fait tout; mais il faut toujours attribuer tout à la grâce (3), parce que nous ne pouvons vouloir le bien , si nous ne sommes appelés; et après que la volonté à suivi la vocation, il ne suffît pas de vouloir et de courir, si Dieu ne donne des forces à ceux qui courent, et ne les conduit là où il les appelle (4). La vocation des élus est donc un don précieux , puisque
(1) Poluit dicere per me : sed quia minus erat, maluit dicere mecum : praesumens se non solùm operis esse ministrum per effectum , sed operantis quodammodô socium per consensum. S. Bern. lib. de grat. ni lib. arb. circà finem.
(2) Dei , vocando; nostrum , sequendo.
(3) Adhocutiquè prœvenit voluntatem noslram , ut sibi deinceps cooperetur;ità tamen quod à solàgratià cœptum est , pariter ab utroque perficitur : utmixtim,non sigillatim j simul , non vicissim per singulos profectus operentur. Non partim gratia, partim liberum arbitrium , sed totum singula opère individuo peragunt : totum quidem hoc , et totum illa. Ibid.
(4) Quia neque velle possumus , nisi vocemur : et cùm post vocationem voluerimus , non suffîcit voluntas nostra , et cursus noster , nisi Deus et vires currentibus praebeat, et perducat quo vocat. S. Aug. I. Exposilionis quarumdam proposit. ex ep. Rom. 52.
c'est le premier ressort de la prédestination , qui attire tous les autres. Car, comme dit saint Augustin, Dieu appelle ceux qu'il a prédestinés, et non point d'autres et il justifie ceux qu'il a appelés et non point d'autres; et il glorifie ceux qu'il a justifiés, et non point d'autres. Au reste cet enchaînement est infaillible. Car les dons de Dieu et la vocation par où ils commencent , sont sans repentir, c'est-à-dire, selon que saint Augustin l'explique, sans changement et sans altération. Tous ceux qui appartiennent à cette vocation sont enseignés de Dieu, et personne ne peut dire : J'ai été appelé, parce que j'ai cru. Car c'est la miséricorde de Dieu qui l'a prévenu, parce qu'il a été ainsi appelé afin qu'il crût. En effet , tous ceux qui sont enseignés de Dieu , viennent au Fils, parce qu'ils ont entendu le Père, et qu'ils ont appris de lui par le Fils, qui le dit très-clairement: Quiconque a entendu le Père et appris de lui, vient à moi (1). Or de tous ceux qui sont ainsi appelés et attirés au Fils, nul ne périt; car il ne perdra rien de tout ce que le Père lui a donné. Quiconque donc est de ce nombre ne périt point, et quiconque périt n'en est point (2).
Cette infaillibilité vient de la prescience de Dieu, qui prévoit sans se tromper ce que feront les élus, et ce qu'il fera pour eux et avec eux, depuis la première grâce de la vocation, jusqu'à celle de la persévérance
(1) Sine prenitentiâ enim sunt dona et vocatio Dei ; id est stabiliter , et sine mutatione fixa sunt. Ad hauc vocationem qui pertinent , omnes sunt docibiles Dei : nec potest quisquam dicere : Credidi ut sic vocarer : prœvenit eum quippè misericordia Dei, quia sic vocatus est ut crederet. Omnes enim docibiles Dei veniunt ad Filium, quoniam aurtierunt, et didicerunt à Paire por Filium qui evidentissimè dieit : Omnis qui audivit à Pâtre etdidicit , venit ad me. S. Aug. lib. de Prœdest. sanct. c. 16. Fide et 17.
(2) Istorum autem nemo périt , quia omne quod tlc<lit ei Pater, non perdet ex eu quicquam. Quisquil ergô indè est , omninô non périt : née erit iu<l<': qui périt, idem»
finale, qui sont comme les deux bornes entre lesquelles sont enfermées toutes les bonnes œuvres des saints et tous les secrets ressorts de la providence divine, dont la conduite est admirable à leur égard , soit pour la diversité des grâces et des vocations dont la dispensation dépend de lui (1) ; soit pour l'adresse dont il use pour faire que celui qu'il appelle et qu'il attire à la foi y consente librement (2) ; soit enfin pour la force et la douceur de Pamour avec lequel il appelle ses élus. Car, comme dit saint Chrysostome au second sermon du Saint -Esprit, il les caresse comme ses amis, il les inspire , il les attire , il les réjouit , et remplit leur cœur de la douceur et de l'ardeur de son amour. Il les élève de la terre et les appelle aux choses célestes : il fait rentrer l'âme en elle-même et se tourner vers Dieu, et prendre son vol vers lui. Enfin, il sollicite fortement notre esprit, il l'embrase des désirs célestes et l'éclairé de sa lumière divine, afin que nous concevions de saintes pensées et d'éclatantes images des biens qu'il nous prépare dans la gloire. C'est ainsi, dit Origène, que non-seulement Dieu nous invite, mais il nous attire et nous conduit comme par force au salut (3).
(1) Quare enimistisic, illi aliter , atque alii aliis diversis et innumerabilibus raodis vocentur ut reformentur , absit ut dicamus judicium luti esse debere , sed figuli. S. Aug. lib. de corrept. et grat. c. 5.
(2) Trahitur enim miris modis ut velit , ab illo qui novit intùs in ipsis cordibus operari, non ut homines, quod fieri non polest, nolentes credant, sed ut volentes ex noîentibus fiant. S. Aug. lib. contra duas Epist. Pelag. c. 19.
(3) Sic ergô non solùm invitamur à Deo , sed et trahimur,et cogimur ad salutem. Origen. hom. 20. in c. 25. Numer. coi.
LECTURES SPITITUELLES. 407
POUR LE CINQUIÈME DIMANCHE APRES l'ÉPIPHANIB. I. ATTRAIT D'AMOUR.
-lésus souverainement aimable , parce qu'il est la cause méritoire de notre justification.
Que la justification des élus est un don inestimable.
Quos vocavit , hos et justificavit.
Ceux qu'il a appelés, il les a aussi justifie's. Rom. 8. 30.