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II. CONSIDÉRATION

C'est donc avec raison que saint Bernard, expliquant ces paroles de l'Apôtre : Qu'avez-vous que vous n'ayez reçu? et si vous l'avez reçu, pourquoi vous en glorifiezvous, comme si vous ne l'aviez pas reçu (2) ? dit que ce n'est pas une défense qu'il nous fait d'aimer et de rechercher la gloire , mais une instruction qu'il nous donne , pour nous apprendre de quelle manière il la faut aimer et chercher. Car l'Apôtre ne dit pas : Si vous l'avez reçu, pourquoi vous en glorifiez-vous? mais il dit:Si vous l'avez reçu, pourquoi vous en glorifiez-vous, comme si vous ne l'aviez pas reçu? si bien qu'il ne nous défend pas de nous glorifier; mais il nous apprend plutôt à nous glorifier selon Dieu (3). L'Apôtre savait bien que la gloire est un bien qui appartient en propre au Créateur, et non pas à la créature , selon qu'il le déclare par ces paroles : Je ne donnerai point ma gloire à un autre ; mais il considéra que la créature raisonnable aimait l'honneur avec tant d'ardeur , qu'il était difficile, ou même impossible, d'arrêter cette inclination qui lui est si naturelle,parce qu'elle est créée à l'image du Créateur (4). C'est pourquoi il jugea, selon

(1) Et ut scivi quoniam aliter non possem esse continens , nisi Deus det , et hoc ipsum erat sapientise scire cujusesset hoc domina, adii Dominum et deprecatus sum illum. Sap. 8. 21.

(2) Quid autem habes quod non accepisti ? Si autem accepistî, quid gloriaris quasi non acceperis? 1. Cor. 4. 7.

(3) Nec enim ait Apostolus: Si autem aceepisti , quid gloriaris? sed , quid gloriaris, inquit, quasi non acceperis? ut non prohibeat,sed doceat gloriari. S.Bern. serm.de verb. Apost. Qui gloriatur, in Domino glorietur. De tripl. glor. circà med.

(4) Noverat Apostolus gloriam propriain esse Creatoris, non creaturae , secundùm illud : Gloriam meam alteri non dabo : sed consideravit rationalem creaturam adeô aftectare gloriam, ut aut vix, autnunquàm ab hoc compesci desiderio possit, quippè quae ad imaginem facta est Creatoris. Ibid. initio.

LECTURES SPIRITUELLES. 43t

a lumière de la sagesse que Dieu lui avait communijuée, qu'il suffirait de nous donner ce conseil très-sautaire , qu'au moins celui qui se glorifie se glorifie au seigneur, puisqu'on ne peut nous persuader de ne nous joint glorifier (l).Mais pour rendre la pratique d'un avis lussi important qu'est celui-ci , plus sûre et plus utile , il est nécessaire de savoir en quoi elle consiste, et conulter le sentiment des SS. Pères sur ce sujet ; afin de ne rien donner aux recherches de Tamour-propre , ni îux illusions de la prudence des gens du siècle.

Premièrement donc se glorifier au Seigneur, c'est mépriser les louanges et les applaudissements des hommes , et n'attendre la gloire que nos bonnes œuvres méritent, que de la bouche de Jésus-Christ, qui doit mettre au jour ce qui est caché dans les ténèbres, et découvrir les plus secrètes pensées de nos cœurs ; et alors chacun recevra de Dieu la louange qui lui est due. ,a vaine gloire , dit saint Jean Damascène , n'est pas mauvaise précisément parce qu'on aime la gloire, nais parce qu'on n'aime pas celle qui vient de Dieu (2). tordre naturel veut que nous recherchions la gloire qui vient de Dieu ; mais d'affecter cette vaine gloire que nous recevons les uns des autres , cela répugne à a nature, dit ce Père (3). Que sera-ce donc de se glorifier et de se louer soi-même ? Que celui qui so glorifie, se glorifie au Seigneur. Car ce n'est pas celui qui se donne lui-môme de la gloire, qui doit être estimé , mais celui à qui Dieu rend un témoignage hono-

(1) Proptereà,secundùm datam sibiàDeosapientiam,saluberrimum adinvenitconsilium, dicens : Quandoquidem persuader» non potest non gloriari, saltem qui gloriatur , in Domino glorietur.

