‹ L'homme d'oraisonChapitre 154 sur 217 · II. CONSIDÉRATION · texte numérisé non relu

II. CONSIDÉRATION

Ce qui doit augmenter l'estime de ce bienfait , c'est la fin pour laquelle notre Seigneur le communique. Car enfin c'est pour nous rendre saints et sans reproche devant Dieu , pour nous faire ses amis et ses enfants adoptifs , capables de faire toutes sortes de bonnes œuvres dignes du ciel , pour nous conduire à la vie éternelle , suivant ces paroles de PApotre : Béni soit Dieu, Père de notre Seigneur Jésus-Christ } qui nous a comblés de toutes sortes de bénédictions spirituelles au-dessus du ciel en Jésus-Christ : ainsi qu'il nous a élus en lui avant la création du monde , afin que par lacharité nous fussions saints et sans tache devant lui , nous ayant prédestinés selon son bon plaisir, pour être ses enfants adoptifs par Jésus-Chrùt (2). Théodoret, expliquant la pensée de saint Paul, dit qu'il nous enseigne première-

txordia , et incrementa probabilium studiorum et in eis perseverantiam ad Christi Domini gratiam referre docuerunt. Cœlestinus, t. ep, 1. c. 11.

(1) Gratia Dei in omnibus justificationibus principaliter prseeminet, suadendo exhortationibus , movendo exemplis , ter* rendo periculis , incitando miraculis , dando intellectum , inspirando consilium , corque ipsum illuminando, et fidei affectionibus imbuendo. S. Prosp. I. 2. de vocat, Gent. c. 26.

(2) Benedictus Deus et Pater Domini nostri Jesu Christi, qui benedixit nos in omni benedictione spiriluali in cœlestibus in Christo, sicut elegit nos in ipso ante mundi constitutionem, ut essemus sancti et iromaculat; in conspeclu ejus in charitate Bphes. 1, 3, i.

ment la fin de notre élection à la grâce, qui est de nous rendre saints et irrépréhensibles (1). Secondement, la cause méritoire, qui est Jésus-Christ, par lequel nous recevons le don de l'adoption des enfants (2). En troisième lieu , le motif qui le porte à procurer par son Fils notre justification, qui est sa charité, et l'amour infini qu'il a pour nous (3). Et puis admirant l'honneur qu'il a fait à ses élus et l'excès de sa libé* ralité, il ajoute qu'il en use ainsi parce qu'il lui a plu (4). Saint Athanase appelle pour ce sujet notre Seigneur le fondement sur lequel la vie de notre âme, qui est la grâce sanctifiante , étant puissamment établie, nous pouvons encore obtenir la vie éternelle : ce que Dieu par sa bonté a voulu de toute éternité, sachant bien que la faiblesse de notre nature avait besoin de son secours et de sa protection (5). Par la même raison saint Paul dit que nous sommes l'ouvrage de Jésus-Christ , et que nous avons été créés par lui dans les bonnes œuvres que Dieu a préparées > afin que nous y marchions (6). Car, la justification est une espèce de création qui nous tire du néant, c'està-dire du péché, qui nous réduit au néant devant Dieu: c'est pourquoi il faut qu'il nous prévienne par sa bonté,

(1) Ut essemus sincti etimmaculati. Theod. Ephes. 1 •

(2) Ut nosfiliorum adoptionisdonum reciperemus per Salvatorisnostri dispensa tioncm.

(3) In chantate.

(4) Deindè honoris et liberalitatis magniludinem admirans sub- Junxit : Secundùm propositum voluntalis suae : hoc enim , inquit,

voluit,hoc ci placuit.

(5) Quia vila noslra fundata fuit, et prœparata in Chrisio; ideô fit, ut vità nostrà in eo nitente et constabilitâ, possimus el nos quoque vilam (Clcrnam obtincre. Deusenim , utpotè bonus, semper hoc voluit, Cognosccns nostrara infirraam naturam egere suo anxilio et conservations. S. Athan. serm. 3. contra Arian.paulb an te finem.

(6; Ipsius enim sumus factura , creati in Christo Jesu,in operibus bonis gua prsparavit Deus, ut in illis ambubmm. Ephes ». 10.

