V. CONSIDÉRATION
Après tout , comme il n'est pas aisé de garder de si justes mesures , et que d'ailleurs nous n'avons ni la lumière ni la vertu des saints J'estime qu'il est plus sûr pour nous de renvoyer toute la gloire à Jésus-Christ, et de nous contenter du partage qu'il fit à sa naissance, en donnant la paix aux hommes de bonne volonté. Le sentiment de saint Bonavenlure sur ce sujet me semble très-considérable. « C'est le propre, des âmes » saintes et vertueuses, dit-il, de ne s'attribuer rien, » mais de donner tout à la grâce. C'est pourquoi Iors- » qu'il est question de démêler les droits de la nature » et de la grâce, quelque avantage qu'on donne à
(1) Iterùm dico, ne quis me putet insipientem esse , alioquin velut iusipienlem accipite me, ut ego modicum quid glorier. 2. Cor. 11.16.
(2) Parco aulem , ne quis me existimet suprà id quod videt in me. 2. Cor. 12. 6.
(3) Egil ulrumque D >etor egregiui, ut et loqucndo quse egerat, discipulos instrueret, cl (acendo sese intrà humilitalis limites custodiret. Nimis namque esset ingratus, si de se discipidis tota reiiccrct , et fortassis nimis incaulus, si dejse iota vel discipulii uroderet. S. Greg. t. 18. c, 7.
» celle-ci en cas de doute, on ne s'éloigne pofnt de » la piété , encore qu'en lui attribuant plusieurs cho- » ses , on ne donne pas au libre arbitre toute la part » qu'il y a : mais quand on soustrait quelque chose » à la grâce , et qu'on la donne à la nature , il peut y » avoir bien du danger que la piété et l'humilité n'y » soient intéressées (1). » Si cette règle est importante dans la dispute, elle l'est encore plus dans la pratique, soit qu'on vous loue, soit qu'il soit question de vous louer vous-même ; défiez-vous toujours de votre amourpropre , et craignant d'entrer dans une vaine complaisance, dites avec le Prophète : Loin de moi tou$ ceux qui me louent, qu'ils se retirent de moi aussitôt couverts de honte (2). Pourquoi me louent-ils ? qu'ils louent Dieu. Que suis-je, moi, pour qu'ils me louent? Ouqu'ai-je fait? quepuis-je avoir que je n'aie reçu (3) ? Ne jugez point avant le temps, dit l'Apôtre, jusqu'au glorieux avènement du Seigneur, qui produira dans la lumière ce qui est caché dans les ténèbres ; car alors la gloire sera parfaite et très-sûre, quand Dieu donnera à chacun la louange qu'il mérite (4). Il est vrai que nous pouvons encore à présent nous glorifier en quelque façon dans le Seigneur, lorsque le saintesprit rend ce témoignage au nôtre, que nous sommes
(1) Hoc etiam piarum raentium est , ut nihil sibi tribuant, sed lotum gratiae Dei. Undè quantumcumque aliquis det gratiœ Dei à pietate non recedit, etiamsi multa tribuendo gratiae Dei, etc. S. Bon. in 2. dis t. 26. a. \.q. 2.
(2) Averlantur statim erubescenles qui dicunt mihi : Euge, euge. Psai. 69.
(3) Quare me laudent ? laudent Deum. Quid enim ego sum , ai lauder in me ? Aut quid ego feci ? quid habeo quèd non ac- *epi ? S. Aug. ibid.
(4) Nolite acte tempus judicare , ait Apostolus, donec veniat !)ominus, quiet illuminabit abscondita tenebrarum. Ità enim p«rfecta erit et secura glorialio, cùm erit unicuique laus à Deo. S. Bem, serm. de verbis Apost. : Qui glorialur, in Domino
lorietur.
enfants de Dieu (1). Mais ce n'est pas pleinement, mais ce n'est pas sans crainte et sans beaucoup de souci (2).
1. Car il y a danger de recevoir la gloire de nos mérites, comme si nous n'en étions pas redevables à Jésus-Christ, qui en est la source, soit en présumant trop de nous-mêmes par l'aveuglement de notre esprit, soit en nous l'appropriant par une sotte complaisance de notre volonté, qui s'y attache comme si elle venait d'elle et de sa seule industrie, quoique nous en jugions tout autrement, et que notre entendement soit convaincu du contraire (3).
2. II y a danger que cette vaine complaisance ne nous porte au relâchement et au mépris, ou à l'envie du prochain.
3. Il y a danger qu'au lieu d'aimer la solide gloire, qui vient de Dieu seul, nous ne devenions amateurs passionnés de la fausse gloire des hommes.
4. II y a danger qu'enivrés de la douceur de la gloire, nous ne perdions le souvenir du combat continuel où nous sommes pendant le cours de cette vie, dont tous les moments nous peuvent être funestes ; parce que, comme dit saint Jérôme, pendant que nous sommes aux prises avec notre ennemi, nous ne sommes point assurés de la victoire.