(2) Inanis gloria non eo mala est, quôd gloria ametur ; sed quod ea gloria non amelur, quae à Deo proficiscitur. S. Joan. Damasc. dlal. contr. Ma/iich. post init.

(3) Naturalis onio in eo situs est, ut eam gloriam , qux à Deo proficiscitur, expelcmus : ut autera gloriam alii ab alii* desideremus , hoc verô nalurtf répugnai.

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rahle (1). La gloire qui vient des hommes est ordinaiment vaine, souvent fausse, toujours dangereuse ; mais celle qui vient de Dieu est véritable et solide, et c'est la récompense qui est promise aux bonnes œuvres(2). Quiconque m'honorera , je le glorifierai ; mais ceux qui me méprisent, seront sans gloire et sans honneur (3). Si quelqu'un me rend service, mon Père le comblera d'honneur (4). Quiconque me confessera et me glorifiera devant les hommes Je le confesserai et le glorifierai devant mon Père céleste (5). 0 le glorieux témoignage , ô l'incomparable gloire , d'être loué de la bouche même du roi de gloire devant Dieu et devant l'assemblée générale de tous les hommes ! Eh ! qui de vous ne s'estimera heureux de consommer sa vie dans le service d'un si bon maître ? afin que cette épreuve de votre foi, qui est plus précieuse que l'or qu'on éprouve par le feu, soit trouvée digne de louange , de gloire et d'honneur , au jour de l'avènement glorieux de Jésm-Chri$t (6).

Secondement , se glorifierait Seigneur, c'est rentrer en soi-même, lorsque les hommes nous louent , et consulter le témoignage que le Saint-Esprit nous rend au fond de notre propre conscience. Que chacun fasse une iérieuse réflexion sur sa conduite: et alors il trouvera r\

(1) Qui gloriatur, in Domino glorielur : non enim qui seipéum commandât , ille probatus est , sed quem Deus commendat.

(2) Quse habetur à Deo non est vana gloria , sed vera , et talis gloria bonis operibus in prœmium repromittitur. 5. Thom. 22. g. 132. a 1. ad 2.

(3) Quicumque honoriftcaverit me , gloriticabo eum ; qui autem contemnunt me , erunt ignobiles. 1. Reg. 2.

(4) Siquis mini ministraverit , honorificabit eum Pater meu». Joan. 12.

(5) Qui confitebilur me coràm hominibus , confîtebor et ego eum coràm Pâtre meo qui in cœlis est. Matth. 10.

(6) Ut probatio vestrae fidei multô pretiosior auro quod per ignem probatur, inveniatur in laudem et gloriam , et bonorem iu revelatione Christi. 1. Petr. 1.7.

gloire dans lui-même et non point dans les autres Cl). Car, comme dit saint Augustin , la gloire d'une âme vraiment chrétienne n'est point dans les louanges d'aulrui, mais en elle-même (2). C'est pourquoi elle dit avec le Prophète : Si j'ai rendu le mal pour le mal, que je succombe honteusement sous mon ennemi, et qu'il réduise ma gloire en poudre ; car elle n'en veut point avoir d'autre que celte gloire solide que lui donne devant Dieu sa propre conscience, où la vaine gloire n'oserait paraître (3). Le témoignage que notre conscience nous rend, est le sujet de notre véritable gloire (4). Vous ne devez donc pas écouter les louanges des hommes qui se trompent en vous louant, et vous trompent vous-même (5). Écoutez plutôt le témoignage de votre conscience , que vous connaissez mieux que celui qui vous loue, parce que vous en êtes plus proche; et s'il vous est favorable , contentez-vous de la gloire que vous en recevez devant Dieu, sans en chercher au-dehors, « Il est vrai, disait un ancien, que toutes les » belles actions cherchent le jour, et méritent d'être » produites dans la lumière ; mais néanmoins il n'y a » point de plus grand ni de plus éclatant théâtre pour » la vertu, que la conscience (6). » Le témoignage qu'elle nous rend est bien plus sincère, et l'approba-

(1) Opus autem suum probet unusquisque, et sic in semetipso tantùm gloriam habebit, et non in altero. Galat. 6. 7.

(2) Gloria quidem ejus in ipsâ est, non in laudibus alienis. S. Aug.ep. HZ. ad Julianam , Demetr. matrem.

(3) Et gloriam meam in pulverem reducat. Vultenim eam solidam habere in conscicntià coràm Deo , ubi nulla jactantia est.