et qu'il nous rende la vie de la grâce , avant que nous puissions faire de bonnes œuvres méritoires du ciel. Car sa grâce précède nos mérites : sans elle nous ne pouvons rien mériter. C'est la grâce qui vous a sauvés par la foi, et cela ne vient point de vous, mais c'est un don de Dieu : ce n'est point par vos œuvres , afin que personne ne se glorifie (1). 0 homme , dit saint Basile , il ne vous reste rien depuis le naufrage du péché originel, dont vous puissiez vous glorifier en ce qui regarde votre salut : toute votre gloire et votre espérance consiste à mortifier tout ce qui est de vous, et à chercher en Jésus-Christ la vie future , dont les prémices étant dans nous , nous font vivre totalement à présent de la grâce et du don de Dieu (2). « C'est » Dieu qui opère en nous le vouloir et le faire de bonne » volonté : c'est Dieu qui nous révèle, par son Esprit , » ce qu'il a prédéterminé par sa sagesse pour notre » gloire. C'est Dieu qui nous donne de la force dans » nos travaux, et c'est avec justice que saint Paul » dit : J'ai plus travaillé que les autres; mais ce n'est pas » woi, c'est lajgrâce de Dieu avec moi. C'est Dieuqui, nous » éclairant de sa lumière , nous a rendus dignes d'avoir » part au sort et à l'héritage des saints , qui nous a ar- » rachés de la puissance des ténèbres , et nous a transférés » dans le royaume de son Fils bien-aimé (3). » Les rois de la terre peuvent bien élever leurs favoris aux charges honorables de leur empire , mais ils ne leur donnent pas le mérite ni les qualités requises pour s'acquitter dignement de leur ministère : mais Jésus-Christ fait l'un et l'autre , car il nous élève à la dignité des en-

(1) Gratià enim estissalvati per fidem , et hoc non ex vobis, Dei enim donum est : non ex operibus, ne quis glorietur. Ephes. 2. 8,9.

(2) JNihil tibi relictum est , ô hoiuo , de quo gloriari possis, cujus gloriatio et spes in eo sitaest, ut omnia tua mortifiées, et futuram in Christovitam quseras , cujus primilias habentes in his nunc sumus per universum in gratià ac Dei dono vivenles. JT, Basil. homiU 22. de humilitate, circà médium,

(;p) S. BasiLibid. Colossens. 1. 12.

fants de Dieu par la grâce sanctifiante, et nous rend en même temps capables de faire des œuvres dignes de Dieu,, dignes de notre noblesse, dignes de la gloire éternelle ; ce qui est un double bienfait dont il nous honore , comme dit Théopbilacte après saint Chrysostome (1). C'est pourquoi les Pères disent qu'il faut attribuer tout le bien que nous faisons à la grâce de Jésus-Christ , et que le royaume des cieux n'est pas tant une récompense de nos œuvres , qu'une grâce du Seigneur qu'il prépare à ses fidèles serviteurs, grâce pour grâce, parce que nos bonnes œuvres mêmes sont des dons de Dieu et de Jésus-Christ son Fils unique. C'est le sens qu'il faut donner à ces paroles de Marc l'ermite. Il ne veut pas nier absolument que la gloire ne soit une récompense des bonnes œuvres, c'est une erreur grossière ; mais il veut dire que nous devons regarder le royaume du ciel comme une grâce plutôt qu'une récompense, quoiqu'il soit l'un et l'autre , parce que la miséricorde l'emporte sur la justice (2). Car, comme dit saint Grégoire , personne n'a jamais rien donné !e premier à Dieu, en sorte que la grâce divine n'ait fait que le suivre (3). Personne ne prévient la bonté de Dieu par ses mérites pour le rendre son débiteur : mais comme créateur équitable envers tous , par une admirable manière de conduite, il en choisit quelques-uns avant tous les siècles , et il laisse justement les autres dans leurs mauvais déportements. Et néanmoins il ne fait point miséricorde à ses élus sans y joindre la justice : car il les afflige ici

f\ Deilf antem nos et honoravit , et sufliciuntes fccit ut accipe» remus honoras* Dtfplicatio autem honoris est , quod oliam not parârit, ac fecerit idoneos In partem sortis sanctorum. Theophtl, in c. I. Coloss.

- f'.egnnm cœlorum non est mercesoperum ttd gratia Domini fideliluis servis pr;rparata. Marais cremita , lib. de Paradiso , W. 2.c. 2.

(3) Nemo, Ql divina illum gratia subserjuatur , priùs •Hquf«i conlulit Dco.