Psalm. 7. 5. 5. Aug. ibid.

(4) Gloria nostra haec est : lestimonium conscientiae nostrae. 2. Cor. 1.

(6) Qui laudatur ab alio, non débet errorem alienae laudis aU lendere ; sed magis unusquisque lestimonium conscientiae suae quaerat, cui plus ipse prœsens est quàm qui eum laudat. S. Isidor. Ub. 2. sent. c. 30c

(6) Omnia quidem benefacta in luce se collocari volunt : sed lamen nullum Iheatrum virluli majus conscientià est. Tulliut, Nowbt. Œuv. xr. 37

tion qu'on y reçoit, plus glorieuse. Car elle a tous les saints pour spectateurs; et pour juge, Dieu même, qui est le seul arbitre et le distributeur de la gloire que nous devons chercher (1).

Les Pères donnent encore un autre sens à ces paroles. Se glorifier au Seigneur, disent-ils, c'est recevoir la gloire qui suit nos bonnes œuvres, et toute l'estime qu'on fait de nous , comme un don de Dieu , avec un sentiment d'une amoureuse reconnaissance, et d'un ardent désir de l'employer à son service. Je dis : Avec une amoureuse reconnaissance: car, comme dit saint Basile , se glorifier dans le Seigneur, c'est lui attribuer nos bonnes œuvres, et non pas à nous-mêmes; c'est le reconnaître comme la cause principale de tout le bien que nous faisons , el dire comme saint Paul : Je puis tout et ne puis rien : je puis tout avec celui qui me fortifie, qui est Jésus-Christ (2); je ne puis rien sans lui (3). Toute action, dit saint Prosper, se doit rapporter à un seul (4) , c'est-à-dire à Jésus- Christ; car il n'y a qu'un seul médiateur, à qui nous devons tout. C'est la pratique propre et singulière des personnes vertueuses, de se glorifier dans le Seigneur, et de ne s'aimer qu'en Dieu seul; car ceux-là s'aiment saintement, qui aiment les œuvres de Dieu en eux (5). Glorifiez-vous , âmes fidèles, en son saint nom : que le

(1) Qui gloriatur, in Domino glorietur.

(2) Gloriatio in Domino est, quandocumque quis rectè facta sua non sibi adscribit, sed Domino , ac dicit : Omnia possum in co qui me confortât Christus. S. Basil, in regulis brevio in~ terrog. 247.

(3; Sine me nihil potestis facere.

(4) Omnisactio refertur ad unum.S. Prosper. I. 1. de vocal, gent. c. 6. sub finem.

(5) Hoc est proprium et praecipuum piorum , ut in Domino glorientur , neque se nisi in Deo diligant. Benô enim se amant} qui in se opéra Dei amant, Ibid. circà med-

cœur de ceux qui cherchent le Seigneur, soit dans la joie (1). Rendez-vous recommandables par vos bonnes œuvres , en telle sorte que la louange en retourne à Dieu par une amoureuse reconnaissance de votre part , et par la bonne édification du prochain qui le glorifiera en vous et par vous (2). Car comme il est le premier principe de tout bien , il en est aussi la fin ; et quelque talent qu'il vous donne , soit pour votre propre perfection , soit pour la sanctification des autres , il ne vous le donne que pour sa plus grande gloire. Vous ne devez donc point l'employer pour une fin plus basse , ni vous arrêter à une vaine estime ou complaisance de vous-même. C'est le péché du premier ange, qui de la plus noble créature, en a fait la plus méchante et la plus misérable. C'est ce qui a perverti le démon ; parce qu'il n'a pas recherché les intérêts de Dieu, mais les siens. Or il n'y a point de plus grand désordre , que de se vouloir approprier la gloire , sans la faire remonter à Dieu comme à sa dernière fin (3). Car la gloire de la créature, a un rapport essentiel à Dieu. C'est un fruit de la vertu qui vient de lui : elle doit donc retourner à lui. C'est un des talents qu'il nous donne, pour procurer sa gloire et pour lui gagner beaucoup d'âmes : il ne le faut donc pas enfouir. Celui qui le lui rendit sans le faire profiter, fut puni sévèrement : que sera-ce de celui qui le lui dérobe et se le veut approprier ? Heureux ceux qui gardent les lois de la raison , et qui font en tout temps ce qui est juste. Souvenez-vous de nous, Seigneur , selon l'amour que vous avez pour votre peuple. Visitez-nous par votre grâce salutaire ; afin de contempler les biens que vous faites à

(1) Laudamini in nomine sancto ejus : iaetelur cor quœrenlium Dominum. Psal. 104.

(2) In operibus vestris sic estote laudabiles, ut Deus laudetur in vobis. Idem, ad illa verba Psalni. 101: Laudamini.

(3) Malus indè diabolus, quia non quae Dci , scd «juae sua sunt, requisivit. N'ulla autem major iniquilas, quàm, non in Deum , sed in se velle gloriari. Beda) l. variarum quœst. a. 0. de Angelis.

vos élus, de participer à la joie de votre peuple, et de vous louer et glorifier avec votre héritage (1) ; car on ne peut louer vos élus qu'en vous louant vous-même puisque c'est vous qui les rendez dignes de louange et de gloire (2).

C'est donc la reconnaissance et le zèle de la gloire de Dieu qui nous apprennent à recevoir, avec action de grâces, la réputation et l'estime des hommes, comme un talent qu'il nous donne pour le faire valoir et l'employer à son service ; mais il y a encore un autre moyen de nous glorifier au Seigneur avec plus de désintéressement, en regardant ce qu'il est et ce qu'il fait pour nous, plutôt que ce qu'il faitpar nous et avec nous. Car alors nous ne nous voyons couverts que du seul éclat de sa gloire, et l'humilité, qui nous ôte la vue de nos mérites , nous fait dire avec saint Ambroise: « Je ne vois rien dans mes actions, dont je me puisse » glorifier, je n'ai point sujet de me vanter: c'est pour- » quoi je me glorifierai en Jésus-Christ, Jésus-Christ fera » toute ma gloire. Je ne me glorifierai point parce que *> je suis juste, mais parce que j'ai été racheté : je me » glorifierai, non parce que je suis exempt de crime, » mais parce que mes péchés me sont remis. Je ne me » glorifierai point parce que j'ai fait du fruit, mais » parce que Jésus-Christ est mon avocat auprès de son » père, et parce que son sang a été répandu pour moi. » Jésus-Christ est mort pour moi : voilà le sujet de » ma gloire. J'ai tiré par occasion plus d'avantage de » ma faute que de mon innocence. L'innocence m'a- » vait rendu plus superbe et arrogant, mon péché m'a

(l)Beati qui custodiunt judicium, et faciunt justitiam in omni tempore. Mémento nostrî, Domine, in beneplacito populi tui : visita nos in salutari tuo : ad videndum in bonitale electorum luorum , ad lœtandum in laetitià gentis tu» : ut lauderis cum haereditatetuâ. Psalm. 105.

(2) Quos enim visitas in salutari tuo, laudari nisi in tuà Iaude non possunt, qui eos laudabiles facis. S. Prosper. ad illa verba Psal. 105 : Ut lauderis cum hœreditate tuâ.

» rendu plus numble et plus soumis (1).» Dieume garde de me glorifier en autre chose qu'en la croix de notre Seigneur Jésus-Christ , par qui le monde est mort et crucifié pour moi 9 comme je suis mort et crucifié à V égard du monde (2). Une chaste épouse de Jésus-Christ , suivant le conseil de saint Augustin , doit dire comme le Prophète-Roi : Mon âme se glorifiera dans le Seigneur (3). « Mais à Dieu ne plaise, dit saint Augustin, » qu'elle soit elle-même sa gloire , et non pas celui à » qui seul convient ce cantique de louange : Seigneur, » vous êtes ma gloire et ma couronne , qui faites écla- » ter sur ma tête mille rayons de lumière. Je ne veux » point de gloire qui ne vienne de vous, je n'en veux » point que pour vous, je n'en veux point d'autre » que vous. Car alors elle possède au-dedans de soi « une gloire qui est salutaire , quand Dieu, qui habite » en elle , est lui-même sa gloire ; de qui elle tient • tous les biens qui la rendent bonne et tous ceux » qui la rendront meilleure, selon qu'elle peut deve- » nir meilleure en cette vie; et enfin tous ceux qui la » rendront parfaite , lorsqu'elle le fera par la grâce » divine , et non par les louanges humaines (4).