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par de grandes souffrances ; ni il ne fait point aussi justice aux réprouvés sans miséricorde , parce qu'il tolère ici, avec une grande patience, ceux qu'il damne quelquefois pour jamais (1). Si donc, conclut ce Père, les élus suivent la grâce qui les prévient, et les réprouvés au contraire reçoivent la peine qu'ils méritent , les élus ont sujet de louer la miséricorde de Dieu; mais les réprouvés ne peuvent pas accuser sa justice. C'est pourquoi ces paroles sont très-bien dites : Qui m'adonne le premier, afin que je lui rende (2) ? comme s'il disait ouvertement : Nulle raison ne m'oblige à pardonner aux réprouvés, je n'y suis point tenu, ils n'ont rien fait qui me rende leur débiteur : s'ils ne reçoivent point les récompenses éternelles du ciel, c'est parce qu'ils les ont méprisées par leur libre arbitre, lorsqu'ils les pouvaient mériter : mais pour les élus, leur libre arbitre est formé et préparé pour le bien , lorsque leur cœur est détaché des désirs de la terre par le secours de la grâce. Que veut donc dire ce saint docteur , et après lui saint Isidore , lorsqu'ils assurent que nul ne peut se repentir , s'il est délaissé de Dieu (3) ? qu'il en méprise quelques-uns , de telle sorte qu'ils ne peuvent déplorer leurs péchés, quoiqu'ils le veulent; que les uns veulent aspirer au moyen de bien vivre et le peuvent , les autres ne le veulent ni ne le peuvent, les autres le veulent et ne peuvent, les autres le peuvent et ne le veulent, disent encore saint

(1) Nemo Deum meritis prœvenit, ut tenere eum quasi debitorera possit: sedmiro modo aequus omnibus conditor, et quosdam praeeligit, et in suis pravis moribus juste derelinquit. Nec tamene lectis quosdam suis pietatem sine justitiàexhibet, quia hiceos duris a(Qictionibuspremit;necrursùm reprobis justitiam sine rnisericordiâexercet, quia hic sequanimiter tolérât, quos quandoque in perpetuum damnât. S. Gregor. I. 33. Mor. c. 20. Idem paulo infra.

(2) Quis aatè dédit mihi ut reddam ei?

(3) Nonnulli ità despiciuntur à Deo ut deplorare mala sua non possint, eliamsi velint. Isidorus desummo bono, lib. 2. c» 15. Deserente Deo nullum pœnitcre. Ibid.

LECTURES SPIRITUELLES. 4l|

Grégoire et saint Isidore(l). Croient-ils donc que la grâce manque à ceux qui veulent se convertir, ou accomplir les autres commandements de Dieu lorsqu'ils y sont obligés ? nullement: ils se contrediraient eux-mêmes , et tomberaient dans un erreur condamnée par les décrets des souverains Pontifes ; mais ils enseignent que les pécheurs contractent souvent parleur libre arbitre de si mauvaises habitudes , que la grâce qui frappe à la porte de leur cœur, n'y entre point : elle ne produit en eux que des désirs inefficaces, qui les laissent, par un juste jugement de Dieu, dans une impossibilité morale de leur conversion, soit parce qu'ils ne veulent pas se faire violence pour ôter les obstacles qu'ils mettent à la grâce ; soit parce qu'ils n'ont pas recours à la prière, si la grâce prochaine leur manque. Car, saint Grégoire lui-même remarque très-bien qu'on ne peut obtenir ce que Dieu n'a pas prédestiné ni résolu de donner avant tous les siècles ; mais aussi qu'il a prédestiné que tout ce qu'on obtient jusque même à la vie éternelle, s'obtienne par les prières et par les œuvres (2). Par les œuvres , parce qu'il ne donne la gloire qu'à nos mérites ; par les prières, parce qu'il veut qu'on reconnaisse qu'il est le père des lumières, et que tout don parfait vient de lui comme de sa sour> ce (3). C'est donc à nous d'avoir recours à sa bonlé , et de lui offrir souvent cette prière que saint Basile a mise dans sa liturgie, et dont l'usage est fort fréquent presque dam- lout l'Orient: Seigneur, faites , s'il vous

(t) Alius e^silutlinem benè vivendi appetere etvult et valet: alius nec vult , nec valet ; alius vult , et non valet ; alius valet , et non vult. S. Grcgor. I. 29. Mor. c. 25. aliàs 21. Vult nliquis esse bonus , et non Valet] vult alter esse malus et non permittiturinterire. Datur ci quôd sit malus, qui vult esse bonus : alius oeque vult, neque datur ei ut sit bonus. Isidorus, de summo bono /. 2. c. 6.

(2, S. Greg. I. I. Dialog. c. 8.

(8) Obtineri non posse , quae prœdestinata non sunl: et quaecumque obtinentur, eliam ipsam iclcrnam gloriam, pne<lcstinata esse ut oralionibus et operibus obUtioantur.

plaît, que les méchants deviennent bons, et conservez! ceux qui sont bons dans leur bonté. Car vous pouvez) tout, et vous sauvez quand vous voulez ; personne ne résiste à votre volonté (1). Dieu, dit saint Ambroise, appelle qui bon lui semble , et donne à qui il; lui plaît des sentiments de religion : et s'il eût voulu, tout indévots qu'étaient les Samaritains, il les eût rendus dévots (2). Sur quoi saint Augustin s'écrie par admiration 0 pensée vraiment d'un homme de Dieu , puisée dans la source même de la grâce de Dieu !

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