(1) Non habeo undè gloriari in operibus meis possim : non habeo nndè me jactem : et ideô gloriabor in Christo. Non gloriabor quia justus sum , sed quia redemptus sum : gloriabor , non quia vacuus peccati sum, sed quia mihi remissa sunt peçcata: non gloriabor quia profui , sed quia pro me advocatus apud Patrem Christus est , §ed quia pro me Chrisli sanguis elîusus est. Propter me Cbristus mortem gustavit ; fructuosior culpa quàm innocentia. Innocentia arrogantem me feceral, culpa subjectun» reddidit. S. Amb. de Jacob et vitâ beatây l. 1. c. 6. initio.

•\ (2) Absit mihi gloriari nisi in cruce Domini nostri JesuChristi, per quem mihi mundus crucifixus est , et ego mundo. Gai. 6. 14.

I (3) In Domino laudabitur anima mea. Psalm. 33.2.

j (4) Sed absit ut gloria sua ipsa sit, et non ille cui dicitur:

/Gloria mea et exaltans caput meum. Ita quippe est in eâ salubriter gloria ejus , cùm Deus,qui in illà est, ipse est gloria ejus, à quo habet omnia bona quibusest bona, et habebit omnia quibusmelior erit , in quantum in hâc vità melior esse polcil,et

iv. consideration.

Après avoir vu comme l'on peut quelquefois se glorifier en Jésus-Christ , il est bon de savoir en quelles occasions on le peut. Rien ne nous l'apprendra mieux que l'exemple des saints, dont la pratique est assurément la plus raisonnable et la plus sûre qu'on puisse suivre.

David fut obligé de raconter la force et le courage avec lequel il déchirait les ours et les lions, pour obtenir de Saul la permission de combattre Goliath et de soutenir l'honneur du peuple de Dieu* On n'eût pas cru autrement, comme dit saint Chrysostome (1), qu'il eût pu remporter une si glorieuse victoire sans autres armes que la fronde d'un berger. Saint Paul fut contraint de publier ses louanges pour désabuser les fidèles et défendre la vérité. J'ai passé les règles de la prudence en me louant ; mais vous m'y avez contraint. C'était à vous de me louer, puisque je ne suis en rien inférieur aux plus grands fî entre les apôtres (2). « Saint Paul a-t-il rien fait contre l'humilité, lorsque, » pour défendre la vérité contre des séducteurs trans- » formés en apôtres , son zèle l'a porté à raconter à » ses disciples ses plus éclatantes actions (3) ? Il eût été » ennemi de la vérité , dit saint Grégoire , s'il eût souf- » fert que ceux qui semaient des erreurs se fussent » prévalus de son silence. Celui que la nécessité oblige

quibus perfecta erit,quandô fuerit divinà gratiâ , non humauà laude perfecta. S. Aug. ep. 14. ad Julianamvtduamy matrem Demetriadis, post initium.

(1) S, Chrjrsost. hom, 24. in, 2. Cor, c. 11.

(2) Factus sum insipiens , vos me coegistis. Ego enini à vobis cjebui commendari ; nihil enim minus fui ab iis qui sunt suprà modum apostoli. 2. Cor. 12.

(3) An Paulus humilis non fuit quandô semulatione veritatig contra falsos apostolos, tôt de se discipulis fortia gesta narravit ? S. Greg. I. 26. Mor. c. 3.

LECTURES SPIRITUELLES. 4'6<à

» à parler avantageusement de soi , est d'autant plus » solidement humble , qu'il est plus zélé pour la vé- » rite (1). »

Saint Augustin se sert de ce moyen pour repousser la calomnie. Pour défendre ma réputation devant les hommes , dit ce Père , j'ai un grand nombre de témoins qui me connaissent : devant Dieu, ma conscience seule me suffi* , qui ne craint point vos accusations , bien que je n'ose pas me justifier sous les yeux du Tout-Puissant , et que j'attende plutôt les surabondantes effusions de sa miséricorde, qu'un rigoureux examen de sa souveraine justice (2). Les saints dans leurs afflictions ont eu recours à ce remède, de peur de perdre le courage , et la confiance en Dieu. Aidezmoi , Seigneur, disait Eslher dans la dernière désolation de son peuple , car je n'ai aucun secours qu'en vous çui connaissez toutes choses , et qui savez que j'ai en horreur la gloire des impies , et que je déteste l'alliance de tous les étrangers qui ne sont pas circoncis. Fous n'ignorez pas la nécessité à laquelle je suis réduite; et vous voyez bien que ce superbe ornement, qui paraît avec éclat sur ma tête, n'est pour moi qu'un objet d'abomination (3). Et David, racontant les malheurs de

(1) Qui nécessitais cogente vera de se bona loquitur, lantô magis humilitati jungitur, quantô et veritali sociatur. S. Grcg. I. 26. Mor. c. 3.

(2) Ad existimationem hominum , magna testium qui me novcrunt, suppetit copia : ad Dei verô conspectum sola conscienlia, quam contra criminationes vestras cùm intrepidam gcram, non me tamen sub oculis Omnipotentis juslificare audeo , magisque ab eo eflluentem misericordiae largilatem , quàm judicil summum examen exspccto. S. Aug. I. 3. contra Cresconium, c. 80. Esther. c. 14.

(3) Adjuva me , nullum aliud auxilium babcnlem, nisi in te, Domine , qui habes omnium scientiam , et nôsli quia oderim gloriam iniquorum , cl détester cubile incircumcisorum , et omnis alienigenœ. Tu scis necessitatem meam , quôd abominer signum superbiGe, et gloriie mc<c, quod est super caput meum in die o tensionis me». Eslh. 14. 15, 16.

son royaume : Tous ces maux, disait-il, sont venus sur nous, et néanmoins, Seigneur, nous ne vous avons pas ou bliê, et nous n'avons point été assez malheureux pour quit ter injustement votre alliance : notre cœur ne s'est poin. retiré de vous, et nos pas ne se sont point égarés de vos sentiers, nonobstant que vous nous ayez humiliés jusqu'au centre de la misère, et que nous soyons environnés de l'ombre de la mort (1). La nécessité de cette sainte et salutaire pratique paraît particulièrement lorsque l'âme affligée craint de succomber à la violence de son mal , et de tomber dans le désespoir de son salut, surtout aux approches de la mort. Car le démon a coutume, dans ce redoutable moment, d'attaquer avec plus de force les gens de bien, les uns par la présomption, les autres par la défiance de la miséricorde de Dieu, et par la crainte excessive de ses jugements. Alors les premiers doivent oublier leurs mérites , et se souvenir de leurs péchés et de leur néant; mais les seconds, au contraire, doivent modérer leur crainte par le souvenir des grâces qu'ils ont reçues de Dieu, et des bonnes œuvres qu'ils ont faites par sa grande miséricorde (2). C'est de ceux-ci que parle saint Grégoire, lorsqu'il dit que comme durant la vie nous devons éloigner le souvenir de nos mérites, de peur qu'ils ne nous fassent entrer dans une vaine complaisance de nous-mêmes ;ainsi, lorsque la mort s'approche , il est souvent à propos 1 d'en rappeler la mémoire , pour soutenir et fortifier notre espérance , et pour repousser les attaques de la crainte et du

(1) Hsec omnia venerunt super nos , nec obliti sumus te ; et inique non egimusin testamento luo. Et non recessit retrô cor nostrum : et declinâsti semitas nostras à via tuâ : quoniam humiliàsti nos in loco afflictionis , et cooperuit nos umbra mortis. Ps. 43. 19.

(2) Mémento, Domine, quomodo ambulaverim coràm te in veritate , et corde perfecto, et quod bonum est in oculis tuis feccrim. Ezechias rex apud Isaiam , c. 38.

désespoir (1). Ainsi saint Hilarion, pour s'exciter à la confiance contre la frayeur de la mort, disait à son âme: « Sortez, mon âme, que craignez-vous ? vous avez » servi Jésus-Christ près de soixante et dix ans (2). » J'ai bien combattu , j'ai achevé ma course , j'ai gardé la foi. Au reste, j'attends la couronne de justice qui m'est réservée (3), disait le grand Apôtre, et après lui saint Paul l'ermite.

Enfin nous apprenons, par l'exemple des saints, qu'on peut quelquefois parler de soi, quand l'utilité ou la nécessité le requiert. La nécessité, pour éviter le scandale , comme lorsque Judith, après avoir délivré Béthulie , protesta solennellement que l'Ange du Seigneur l'avait préservée de tout mal durant tout le temps qu'elle avait été dans le camp d'Koloferne, et qu'il l'avait ramenée pleine de joie de la victoire qu'il avait remportée, du péril d'où il l'avait tirée, et de la délivrance du peuple qu'il avait heureusement procurée (4).

L'utilité, pour encourager les autres , ou pour les instruire, ou pour les consoler dans leurs peines. « Quoique je sois le plus petit de tous , soyez mon » imitateur, et suivez l'exemple de ma conversation, » disait saint Ignace martyr ; car je ne me glorifie » pas dans le monde, mais dans le Seigneur. Je donne

(1) Sicut dum vivimus debemus bona nostra à memoriâ repellere , ne extollent : ità appropinquante exilu plerumquè ea ad mcmoriam juste revocamus, ut videlicet fiduciara praebeant , et desperatum limorem preraant.

(2) Egrederc, anima raea j quidtimes? sepluaginta propè annis servîsti Cbrislo.

(3) Bonum cerlamen certavi , cursum consummavi , fidem servavi : in reliquo reposita est mihi corona jusliliae. 2. Tim. 4, 7.

(4) Vivit Dominus quoniam custodivit me Angélus ejus , et hinc euntem, et ibi commorantem, et indè hue rcverlcntcm , et non permisit me Pominus ancillam suam COinquioari , sed sine pollulione revocafit me vobis gaudentem in Victoria fuft, \n cfasionc meA , et in liberationc vestrâ. Judith 13.

442 L'HOMME D'ORMSON.

» cet avis à mon fils Héron , que celui qui se glorifie , » se glorifie dans le Seigneur (1). » Jamais homme ne fut plus ennemi de la vaine gloire que saint Augustin H la décrie dans tous ses ouvrages contre les ennemis de la grâce. Et néanmoins voyez comment il parle dans les livres de ses confessions : « Jen'aurai pas peu profilé, » si plusieurs vous rendent grâces du bien que vous » avez mis en moi , et si plusieurs vous prient pour » moi. Que la charité de mes frères aime donc en moi » ce que vous enseignez qu'il faut aimer, et qu'elle » plaigne en moi ce que vous enseignez qu'il faut » plaindre et regretter (2). Je me ferai volontiers con- » naître à ceux qui sont dans ces sentiments. Je suis » bien aise qu'ils se réjouissent de mes biens , et qu'ils » s'affligent de mes maux. Mes biens sont les fruits » de votre grâce : mes maux sont mes propres péchés, » que vous avez permis par vos secrets jugements (3). » Ce grand saint ne s'est-il pas dédit dans ses rétractations (4) ? Bien loin de se dédire , il s'explique encore plus clairement : Les treize livres de mes confessions , où je découvre mes biens et mes maux , donnent louange à Dieu également bon et juste, et élèvent l'esprit vers lui. C'est l'effet qu'ils ont produit en moi, lorsque je les écrivais ; et ils le produisent encore lorsqu'on les lit. C'est ainsi qu'il faut se glorifier pour ne point blesser l'humilité; telle a été la pratique des saints; mais afin de n'en point abuser, il est besoin

(1) Etsi minimus quidem sum , œmulator meuseslo , et imitare conversationem meara. Non enim glorior in mundo, sed in Domino. Heronem filium meum raoneo , ut qui gloriatur, in Domino glorielur. S. Ignat. Mart. ep. 16. ad Héron*

(2) Non parvus eslfructus, Domine, Deus meus , ut à multis iibi gratiœ aganturdenobis , et à multis rogeris pro nobis. Amet in me fraternus amor , quod amandum doces, et doleat in me quod dolendum doces. S. Âug. liber confess.

(3) Indicabo me talibus : respirent in bonis meis, suspirent in malis meis. Bona mea instituta tua sunt : mala mea delicta mca sunt, et judicia tuasunt. Ibid.

(4) Ibidem, 1. 2. Retr. c. 6.

d'une grande modération et d'une prudence bien éclairée. Saint Paul même ne Pose faire qu'avec beaucoup de réserve : Je vous le dis encore une fois , que personne ne méjuge imprudent , ou si vous me prenez pour un imprudent, souffrez que je me glorifie un peu (1). Mais je me retiens, de peur que quelqu'un ne m'estime au-dessus de ce qu'il voit en moi (2). « Cet excellent » docteur a fait deux choses, dit saint Grégoire ; car » en parlant de soi il instruit ses disciples , et en se » retenant , il demeure dans les bornes de l'humi- » lité par son silence. En effet, s'il n'eût rien dit de » soi à ses disciples pour leur édification , il eût été » trop ingrat; et s'il eût tout dit, même à ses disci- *» pies , il eût été peut-être trop indiscret (3).

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